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Portrait

Olga Kagan-Katunal ou la définition d’une intellectuelle juive

Retour sur le destin hors du commun de cette femme savante, libérée des conventions, qui a résisté à l'occupant nazi

Olga Kagan-Katunal dans les années quatre-vingt dans son appartement parisien. (Crédit : Alain Kleinmann, Paris/DR)
Olga Kagan-Katunal dans les années quatre-vingt dans son appartement parisien. (Crédit : Alain Kleinmann, Paris/DR)

Traductrice, philologue, philosophe, militante politique, il est difficile de réduire l’intellectuelle juive d’origine lettone Olga Kagan-Katunal (1900-1988) à un seul qualificatif. Il n’en demeure pas moins que la formation de cette érudite en Lettonie, en Allemagne et en France force l’admiration.

Ses engagements pluriels et son savoir encyclopédique fascinaient ceux qui l’approchaient. En même temps, Olga Kagan-Katunal a connu un destin unique, qui ne ressemble à aucun autre.

Femme savante, audacieuse, libérée des conventions sociales et élevée loin de la mitzva, elle eut ce geste exemplaire : se rapprocher du judaïsme tel un acte de suprême liberté alors que son éducation et sa formation l’en avaient éloignée. Une intellectuelle juive qui sut faire rimer militantisme, héroïsme et judaïsme. Son action de résistante est aujourd’hui récompensée alors qu’un livre est en préparation pour raconter ses engagements d’intellectuelle juive.

Olga Kagan-Katunal (1900-1988) résidait à Paris au moment de l’ « étrange défaite » de juin 1940 selon l’expression de Marc Bloch.

Auparavant, depuis sa naissance à Libau dans des familles pieuses héritières de la tradition du Gaon de Vilna dont l’une s’était éloignée de la pratique, ses engagements l’avaient conduite à Berlin où elle fréquenta les cercles intellectuels les plus prisés et leurs figures de proue : Albert Einstein, Oskar Goldberg, Erich Unger, Simon Guttmann et d’autres.

L’étudiante en philosophie évoluait comme un homme dans ce milieu masculin où elle était considérée comme leur égale. À l’instar de nombre d’intellectuels juifs, elle quitta la ville de sa formation pour la capitale de la France dans l’entre-deux-guerres.

Libau vers 1900. (Crédit : Carte postale ancienne/DR)

À Paris, elle se rapprocha du Parti communiste et notamment de Paul-Vaillant Couturier dont elle fut l’amante. Polyglotte maîtrisant parfaitement le russe, elle s’engagea dans l’échange de renseignements avec l’Union soviétique. Surnommée « Jeanne » ou « La Lettone » dans ses actions d’espionnage, elle fut plusieurs fois emprisonnée et menacée d’expulsion en France. Un dossier lourd d’une centaine de pages aux Archives nationales détaille cette période de sa vie, à la fois trépidant et inquiétant. Alors que son jeune frère vivant à Moscou fut victime des purges staliniennes, Olga Kagan-Katunal prit ses distances avec le communisme.

Alexander Kagan-Katunal (1903 – 1938) au destin funeste. (Crédit : Fonds Alain Kleinmann, Paris/DR.)

Alexander Kagan-Katunal était alors employé à la direction du renseignement de l’Armée rouge et du 9e département du GUGB NKVD de l’URSS.

Cet officier juif des services secrets fut arrêté le 3 novembre 1937, avant d’être condamné par le VKVS URSS le 22 août 1938, pour une prétendue « participation à une organisation terroriste ».

Exécuté le 22 août 1938 sur le champ de tir de Komunarka, lieu communiste de meurtre de masse, Alexander fait partie des victimes juives de la répression du régime soviétique, Staline ayant sombré dans la paranoïa. Le frère et la sœur échangeaient-ils des informations pour le compte de l’URSS ? : aucune trace ne le prouve ni l’infirme. Alexander Kagan-Katunal sera réhabilité en juillet 1967. Pour autant, l’engagement de sa sœur pour les personnes en difficultés ne vacilla pas.

En 1940, la militante n’accepta pas la reddition française face à l’avancée des troupes allemandes. Elle refusa la signature de l’armistice par le Maréchal Pétain. L’attitude du gouvernement français qui avait accepté les conditions imposées par Hitler et refusé de se battre lui fut insupportable.

Imaginer côtoyer les nazis dans la ville était insoutenable à ses yeux. La raison pour laquelle, deux nuits avant l’entrée des Allemands à Paris, fin juin 1940, Olga Katunal quittait la capitale en train pour rejoindre Bordeaux. Ce voyage vers le sud-ouest de la France dura quatre jours. Une fois arrivée en zone libre, Olga Katunal ne se sentait toujours pas en sécurité. En tant que juive et en tant que militante identifiée très à gauche, elle avait un casier judiciaire et elle savait qu’elle devait quitter le pays. Mais pour aller où ?

Deux destinations s’offraient à elle. Un cousin vivant à Pittsburg aux États-Unis — du nom de Thorpe [américanisation du nom de Trotsky, celui de sa famille maternelle] — avait déjà pris les dispositions nécessaires pour la faire venir et l’héberger parmi sa famille. Olga Kagan-Katunal pouvait partir en bateau immédiatement et exécutait le plan de son cousin.

Mais ses engagements lui firent renoncer à ce projet qui l’aurait mise en sécurité pour la durée de la guerre. Car elle avait peu de sympathie pour le capitalisme américain et/ou pour le refus des États-Unis, à ce stade d’entrer en guerre et d’envoyer des troupes pour aider leurs Alliés. Plus important encore, en tant que personne politiquement engagée, elle ne voulait pas abandonner l’Europe alors que son avenir était en danger.

Olga enfant et sa famille, les Kagan-Katunal et les Trotsky représentaient par Alain Kleinmann, héritier spirituel et cousin éloigné. (Crédit : Fonds Alain Kleinmann, Paris/DR)

L’autre possibilité était de se rendre à Londres. Par ses relations, Olga Katunal avait cette possibilité d’aller en Angleterre sur un sous-marin et d’y rejoindre la Résistance.

Après des hésitations, elle finit par décider de rester en France et de tout faire contre l’Occupant. À cette époque, la philosophe s’était rapprochée de Stanislas Demsky avec qui elle s’était installée. Elle décrira plus tard son ami polonais comme un « intellectuel à temps partiel », membre de
« l’aristocratie de la classe ouvrière ».

Stanislas Demsky avait rejoint comme volontaire l’armée française en 1939. Il s’était engagé pour la défendre des nazis. Déçu par la France qui s’était rendue si rapidement, celui qui l’avait accompagné à Bordeaux, retourna à Paris pour y faire de la Résistance. Katunal le suivit dans cette entreprise, estimant que ce n’était qu’une question de temps avant que la zone libre ne soit également occupée.

C’est ainsi que quelques mois après l’invasion allemande qui déferlait sur l’Hexagone, Katunal et Demsky revenaient en train à Paris. Lorsqu’ils traversèrent la France occupée, ils connurent le plaisir ironique de franchir facilement la « frontière ».

À ce moment de sa vie, Katunal détenait un passeport soviétique qui n’indiquait pas sa judéité. Elle était alors identifiée comme une alliée du Reich. Quant à Stanislas Demsky, il était un Polonais, ancien engagé volontaire de l’armée française qui choisissait de retourner en France occupée. Tout aurait dû se passer sans anicroche. Pourtant, ils se trouvaient en territoire ennemi. Olga Katunal, notamment, se sentait vulnérable comme juive. Même si elle était soulagée de voyager avec un Gentil dont l’apparence correspondait à l’idéal aryen.

Le 27 septembre 1940, les Allemands avaient imposé le recensement des Juifs en zone occupée. Ils avaient déjà passé la lettre k. Bien qu’avertie qu’elle serait emprisonnée pour avoir désobéi aux ordres, Katunal préférait une peine de prison à se conformer aux ordres de Vichy. Katunal saisit sa chance d’avoir un passeport soviétique. Au moins pendant un certain temps. Car au moment où Hitler envahit la Russie, rompant le pacte germano-soviétique, elle avait pris une autre identité.

Une des deux fausses cartes d’identité d’Olga Kagan-Katunal dite Louise Delmas pendant l’Occupation. (Crédit : Fonds Alain Kleinmann, Paris/DR)

Demsky et Katunal décidèrent de rejoindre un petit groupe de résistants qui s’appelaient « France, Liberté, Fédération ». Les archives de ce mouvement se trouvent au Centre historique des archives de Vincennes, dossier GR18P82. Une pochette rouge 18P82 contient vingt-six pages de documents qui confirment les actions de résistance d’Olga Kagan-Katunal.

Papiers d’identité de Stanislas Demsky, compagnon de Résistance d’Olga Kagan-Katunal. (Crédit : Fonds Alain Kleinmann, Paris/DR)

Créé par Lucien Barquissau et Landry Meunier, sans ligne politique unique, le groupe s’orientait vers la gauche de l’échiquier politique. Au total, ils étaient treize dont plusieurs étrangers. Olga Katunal était la seule juive, ce qu’elle gardait secret. Elle se rappelle que le groupe se rencontrait sur le boulevard Saint-Michel au domicile de l’avocat et franc-maçon du nom de Lucien Barquissau.

Selon les archives, « France Liberté Fédération » était un mouvement de la résistance intérieure française considérée comme « isolée ». Le réseau a existé de l’été 1940 au 1er mars 1943, date à laquelle les treize membres (selon Landry Meunier) ont été pris en charge par le SR Kleber, réseau Uranus, sous la direction du commandant Kleinmann. Il faut savoir que le Réseau Kléber était le nom d’ensemble donné par la direction des services spéciaux de l’armée d’armistice repliée à Alger aux divers réseaux militaires restés en métropole, après l’invasion de la zone libre.

Dans un document d’archives, Lucien Barquissau écrit qu’ « avec le concours de Mme Katunal comme interprète, je suis parvenu à obtenir la délivrance de plusieurs prisonniers, tant à Paris qu’en Province. Il ajoutait : “Mon groupe a fait passer de nombreuses personnes (juives, prisonniers anglais et français) évadées à travers la ligne de démarcation. Nous avons procuré de fausses cartes d’identité aux persécutés, grâce en particulier au concours de M. Noël Riou, actuellement directeur adjoint de la Police municipale. Un autre document du dossier stipule que dès novembre 1943, l’action du mouvement s’intensifie selon plusieurs axes : la délivrance de fausses cartes d’identité, la libération de prisonniers grâce à l’interprète Olga Katunal et le passage de la ligne de démarcation ou la frontière franco-suisse à des personnes de confession juive, des prisonniers anglais et français ainsi que des évadés.

La liste des treize membres du réseau est connue. On peut voir que l’identité probable de résistance d’Olga Kagan-Katunal était de la ‘Russe’ Tania Priklansky. Par ailleurs, l’on peut voir que sur ses faux papiers, Olga Katunal est née sur l’Île de la Réunion comme Lucien Barquissau, issue d’une grande famille de notables.

Impliquée comme elle l’était dans un large éventail d’activités politiques, ‘France, Liberté, Fédération’ a finalement été dénoncée en 1943. Olga Katunal se rappelait dans un livre de Judith Friedlander que l’arrestation avait eu lieu un vendredi soir.

Olga Kagan-Katunal lors d’une de ses arrestations en septembre 1929 pour ses activités politiques d’espionnage. (Crédit : Archives nationales/DR)

Quand elle est arrivée devant l’appartement où vivaient les Barquissau, une étrange intuition l’a empêchée de monter les escaliers. Ses jambes refusaient tout simplement d’obéir. Elle s’est retournée et est rentrée chez elle. Bien lui a pris ! Car peu après 18 h, la police avait fait irruption, avec un mandat contre Katunal et Barquissau. Olga Katunal n’était donc pas là, mais la police a trouvé Lucien Barquissau prostré dans la douleur, souffrant d’une attaque aiguë d’ulcère intestinal. Suppliant les policiers de laisser son mari tranquille, la femme de Barquissau a dit qu’il mourait d’un cancer. Croyant à son histoire, ils ont laissé à l’avocat deux jours pour se rendre à la police. Puis ils sont partis, vraisemblablement pour chercher leur autre prisonnière, Olga. Barquissau s’est enfui de Paris. Détestant l’isolement, il était de retour quelques jours après pour poursuivre ses activités clandestines.

Lorsque le groupe s’est dissous, Katunal a poursuivi son travail de recherche de faux papiers pour les juifs et les militants politiques. Elle-même avait une fausse carte d’identité, d’abord de l’île de la Réunion, qui n’était pas très sûre, puis d’un petit village de la Nièvre. Elle savait qu’elle pouvait compter sur le maire, lui aussi résistant. De manière isolée, Olga Kagan-Katunal et son compagnon Demsky ont continué leurs actions de sauvetage de Juifs, notamment en les aidant à passer la frontière franco-suisse. Dans les archives du Mémorial de la Shoah, plusieurs lettres en français et en yiddish de la résistante sont adressées à son ami le philologue Joseph Gottfarstein depuis Lausanne… Olga Katunal avait beaucoup d’histoires à raconter sur la clandestinité à Paris. Pendant des mois, elle a dormi dans un endroit différent tous les soirs. Enfin, grâce à Demsky, elle a trouvé une chambre près de la rue Soufflot qui avait une porte secrète menant à une cour. La nourriture, ainsi que l’hébergement, était un problème quotidien pour les résistants comme elle, qui n’avaient pas de cartes de rationnement et devaient compter sur un réseau de commerçants dignes de confiance pour leur vendre des provisions au marché noir.

Olga Kagan-Katunal à Paris avant la guerre. (Crédit : Fonds Alain Kleinmann, Paris/DR)

Olga Katunal a évité plusieurs arrestations, mais elle était convaincue qu’elle ne serait pas retrouvée dans un camp de concentration. Comme beaucoup d’autres Juifs politiquement actifs, elle avait décidé dès le début que les nazis ne la prendraient jamais vivante.

Cette confiance dans sa propre volonté de combattre l’a rendue impatiente avec ceux qui obéissaient passivement et, à ses yeux, aidaient les Allemands dans leur tâche meurtrière.

Elle passa donc quatre années dans ce Paris occupé, cachée et incapable de gagner sa vie, survivant et aidant les autres également à la suivre dans cet instinct de vie.

Après la guerre, Olga Katunal a choisi de se rapprocher de l’étude des Textes de la tradition juive dont sa famille s’était écartée. Érudite, elle se consacra à ses travaux de traduction et à transmettre ses impressionnantes connaissances sacrées et profanes jusqu’à sa disparition à Paris en 1988. Elle repose aujourd’hui au cimetière de Pantin.

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