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Négociations de paix Israël-Syrie : Des notes révèlent un « dialogue de sourds »

Des documents déclassifiés, écrits par un diplomate israélien dans les années 1990, montrent le gouffre séparant les deux pays -un gouffre qui avait condamné les pourparlers

Un soldat de la force de la FNUOD monte la garde sur une tour de contrôle au passage de Quneitra entre la Syrie et le Golan sous contrôle israélien, le vendredi 8 mars 2013. (AP/Ariel Schalit)
Un soldat de la force de la FNUOD monte la garde sur une tour de contrôle au passage de Quneitra entre la Syrie et le Golan sous contrôle israélien, le vendredi 8 mars 2013. (AP/Ariel Schalit)

Des documents qui viennent d’être déclassifiés jettent une nouvelle lumière sur les négociations de paix qui avaient eu lieu par l’intermédiaire des États-Unis entre la Syrie et Israël au début des années 1990 – des discussions qui devaient définitivement tomber dans l’impasse. Ce sont ainsi des centaines de documents portant sur ces pourparlers qui ont été mis à la disposition du public par les archives de l’État.

Ces notes et autres rapports dont l’existence a été révélée par le site d’information Ynet, vendredi, soulignent le gouffre qu’il y avait entre les deux parties concernées alors que les pourparlers avec le leader syrien Hafez el-Assad traînaient en longueur sous le gouvernement d’Yitzhak Rabin, en 1992 et en 1993. Ils devaient finalement échouer.

Les centaines de documents écrits par l’envoyé de Rabin aux négociations qui étaient alors en cours à Washington – il s’agissait de l’ambassadeur de l’époque aux États-Unis, Itamar Rabinovich – montrent l’incapacité des deux pays à s’accorder sur la finalité du processus ou sur la forme que pourrait prendre un potentiel accord de paix, Israël cherchant clairement à définir des relations et la Syrie exigeant de l’État juif un désengagement total du plateau du Golan avant de prendre des engagements quelconques.

Israël s’était emparé du plateau du Golan, qui appartenait à la Syrie, pendant la Guerre des Six jours, en 1967 – le pays s’était aussi saisi de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, qui se trouvaient entre les mains de la Jordanie, et de la péninsule du Sinaï, sous le contrôle de l’Égypte, au cours du même conflit. Damas insiste depuis sur la nécessité que ce territoire lui soit restitué dans le cadre de n’importe quel accord tandis qu’Israël considère dorénavant le plateau du Golan comme faisant partie intégrante de l’État juif.

Aujourd’hui, la paix avec la Syrie ravagée par la guerre et un retrait israélien du plateau stratégique – à une période où Israël fait face à la menace croissante de l’Iran le long de ses frontières nord – semblent inimaginables. Mais dans les années 1990, cette possibilité était beaucoup plus envisageable, avec des gouvernements successifs qui avaient réfléchi à la possibilité d’un retrait du Golan pour pouvoir avoir la chance d’élargir le cercle de la paix qui, à ce moment-là, comprenait l’Égypte et qui devait également rapidement inclure la Jordanie. Les pourparlers avaient été négociés avec l’aide des administrations américaines de George H. W. Bush et de Bill Clinton.

Le Golan avait donc été au centre du récit de Rabinovich alors qu’il racontait ses échanges avec le négociateur syrien Mowaffak Allaf, diplomate de longue date aux Nations unies.

Le président américain George H. W. Bush, à droite, rencontre le négociateur syrien pour la paix Mowaffak Allaf dans le bureau ovale de la Maison Blanche pour discuter des négociations de paix au Moyen-Orient à Washington, DC, le 17 décembre 1992. (Crédit : AP Photo/Dennis Cook)

Rabinovich avait fait savoir à Rabin et au ministre des Affaires étrangères de l’époque, Shimon Peres, que la délégation syrienne était généralement distante, refusant de serrer la main aux Israéliens et évitant tout effort de sociabilisation pendant les pauses, même si cette froideur avait légèrement diminué avec le temps.

Il y avait même quelques raisons d’être optimiste. Allaf avait ainsi déclaré lors d’une rencontre : « Après le retrait d’Israël du Golan, nous serons désireux de boire un café en votre compagnie ».

Mais Rabinovich avait décrit des négociations qui n’avaient pas réellement permis aux parties concernées de réexaminer leurs positionnements d’origine, qui étaient trop éloignés – même sur l’objectif qui était in fine poursuivi par ces pourparlers et sur la manière dont ils devaient se dérouler.

« Nous n’avons pas trouvé d’accord après qu’il est clairement apparu à nos yeux que les Syriens souhaitaient établir deux calendriers distincts : un calendrier qui concernait le retrait du Golan, la fin de l’état de guerre et la reconnaissance, tout cela simultanément ; et l’autre pour les problématiques qui nous intéressaient concernant ce que devait être l’essence même de la paix. La Syrie veut clairement qu’une normalisation, quelle qu’elle soit, ait lieu plus tard et indépendamment du premier calendrier », avait-il écrit.

« Les demandes asymétriques de la Syrie sont évidentes, avec un retrait immédiat d’un côté et une normalisation – si elle arrive un jour – qui surviendrait bien plus tard ».

Itamar Rabinovich (photo credit: Moshe Shai/Flash90)
Itamar Rabinovich (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Rabinovich avait dit à Allaf qu’Israël voulait « une paix intégrale » et il avait ajouté : « Nous avons décidé que nous devrons faire part à nos dirigeants du fait que la Syrie veut repousser toute perspective de normalisation à un futur lointain et indéterminé ».

« A cela, Allah a répondu qu’il ne pouvait pas confirmer l’interprétation de ses propos qui était la nôtre mais qu’il ne pouvait pas non plus la démentir », avait-il écrit dans un document.

Allaf avait exprimé de manière répétée le positionnement syrien qui était qu’Israël devait immédiatement s’engager à se retirer pleinement du territoire tout entier et lancer concrètement ce processus sur le terrain, rejetant toute proposition israélienne portant sur un retrait graduel qui commencerait seulement une fois que des accords seraient conclus. En contraste, Allaf avait insisté sur le fait que le processus de normalisation serait graduel, sans engagement à établir à terme des relations diplomatiques officielles.

Dans l’une des notes, Rabinovich déplorait que « nous n’avons jamais dit que nous ne nous retirerions pas complètement du territoire syrien tandis que nous avons entendu, de façon explicite, que les Syriens ne sont pas désireux de nous offrir une paix intégrale – une paix politique – même si nous quittons tout le territoire syrien ».

Lors d’une réunion, Allaf avait aussi dit que « les faits sur le terrain indiquent qu’Israël ne veut pas véritablement se retirer de tout le territoire syrien occupé par le pays et tant qu’aucune réponse ne sera apportée à la demande soumise par la Syrie, nous ne serons pas en mesure d’établir la base qui permettra l’établissement de relations étroites entre la Syrie et Israël. Israël veut immédiatement obtenir des assurances de la part de la Syrie sur la paix, des assurances qui ne peuvent pas être données parce qu’il s’agit là d’un processus graduel qui ne pourra pas être imposé à notre pays après de longues années de haine. La normalisation est une philosophie qui demande du temps, elle n’est pas immédiate. Israël ne fait pas de faveur à la Syrie. »

Le secrétaire d’État américain Warren Christopher, à gauche, rencontre le président syrien Hafez Assad, à Damas, pour la deuxième fois en 48 heures sur fond d’informations faisant état de progrès dans les négociations de paix entre la Syrie et Israël, le 6 août 1993. (Crédit : AP Photo/George Asshi)

Selon le diplomate israélien, « Allaf a rejeté notre proposition de soumettre une liste de demande sur la question de la paix, affirmant qu’elles étaient devenues des conditions préalables qu’il était impossible d’accepter. Allah a dit et répété qu’Israël ne pouvait rater cette chance de faire la paix avec la Syrie… Il ne croit pas qu’une telle opportunité aura l’occasion de se présenter à nouveau dans les deux prochaines décennies ».

Lors d’une rencontre, les parties avaient commencé à se disputer, s’attribuant la responsabilité du début de la guerre des Six jours. « Nous avons dit que cette guerre était défensive quand Allaf a prétendu que nous avions été les agresseurs. Après quelques minutes, les deux parties ont décidé de ne pas s’attarder sur le passé et de ne pas perdre de temps dans un débat infructueux ».

Le 15 décembre 1992, Rabinovich avait expliqué que « aujourd’hui, les discussions avec la délégation syrienne concernant l’idée qu’elle se fait de la paix ont été particulièrement tranchantes, même si elles se sont déroulées dans une atmosphère encore relativement agréable… En fin de compte, les différences significatives qu’il peut y avoir entre leurs points de vue et nos demandes sont devenues encore plus évidentes. Allaf a insisté pour que nous considérions les lignes de 1967 comme les lignes à prendre en compte dans nos réclamations. Allaf a dit que les Syriens devaient connaître notre positionnement sur ce sujet. Nous avons répondu que cette question était prématurée et qu’il serait temps de l’aborder une fois que nous aurions pleinement compris ce que l’idée de la paix représente pour les Syriens… Allaf a reconnu que la vision de la paix des Syriens est limitée et qu’elle ne comprend pas, par exemple, l’établissement de relations diplomatiques. »

Photo d’illustration : Vue de la frontière entre Israël et la Syrie près de Tel Saki, dans le sud du plateau du Golan, le 15 septembre 2021. (Crédit : Michael Giladi/Flash90)

Allaf avait déclaré que le gouvernement syrien avait espéré que le gouvernement de gauche de Rabin se montrerait plus souple que son prédécesseur, le gouvernement de droite d’Yitzhak Shamir, mais que la politique d’Israël n’avait pas changé de manière significative. Le diplomate syrien avait estimé, lors d’une rencontre, « qu’il n’y aura pas de paix tant qu’Israël conservera un seul millimètre de territoire syrien ».

Rabinovich a raconté à Ynet, la semaine dernière, que lors des négociations entre les deux hommes, il avait offert aux Syriens un café qu’il avait acheté en Israël. « Deux ou trois semaines plus tard, Allaf m’a dit : ‘Pendant la pause, aujourd’hui, vous et moi irons tout d’abord à la machine à café’. Après être arrivés à la machine et après avoir échangé quelques plaisanteries, il m’a dit : ‘J’espère que votre gouvernement comprend que Hafez Assad ne peut pas accepter moins que ce qu’a obtenu le président égyptien Anwar Sadate [Israël avait rendu le Sinaï à l’Égypte dans le cadre de l’accord de paix entre les deux pays.] Je lui ai dit que s’il ne voulait pas avoir moins que Sadate, lui, en retour, devait donner autant que ce que Sadate avait donné ».

Même si le contenu des documents écrits par Rabinovich vient tout juste d’être révélé, le diplomate vétéran avait écrit en 1999 un livre sur les négociations et sur la paix qui ne devait jamais être conclue, The Brink of Peace.

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