Offensive en Syrie : les Kurdes craignent d’être lâchés par leurs alliés
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Offensive en Syrie : les Kurdes craignent d’être lâchés par leurs alliés

"Pour nous, les Etats-Unis ont une obligation morale de protéger la démocratie et le système démocratique dans cette région", a dit à Washington Sinam Mohamed

En février 2016 un soldat peshmerga monte la garde dans un fortin surplombant le Tigre. Ce fleuve est alors la ligne de front entre les combattants de Peshmergas et de Daesh. (Crédit: Pierre-Simon Assouline)
En février 2016 un soldat peshmerga monte la garde dans un fortin surplombant le Tigre. Ce fleuve est alors la ligne de front entre les combattants de Peshmergas et de Daesh. (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

Les Kurdes de Syrie, qui ont combattu le groupe Etat islamique (EI), craignent d’être désormais abandonnés par leurs alliés occidentaux après l’offensive turque lancée contre une de leurs enclaves.

Les forces turques et leurs alliés arabes ont attaqué samedi la région d’Afrine, bastion dans le nord-ouest de la Syrie des Unités de protection du peuple (YPG), une milice kurde considérée comme terroriste par Ankara mais soutenue par Washington.

Cette offensive intervient après l’annonce par la coalition internationale antijihadistes, emmenée par les Etats-Unis, de la création d’une force frontalière de 30 000 hommes dans le nord syrien, avec notamment des combattants des YPG.

Ces YPG sont l’épine dorsale des Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance de combattants kurdes et arabes soutenue par Washington dans la lutte contre l’EI. Elle a offert au président américain Donald Trump sa première victoire militaire en faisant tomber Raqa, la capitale de facto des jihadistes en Syrie.

Mais Ankara refuse l’établissement à sa frontière sud d’une fédération auto-proclamée par les Kurdes, la Rojava, au nom de sa sécurité nationale, et accuse la milice d’être la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène une sanglante guérilla sur le sol turc depuis 1984.

Pour les responsables kurdes, la fédération est une expérience démocratique qui pourrait servir d’exemple au reste de la Syrie quand le pays sortira de la guerre civile, qui a fait plus de 340 000 morts depuis 2011.

« Pour nous, les Etats-Unis ont une obligation morale de protéger la démocratie et le système démocratique dans cette région », a dit à Washington Sinam Mohamed, représentante de la Rojava, assurant que le PKK est un problème interne à la Turquie.

Les responsables américains, jusqu’à Trump qui doit parler mercredi à son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, ont appelé la Turquie à « la retenue » tout en reconnaissant son « droit légitime » à se « protéger ».

Le président français Emmanuel Macron s’est dit « préoccupé » et l’Union européenne « extrêmement inquiète » par cette offensive.

Washington a soutenu militairement les Kurdes combattant l’EI à l’est de l’Euphrate mais, à l’ouest du fleuve, les Peshmergas sont seuls. Omar Mahmoud, un combattant des YPG originaire de Tal Tamr (nord-ouest de la Syrie), est indigné par le « silence américain » face à l’offensive turque.

Accord sur Afrine

« Les Kurdes ont combattu Daech (acronyme arabe de l’EI, NDLR), pour défendre tout le monde, ils se coordonnaient avec la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis », a dit l’homme de 35 ans à l’AFP. « Maintenant les Etats-Unis sont silencieux et c’est décevant ».

« L’aviation turque survole Afrine, et tue les enfants et les femmes, au prétexte que nous sommes des séparatistes, mais on fait partie de la Syrie », affirme Massoud Baravi, un autre combattant âgé de 34 ans.

Les Etats-Unis semblent pourtant sensibles au sort des Kurdes d’Afrine. Le secrétaire d’Etat Rex Tillerson a eu des conversations « franches et sérieuses » avec son homologue turc Mevlut Cavusoglu, selon la porte-parole Heather Nauert.

La région d’Afrine « était relativement stable comparé au reste de la Syrie », a-t-elle dit, récusant la thèse turque d’une présence de l’EI.

Mais Washington a peu de moyen de pression sur Ankara, son allié au sein de l’Otan. Les relations sont tendues depuis plusieurs mois en raison du soutien américain aux Kurdes et l’offensive en cours souligne sa perte d’influence dans un conflit qui rebat les cartes.

Et la Turquie n’aurait pas attaqué sans le feu vert -qu’elle affirme avoir reçu- de la Russie, soutien essentiel du régime du président syrien Bachar al-Assad. Les troupes russes combattent aux côtés de l’armée syrienne et des milices chiites contrôlées par l’Iran, principal soutien régional de Damas.

Ankara s’est également engagé dans les négociations pour la paix en Syrie menées par Moscou, parallèlement à celles conduites par l’ONU et soutenues par Washington. En échange, selon l’analyste de la Fondation pour la défense des démocraties Merve Tahiroglu, M. Erdogan aurait obtenu du président russe Vladimir Poutine qu’il laisse les forces turques prendre Afrine.

Des responsables kurdes ont indiqué à l’AFP que Moscou leur avait offert une protection contre la Turquie s’ils laissaient leurs territoires au régime syrien, et avait retiré son soutien aérien quand ils avaient refusé la proposition. L’accord pourrait aussi prévoir une pause dans les combats entre les rebelles pro-Turcs et l’armée syrienne à Idleb (nord-est).

Berlin veut des explications d’Ankara

Le gouvernement allemand compte demander mercredi au ministre turc de la Défense des explications sur l’offensive contre une milice kurde en Syrie, au moment où Berlin est sous pression pour ses livraisons d’armes à la Turquie.

L’ambassadeur allemand dans ce pays, Martin Erdmann, va s’entretenir dans la journée avec le ministre Nurettin Canikli au sujet de l’attaque déclenchée samedi dans l’enclave d’Afrine contre des Unités de protection du peuple (YPG), une milice kurde jugée terroriste par Ankara mais soutenue par Washington, a déclaré mercredi une porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères, au cours d’un point de presse régulier.

L’ambassadeur va demander « comment l’intervention turque est conduite sur place » et évoquer le possible emploi par Ankara de chars livrés par Berlin, a-t-elle précisé.

Cette entrevue intervient au moment où le débat enfle en Allemagne à la suite de la diffusion d’images de chars allemands « Leopard 2 » déployés contre des combattants de l’YPG, fer de lance sur le terrain en Syrie de la lutte menée par une coalition internationale conduite par Washington contre le groupe Etat islamique (EI).

Berlin a livré 354 exemplaires de ces blindés entre 2006 et 2011 à Ankara, membre comme l’Allemagne de l’Otan. Le contrat, signé en 2005 sous l’égide du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, n’interdit pas formellement un emploi contraire au droit international.

Mais des voix se sont récemment élevées en Allemagne pour dire leur inquiétude face à l’offensive turque.

« Il est totalement exclu que l’Allemagne continue à augmenter la puissance de combat des chars +Leopard+ en Turquie si le gouvernement turc s’en prend aux Kurdes » en Syrie, a déclaré au quotidien Tagesspiegel l’élu conservateur Norbert Röttgen, proche de la chancelière Angela Merkel.

Les livraisons d’armes à Ankara devraient être interdites « en raison de la situation des droits de l’homme et du démantèlement des règles de l’Etat de droit en Turquie », a ajouté ce responsable, président de la commission des Affaires étrangères à la chambre des députés.

La Turquie attend de Berlin un feu vert en vue d’un contrat avec un fournisseur d’armement allemand, Rheinmetall, visant à améliorer la protection des chars Leopard.

Le gouvernement allemand a de facto gelé ses livraisons d’armes à son partenaire de l’Otan à la suite de la répression ayant suivi le putsch manqué en juillet 2016. Récemment, les relations bilatérales se sont toutefois réchauffées.

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