Ouvert le Shabbat : le repos en Israël perd du terrain
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Ouvert le Shabbat : le repos en Israël perd du terrain

Les villes en voient de toutes les couleurs avec les règlements destinés à protéger la nature particulière du Shabbat dans le seul État juif du monde, suscitant des craintes de discrimination, une application sélective et une érosion de l'identité nationale

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Des Israéliens dans un restaurant dans le centre de Jérusalem, le samedi 1er novembre 2014 (Crédit : Miriam Alster / FLASH90)
Des Israéliens dans un restaurant dans le centre de Jérusalem, le samedi 1er novembre 2014 (Crédit : Miriam Alster / FLASH90)

Au coin de la rue Hillel à Jérusalem, se trouve une épicerie sans porte.

Désignant les stores de la fenêtre et le verre qui prennent la plus grande partie de l’entrée, un employé de l’épicerie ouverte 24h/24 et 7j/7 explique nonchalamment que le jour de Yom Kippour, le seul jour (et la seule nuit) où le magasin ferme ses portes, ils embauchent un garde. Pourquoi mettre une porte pour seulement un jour par an ? demande-t-il avec un haussement d’épaules.

Ces jours-ci, le marché du sans porte ressent les foudres du maire de Jérusalem, Nir Barkat, alors que la municipalité commence à sévir contre les magasins qui ouvrent le samedi, le jour de repos juif. Mais le travailleur du magasin dit que même si la municipalité commence à les pénaliser parce qu’ils travaillent le jour du Shabbat, ils payeront les amendes et resteront quand même ouverts.

Comme en témoigne l’effort actuel de Barkat, les « guerres de Shabbat » en Israël – que ce soit pour les supermarchés Tel Aviv ou les efforts de l’ex-ministre de l’Economie Aryeh Deri pour stopper les travaux de construction de la ligne d’Israel Railway pendant le Shabbat, toujours en attente d’une décision – surgissent encore de temps à autre dans un cycle de l’application soudaine et sélective à travers des réactions du public et des pétitions à la Cour suprême.

Les cas sont souvent marqués par une divergence entre la loi et une tradition de longue date de non-application.

En septembre, le procureur général Yehuda Weinstein a souligné la tension alors qu’il intervenait dans une affaire entre les tribunaux, le ministère de l’Economie et des ligues de football jouant le samedi.

Le procureur général Yehuda Weinstein (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Le procureur général Yehuda Weinstein (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Depuis toujours, les matchs de football des différentes ligues ont eu lieu le Shabbat, sans délivrance de permis spéciaux sur la question », a déclaré Weinstein.

« Dans le même temps, une politique de non-exécution a été poursuivie et, de cette façon, le statu quo en matière de religion et de l’Etat a été conservé pendant des décennies. Décider d’une action pénale pour un match le Shabbat alors que rien n’a été fait depuis des décennies, cela n’a pas de sens pour moi ».

Le procureur général Yehuda Weinstein au ministère de la Justice à Jérusalem, le 17 mai 2015 (Crédit : Dudi Vaknin / Pool)
Le procureur général Yehuda Weinstein au ministère de la Justice à Jérusalem, le 17 mai 2015 (Crédit : Dudi Vaknin / Pool)

Et tandis que la question controversée de la journée de repos juif en Israël est souvent présentée comme une question purement relative à la religion de l’État, les différents cas mettent en évidence la lutte entre les considérations sociales et économiques d’Israël. Ils soulignent également une guerre permanente entre le législateur d’Israël, la justice et les conseils locaux. Chargés de l’obligation de fermer leurs commerces, les conseils n’ouvrent tout simplement pas la plupart du temps.

Une politique de non-application ?

Dans le cadre de la législation du travail régissant Chabbat, les villes et les conseils régionaux ont la possibilité de rédiger des règlements indiquant quelles entreprises peuvent rester ouvertes le jour juif du repos et peuvent sanctionner celles qui violent les lois en leur faisant payer des amendes peu onéreuses. (Certains cafés et lieu de divertissement sont exemptés) Cependant, dans la pratique, la plupart des autorités locales ne semblent pas appliquer ces règlements administratifs. Certains n’ont d’ailleurs pas été mis à jour depuis plus de 40 ans.

Une étude de la Knesset de 2014 portant sur 25 des plus grandes villes d’Israël et 10 conseils régionaux a constaté que la grande majorité (92%) des villes ont des règlements administratifs concernant le Chabbat, alors que la plupart des conseils régionaux (80%) n’en ont pas. (Les deux villes qui ne possèdent pas leurs propres règlements – Elad et Modiin Illit – sont des villes ultra-orthodoxes qui ont maintenu que cela n’était pas nécessaire puisque la plupart des résidents respectaient le Chabbat).

La plupart (64%) des lois locales ont été rédigées avant les années 1970 et elles interdisent toutes aux entreprises d’ouvrir le Chabbat, à l’exception de certains cafés et restaurants (dans 80% des villes), et certains centres de divertissements (dans 40 %). Sur les 25 zones qui possèdent des règlements pour Chabbat, environ 21 imposent des amendes aux entreprises qui violent les lois. 15 d’entre elles facturent 730 shekels (190 dollars), cinq 475 shekels (125 dollars), et une 320 NIS (80 dollars).

Cependant, plus de la moitié (13 sur 25) des autorités locales possédant des règlements affirment qu’elles « ne respectent pas les règlements pour diverses raisons », a déclaré l’étude. Six de celles qui ne l’appliquent pas n’ont pas fourni d’explication. Pendant ce temps, Beit Shemesh dit que la loi, rédigée en 1959, était « archaïque » et a déclaré que « même si elle était intéressée [pour appliquer cette loi], il ne serait pas possible de le faire ». Eilat a trouvé la loi « incompatible avec le caractère touristique de la ville », Lod a déclaré que les lois ne sont pas appliquées « en raison de la complexité de la ville » qui a une population arabe importante et Herzliya et Hod Hasharon ont déclaré : « il n’y a pas besoin de faire respecter la loi puisque la ville maintient un statu quo en vertu duquel les petites entreprises, notamment les établissements de restauration, restaient ouverts en centre-ville. Les villes ultra-orthodoxes de Bnei Brak et Beitar Illit ont quant à elles déclaré : « qu’aucun règlement n’avait besoin d’être appliqué en raison de leur caractère haredi ». Mise à part ces 13 villes, cinq autres villes – Beer Sheva, Haïfa, Petah Tikva, Ramat Hasharon et Rishon LeZion – ont dit qu’elles n’appliquaient la loi que dans les zones résidentielles.

En outre, parmi les 35 autorités locales qui ont répondu à l’enquête, 15 d’entre elles (43%) ont écrit « qu’elles ne disposent d’aucune information sur le nombre d’entreprises ouvertes [le Chabbat] sous leur juridiction », ou n’ont pas répondu à cette question du tout.

L’étude rapporte que 17 autres villes et conseils régionaux n’ont tout simplement pas répondu à l’enquête, et que les données auto-déclarées n’ont pas été vérifiées de façon indépendante. Jérusalem fait partie des villes qui n’ont pas répondu.

Israéliens dans un restaurant dans le centre de Jérusalem, le samedi 1er Novembre 2014 (Crédit : Miriam Alster / FLASH90)
Israéliens dans un restaurant dans le centre de Jérusalem, le samedi 1er Novembre 2014 (Crédit : Miriam Alster / FLASH90)

Ministère de l’Economie: autorisations et interdictions

Au-delà des règlements de la municipalité, les entreprises qui cherchent à avoir des employés travaillant le Chabbat (à l’exception des cafés, hôtels et autres, qui sont automatiquement exemptés) doivent demander un permis spécial au ministère de l’Economie.

Selon les chiffres publiés par le ministère l’an dernier, quelque 400 entreprises reçoivent un permis après avoir prouvé que la fermeture de leur entreprise le Chabbat nuirait considérablement à leurs affaires, à la sécurité d’Israël ou à l’économie israélienne. Sous Deri, le ministère a déterminé que les entreprises publiques doivent également obtenir l’approbation du ministre compétent (dans le cas d’Israel Railways, le ministre des Transports, Yisrael Katz), une décision qui est encore rattachée à la Cour suprême. Le ministère a indiqué dans un communiqué que les entreprises qui emploient des travailleurs sans permis sont susceptibles d’avoir une amende de 35,740 shekels pour chaque travailleur ou des poursuites pénales pour la violation de la loi. (La fréquence à laquelle le ministère engage des poursuites judiciaires contre ces entreprises dans la pratique reste floue).

Mais selon le vice-président de l’Institut de la démocratie d’Israël de la recherche, le professeur Yedidia Stern, quelque 17% de la main-d’œuvre israélienne qui travaille le Chabbat et constitue une grande partie de l’activité commerciale n’a pas l’approbation du ministère de l’Economie.

« En réalité, et il y a là une différence, nous savons que de nombreux autres magasins, centres commerciaux et même des usines fonctionnent le Chabbat sans l’autorisation [du ministère de l’Economie] – soit parce qu’ils ne prennent pas la peine de la demander, soit parce qu’ils savent que s’ils demandent l’autorisation, ils n’auront aucun moyen de la justifier », a expliqué Stern.

Stern souligne qu’ « il n’y a pas de loi de Chabbat en Israël », comme on le croit communément. A la place, la loi des « heures de travail et de repos » de 1951 donne un aperçu général des politiques du travail en Israël, notamment la stipulation selon laquelle les travailleurs juifs ne devraient pas travailler le samedi tandis que les travailleurs musulmans et chrétiens doivent avoir le vendredi ou le dimanche comme jour de repos.

Stern, cependant, a affirmé que l’aspect juridique « n’est pas le principal problème » et ne doit, à son avis, pas être contestée.

« Chabbat est beaucoup plus qu’une affaire de religion. Je pense que le principal problème n’est pas de savoir si la loi est maintenue ou non. C’est important mais cela ne répond pas à la vraie question – la vraie question est : Si nous sommes un Etat juif, qu’est-ce que cela signifie vraiment ? ».

Pourquoi c’est important

Avec peu de réglementation des entreprises ouvertes le Chabbat et l’invocation occasionnelle et incohérente de ces lois par les fonctionnaires frustrant le public, certains critiques ont également soulevé des préoccupations du manque de surveillance la nuit des travailleurs les plus pauvres, qui sont ceux obligés de travailler le jour du repos, ou qui nuisent à ceux qui respectent Chabbat. Inversement, les restrictions de Chabbat sont considérées comme une atteinte à la liberté religieuse en Israël et tout aussi discriminatoire envers ceux qui sont prêts à travailler le jour du Chabbat.

Dans un passage du débat général à propos de Chabbat et de la liberté religieuse en Israël, un exposé de la Deuxième chaîne a révélé en août que des dizaines de personnes n’ont pas obtenu d’emploi après avoir dit qu’elles ne pouvaient pas travailler le jour du Chabbat. Le 12 octobre, une réunion du comité de la Knesset abordé la discrimination alléguée à la fois contre ceux qui respectent le Chabbat et les pauvres.

« La plupart des gens qui travaillent le Chabbat sont pauvres et n’ont pas le choix ; la plupart d’entre eux touchent le salaire minimum ou moins », a déclaré MK Shelly Yachimovich (de l’Union sioniste) lors de la réunion. « Malheureusement, le phénomène ne fait que croître ».

Le président du comité Yisrael Eichler du parti ultra-orthodoxe Judaïsme Torah Uni a chargé le ministère de l’Economie de déposer un rapport sur la discrimination contre les travailleurs qui respectent le Chabbat dans un mois et a déclaré que le comité devrait envisager d’ajouter à la loi une clause de non-discrimination.

Le fondateur de Hiddush, le rabbin Uri Regev (Crédit : Autorisation)
Le fondateur de Hiddush, le rabbin Uri Regev (Crédit : Autorisation)

Rabbin Uri Regev, le chef de l’ONG Hiddush qui favorise le pluralisme religieux, a déclaré qu’Hiddush avait défendu avec succès il y a plusieurs années un homme qui s’était vu refuser un emploi dans une entreprise de haute technologie parce qu’il respectait Chabbat. Mais il a ajouté que ne pas permettre aux étudiants, par exemple, de gagner un peu d’argent lors de leur seul jour de congé était également problématique.

« Nous ne devrions pas permettre aux employés d’être victimes de discrimination parce qu’ils sont pratiquants, mais d’autre part, nous ne devions pas appliquer les règles du Chabbat aux gens qui ne se sentent pas religieux », a-t-il ajouté.

Il a déclaré que le débat sur Chabbat « est un débat sur la religion et l’État. Cela ne devrait pas être la portée du débat ». Les questions de travail sont « vraiment le cœur du discours qui n’a pas été expliqué clairement » a-t-il déclaré.

« Bien sûr, nous devons faire en sorte que le désir de fournir des R & R, des activités récréatives et culturelles et des services alimentaires le Chabbat ne se fasse pas au détriment des gens qui travailleront », a dit Regev.

Hiddush n’est « pas pour faire de Chabbat une journée de travail normale. Il s’agit de trouver le juste équilibre. La notion d’une journée de repos est aussi importante religieusement que socialement et moralement. Une société saine doit fournir des jours de repos », a-t-il affirmé.

Pour Stern, les questions relatives à l’identité, au travail, à la religion et l’aspect national que soulève Chabbat sont toutes liées.

« Chabbat devrait être un jour différent, et ce dans une large mesure », a-t-il dit, ajoutant qu’il maintient personnellement que les cafés, restaurants et centres de divertissements doivent être ouverts, et une partie des transports publics gratuite. « Mais nous constatons que les tendances du marché en Israël, comme elles le font dans le reste du monde, poussent les gens à travailler le jour du Chabbat. Parce que si vous ouvrez votre boutique et que les autres magasins sont fermés, vous avez plus de chances de gagner de l’argent. Alors les tendances du marché vous disent de laisser tomber Chabbat et d’aller travailler. Mais selon cette logique, tout le monde irait travailler et c’est ce que nous commençons à voir ici. Nous sommes fondamentalement en train de perdre le caractère spécial de cette journée, et nous sommes donc en train de diluer le caractère juif de l’Etat lui-même ».

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