Netanyahu a encore échoué à former un gouvernement – à cause de ses électeurs
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Analyse

Netanyahu a encore échoué à former un gouvernement – à cause de ses électeurs

Le Premier ministre a échoué pour la 4e fois consécutive à remporter l'élection ; mais contrairement aux échecs précédents, ce sont ses amis du Likud qui lui ont refusé la victoire

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu effectue une visite au marché Mahane Yehuda de Jérusalem, la veille des élections générales, le 22 mars 2021. (Olivier Fitoussi / Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu effectue une visite au marché Mahane Yehuda de Jérusalem, la veille des élections générales, le 22 mars 2021. (Olivier Fitoussi / Flash90)

Mardi soir, à 10 minutes avant minuit, Benjamin Netanyahu a une nouvelle fois informé le président Reuven Rivlin qu’il n’était pas parvenu à former un gouvernement.

Il est difficile de mesurer à quel point cet échec est douloureux pour le Premier ministre le plus ancien d’Israël et ce qu’il signifie pour son héritage.

Au cours des deux dernières années, en commençant par l’échec après la campagne d’avril 2019, Netanyahu s’est tourné vers des mesures de plus en plus désespérées et peu orthodoxes pour atteindre une victoire qui continue de lui échapper.

Tout au long des trois premières élections, sa campagne est devenue de plus en plus négative. Des caméras cachées ont été déployées dans les bureaux de vote arabes, apparemment dans le but (selon le cabinet de campagne politique qui les a distribuées) d’intimider les Arabes israéliens et de faire baisser le taux de participation. La pièce maîtresse de la campagne de Netanyahu était l’affirmation selon laquelle son rival Benny Gantz souffrait d’une maladie mentale, que son téléphone avait été piraté par les services de renseignement iraniens et qu’il était vulnérable au chantage en raison de prétendues preuves de son infidélité envers sa femme.

Lorsque, lors des élections de mars 2020, même ces méthodes n’ont pas permis à Netanyahu de remporter la victoire, il a fait volte-face, le personnel de campagne du Likud expliquant avec agacement aux journalistes, comme à des enfants, que tout ce qui s’était passé auparavant suivait simplement le rythme politique. Comme le directeur de campagne de Netanyahu, Ofer Golan, l’a dit un jour : « D’abord vous gagnez, ensuite vous vous excusez. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, et le ministre de la Défense Benny Gantz dirigent une réunion hebdomadaire du cabinet du ministère des Affaires étrangères à Jérusalem, le 7 juin 2020. (Crédit : Marc Israel Sellem)

C’est ainsi qu’en mars 2020, Gantz, malade mental, sujet au chantage et infidèle, est soudainement devenu digne du siège de Premier ministre. Netanyahu a accepté une rotation qui faisait de Gantz le « Premier ministre d’alternance » et, en novembre 2021, le véritable Premier ministre. Netanyahu a juré de respecter ses engagements à la lettre, allant jusqu’à modifier les Lois fondamentales d’Israël pour offrir à Gantz un levier juridique et le convaincre de la sincérité de son nouveau partenaire.

Puis, ne surprenant personne – littéralement personne, ni les ministres du Likud, ni même, comme il l’a dit en signant le gouvernement d’union, Gantz lui-même – Netanyahu est revenu sur sa promesse de rotation. Son seul moyen légal d’éviter le transfert de pouvoir était de forcer de nouvelles élections en faisant en sorte que le gouvernement échoue, pour la première fois dans l’histoire d’Israël, à adopter un budget d’État pour une année fiscale entière. C’est donc ce qu’il a fait.

Ce qui a commencé comme une campagne négative de plus en plus virulente s’est donc transformé, à la mi-2020, en un grave problème de gouvernance.

C’est le Netanyahu qui s’est lancé dans la campagne de mars 2021 : un survivant politique, un leader doué et un militant malhonnête et impitoyable qui a enfreint toutes les normes dans sa quête d’une victoire qui continue de lui échapper.

Son échec au cours des élections du mois de mars – un échec qui a été définitivement acté mardi – est, sous de nombreux aspects, le plus douloureux, ne serait-ce que parce qu’il survient dans le sillage immédiat de certains de ses succès les plus spectaculaires au poste de Premier ministre, avec notamment quatre accords de paix conclus avec le monde arabe et une campagne de vaccination considérée comme unique au monde. Ce revers survient aussi malgré une baisse nette de la participation électorale de la communauté arabe israélienne et la rupture, l’année dernière, de l’opposition avec Kakhol lavan, le parti de centre-gauche.

Un Juif orthodoxe marche près d’une affiche de campagne électorale montrant Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 2 avril 2019. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Indépendamment des réussites de Netanyahu, indépendamment des divisions et des faux pas de ses adversaires, la mathématique électorale est restée la même.

Comment cela a-t-il été possible ?

La droite a montré la première un coup de fatigue

Les leaders du Likud ont passé une bonne partie de la récente campagne à fustiger et à honnir le « tout sauf Bibi », un moyen, selon eux, de « disqualifier » Netanyahu en tant que partenaire de coalition. C’est cette « haine obsessionnelle », ont-ils déploré, qui a été à l’origine de l’impasse politique en cours dans le pays.

Mais un examen plus attentif des chiffres de la participation électorale révèle un élément différent venant expliquer l’échec de Netanyahu, un élément que le Likud pourrait avoir du mal à régler.

La participation électorale a chuté – un chiffre sidérant – de 20 points entre le mois de mars 2020 et le mois de mars 2021. Cette baisse a été probablement principalement entraînée par la fragmentation de la Liste arabe unie (l’électorat arabe israélien se mobilise généralement davantage en cas d’unité politique et moins lorsque les formations se présentent séparément) mais également, c’est très possible, par la volte-face opérée par le Likud, lors des dernières élections, qui a opté pour une campagne pro-arabe après de multiples campagnes anti-arabe.

Un Arabe israélien vote à Kafr Manda, dans le nord d’Israël, le 23 mars 2021. (Crédit : Jamal Awad/FLASH90)

Comment tous les éléments notés ci-dessus – la fracture du centre-gauche après le ralliement de Gantz au gouvernement d’union, la campagne de vaccination exceptionnelle, quatre traités de paix et un net déclin de la participation de l’électorat arabe israélien lors du scrutin – ont-ils échoué à servir les desseins de Netanyahu ?

À cette question, la réponse est simple : le Likud a perdu un nombre immense d’électeurs, passant de 1 352 000 votes, au mois de mars 2020, à 1 067 000 un an plus tard – soit une baisse de 21 %. Les alliés les plus fiables de Netanyahu, les partis ultra-orthodoxes Shas et Yahadout HaTorah, ont aussi perdu lors du scrutin plus de 10 % de leurs électeurs.

Une analyse de l’Institut israélien de la démocratie, réalisée sur les données issues de la participation électorale, met en évidence le problème rencontré par le Likud. Et pour dire simplement les choses, les électeurs du Likud sont restés chez eux.

Ainsi, dans les « villes en développement » misérables qui sont les bastions traditionnels du parti du Premier ministre, la participation électorale a chuté de 4,9 points. Ce déclin s’est lourdement concentré parmi les électeurs du Likud : la part remportée par la formation dans le vote a décliné de 7 points.

La participation a aussi diminué de 4,2 points à Jérusalem, avec son électorat largement haredi et penchant plutôt à droite. Dans les « villes du Likud » où ce dernier est dominant – Ashdod, Ashkelon, Beer Sheva, Hadera, Holon et Netanya – la participation a aussi baissé de quatre points.

Des Israéliens comptent les bulletins de vote restants au Parlement israélien à Jérusalem, au lendemain des élections générales, tôt le 4 mars 2020. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Et dans les implantations (à l’exception des deux villes haredim majeures de Beitar Illit et de Modiin Illit), elle a baissé de 2,5 points.

Il suffit de comparer cela à la participation électorale dans les secteurs laïcs ou qui votent habituellement pour le centre-gauche – et qui ont aussi connu une baisse, mais largement moins importante : seulement 1,7 points à Tel Aviv, 1,3 dans les villes favorisées de gauche du centre du pays (Hod Hasharon, Modiin, Kfar Saba, Ramat Gan, Raanana et Givatayim), et de 0,1 point dans les kibbutzim.

Si le vainqueur de cette course aux élections répétées doit être déterminé par l’épuisement des concurrents, force est de reconnaître que ce sont Netanyahu et ses alliés qui semblent les premiers montrer un coup de fatigue.

Encore dans la course

« Les rumeurs concernant ma mort sont très exagérées », avait déclaré un jour un Mark Twain goguenard à un journaliste.

C’est le cas également avec Netanyahu. Il y a une chance – minime, complexe mais encore très présente – qu’il soit capable de s’écarter du gouffre de l’oubli politique.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une tournée de campagne électorale au marché Mahane Yehuda à Jérusalem, le 8 avril 2019. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Ses adversaires, après tout, ne sont pas mieux positionnés pour former une coalition que lui ne l’était. Si Lapid et Bennett parviennent à rassembler leur coalition d’union, à la base élargie, Netanyahu aura également des possibilités limitées pour tenter de la déstabiliser depuis l’opposition. Dans une coalition qui s’étendrait de Yamina, dans les profondeurs de la droite, au parti progressiste Meretz, il sera difficile de faire en sorte qu’une quelconque question politique n’entraîne pas l’opposition interne d’un parti ou de l’autre.

Si Lapid et Bennett échouent à former un gouvernement, alors Netanyahu aura une autre chance – par défaut. La loi stipule que la Knesset, en tant qu’institution, aura 21 jours pour tenter de mettre en place un gouvernement, faute de quoi elle sera dissoute et des élections anticipées seront organisées. Il est facile de présumer que Netanyahu exploitera ce temps à tournoyer et à attaquer avec la férocité d’un lion en cage.

Et si cette ultime tentative parlementaire n’aboutit pas, Netanyahu restera encore Premier ministre avant le prochain scrutin.

Netanyahu a encore perdu une bataille, mais il ne s’est pas encore avoué vaincu.

Et pourtant, il y a eu mardi davantage qu’un nouveau revers – et de manière plus fondamentale. Le plafond de verre auquel il s’était heurté lors des courses précédentes s’est révélé plus résistant à la campagne la plus dure qu’il ait mené comme à ses réussites les plus sidérantes à la barre du pays.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu effectue une visite au marché Mahane Yehuda de Jérusalem, la veille des élections générales, le 22 mars 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi / Flash90)

Et ce plafond s’abaisse.

Netanyahu avait perdu les premières des trois élections parce qu’il avait dû affronter un centre-gauche uni et un électorat arabe israélien mobilisé. Il n’est pas parvenu à remporter les quatrièmes parce que ses propres électeurs n’ont pas ressenti le besoin de se mobiliser en sa faveur.

Netanyahu a survécu aux deux dernières années d’impasse politique en forçant, tout simplement, l’organisation de nouvelles élections à chaque fois qu’un adversaire semblait déterminé à l’écarter de son poste de Premier ministre.

Le 23 mars, même cette porte de secours a commencé à rouiller.

Un cinquième scrutin pourrait aider à rétablir les choses. Ou, le cas échéant, un sixième ou un septième.

Mais Netanyahu ne peut plus avoir la certitude que des élections lui permettront de retourner la situation en sa faveur.

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