Perdre la Palestine
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Perdre la Palestine

Le terrorisme du mois passé n’est pas un nouvel épisode de l’opposition palestinienne à Israël, mais un cri contre l’idée répandue chez les Palestiniens que la résistance a échoué

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des Palestiniennes devant le Dôme du Rocher dans l'enceinte de la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem avant la prière du vendredi, le 23 octobre 2015. (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD GHARABLI)
Des Palestiniennes devant le Dôme du Rocher dans l'enceinte de la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem avant la prière du vendredi, le 23 octobre 2015. (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD GHARABLI)

Même après les quatre semaines de cette dernière flambée de violence, avec la rapide succession d’attaques aux couteaux, de manifestations, d’enterrements et de déclarations, il est encore difficile de comprendre quel est le but de cet épisode d’attaques terroristes.

Il ne manque pas d’explications, bien sûr, mais elles en disent habituellement plus sur les commentateurs eux-mêmes que sur le phénomène qu’ils expliquent.

De nombreux commentateurs, sensibles à la situation difficile des Palestiniens, ont déclaré que les meurtres étaient motivés par la frustration politique et économique, une affirmation que les terroristes eux-mêmes, avec leurs plus fervents soutiens parmi les politiques palestiniens, semblent souvent contredire lorsqu’ils insistent pour dire qu’ils sont poussés par la dévotion à Dieu, l’islam ou la vision d’une Palestine rachetée.

Ceux qui sont sensibles au point de vue des Israéliens rejettent la faute sur le « fanatisme » palestinien et pointent du doigt la rhétorique même des terroristes comme preuve. Et pourtant, cette rhétorique n’explique par cette flambée de violence spécifique puisqu’elle ne marque pas un changement par rapport au passé.

La Branche Nord du Mouvement islamique en Israël avertit depuis des années que les Juifs essaient de « voler » Al-Aqsa. Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas fait l’éloge des « martyres », où se trouvent parmi eux des assassins d’écoliers israéliens, depuis des années, à la consternation des Israéliens et au désintérêt général du reste du monde.

Ni le « fanatisme », le terme lui-même constitue un jugement, mais pas une description, ni la « frustration » ne permettent réellement de comprendre la signification des attaques dans le contexte culturel et politique qui les a entraînées, et auquel ils parlent : la conscience collective palestinienne.

L’Intifada manquée

La Première Intifada, commencée en 1987, représentait un effort réellement populaire soutenu par une très large partie de la société palestinienne. Son intention était donc plus authentique que n’importe quelle stratégie adoptée ensuite, assez authentique pour conduire à des changements fondamentaux dans la manière dont de nombreux Israéliens percevaient la requête morale que les Palestiniens avaient vis-à-vis de l’état juif.

La Deuxième Intifada, en 2000, avec sa stratégie claire et souvent répétée, de causer assez de souffrance et de peur parmi les Israéliens pour qu’ils choisissent de leur propre gré de quitter la terre, n’était pas née à la racine, mais, au minimum, bénéficiait de la mobilisation apparente des élites palestiniennes.

La dernière vague de terreur ne dispose d’un large soutien ni parmi le peuple ni parmi les élites.

En effet, l’un des éléments les plus remarqués de ces attaques aux poignards et de ces manifestations qui ont été si présentes dans les grands titres de journaux des quelques dernières semaines passées est à quel point peu de Palestiniens y participent réellement : quelques centaines, et, au moment de mobilisations importantes, comme à l’occasion du « Jour de Rage » appelé par des dirigeants arabes, peut-être quelques milliers.

Cette absence est un fait que les informations télévisées ou les vidéos virales ne parviennent pas à retransmettre puisqu’elles ne sont pas bien équipées pour présenter une histoire qui ne peut pas être montrée en vidéo.

Pourtant, l’arithmétique pure est irréfutable : le peuple palestinien n’est pas déchaîné contre les Israéliens. Ils restent à la maison. Les élites, dans le même temps, rendent hommage verbalement aux « martyres », l’éloge de l’AP est peut-être fou en célébrant les attaques aux poignards contre des enfants ou en présentant des calomnies antisémites sanglantes dans les médias officiels, mais l’AP agit simultanément avec détermination sur le terrain pour arrêter les attaques contre les Israéliens, et même, plus rarement, offrir des arguments contre elles.

En cette absence du peuple et des élites, dans le calme, l’effort désespéré pour mettre un terme à la violence avec le besoin public d’affirmer sa légitimité, un message plus profond émerge.

Ces jeunes, la moyenne d’âge des terroristes tourne autour des 20 ans, qui tuent des Israéliens, et meurent souvent presque instantanément dans leurs attaques, sont célébrés comme des mayrtyres parmi les Palestiniens, pas tant parce que les Palestiniens croient que leur mort aura une signification, mais parce que c’est trop douloureux d’admettre qu’elle n’en aura pas.

Enterrement de l'adolescent palestinien de 13 ans, Abdel Rahman Abdullah, qui a été abattu par l'armée israélienne lors d'affrontements dans un camp de réfugiés près de Bethléem, en Cisjordanie le 6 octobre 2015. (Crédit : Musa al-Shaer / AFP)
Enterrement de l’adolescent palestinien de 13 ans, Abdel Rahman Abdullah, qui a été abattu par l’armée israélienne lors d’affrontements dans un camp de réfugiés près de Bethléem, en Cisjordanie le 6 octobre 2015. (Crédit : Musa al-Shaer / AFP)

Dans leur refus de reconnaître les autorités palestiniennes en dehors de leurs propres réseaux en ligne, dans leurs appels à la religion et à chacun plutôt que les vieux héros de la « résistance » palestinienne que prêtent leurs noms à des groupes plus structurés, ils font une plaidoirie passionnée à leur propre société pour retrouver une vision que leur société a largement abandonnée.

Ils résistent plus qu’à la seule occupation israélienne (nous décrivons le récit des terroristes pour le moment ; la plupart des Israéliens pensent que l’occupation continue à cause de la violence, et non l’inverse).

Ils luttent également contre la prise de conscience palestinienne croissante que leur mouvement national n’a pas de réponses, pas de récit ou de vision politique qui offre un débouché vers des jours meilleurs.

Ces jeunes tueurs s’efforcent, dans leur folie suicidaire, de renforcer l’idée parmi les Palestiniens qu’une victoire directe reste possible, seulement parce que l’alternative, la possibilité qu’Israël ne puisse pas être délogé, que la vision nostalgique d’une Palestine indivisée et libérée ne peut plus être demandée, est simplement trop difficile à accepter.

Il est donc très significatif que leurs actions soient si fortement célébrées et doucement regrettées. Contrairement à la deuxième intifafa, lorsque de nombreux Palestiniens pensaient que les attentats suicides, malgré toute leur brutalité, pouvaient au moins être justifiés par l’espoir qu’ils pourraient produire de réels résultats, peu de Palestiniens attendent maintenant et même envisagent sérieusement qu’aucune sorte de victoire puisse arriver avec de nouveaux attentats-suicides.

Les morts de ces jeunes tueurs, qui affirment que leurs actes brutaux sont une récupération de l’auto-respect palestinien, ne font que renforcer le désespoir et le sens d’indignité parmi les concitoyens qu’ils laissent derrière eux.

Perdre le fil

Le mouvement national palestinien a, une fois, eu un récit cohérent. Le régime politique israélien, affirmaient-ils, était une construction politique reposant sur la force des armes et voué à s’effrondrer sous le poids de sa propre injustice, en reprenant avec lui les millions de Juifs, impérialistes et occidentaux qu’il avait apportés sur cette terre.

Ce récit représentait la logique sous-jacente au terrorisme palestinien. La brutalité a été idolâtrée précisément parce que, dans cette analyse de l’ennemi israélien, exiger le prix fort pour l’existence continue d’Israël précipiterait son effondrement, du fait de ses faiblesses inhérentes.

Ce récit a conduit les politiques palestiniennes pendant des générations.

Il était tout aussi bien suivi par les modérés que par les extrémistes. Sa prémisse essentielle, que les Juifs d’Israël ne constituent pas une nation avec des droits et nulle par autre où aller, mais plutôt une construction idéologique colonialiste imposée sur cette terre par des étrangers, est devenue un pilier de plus que les politiques palestiniens ; il se situe à la racine de l’identité palestinienne, de ce que la nation palestinienne a fini par signifier.

La Palestine, une identité qui n’avait aucune expression politique jusqu’à l’arrivée du sionisme, est pour les Palestiniens, au moins en partie, cette réalité culturelle et sociale définie par l’expérience d’être refoulé par l’impérialisme envahissant des Juifs.

Rien de cela n’enlève aux Palestinines ni leur nation ni leur histoire. De telles identités et de tels récits ne peuvent être donnés à une nation que par elle-même. En effet, les intellectuels palestiniens sont généralement d’accord pour affirmer que le défi du sionisme s’est uni avec le sentiment national palestinien de résister au nouveau venu.

Pourtant, cette vision de l’État juif a un problème évident : elle a échoué, de manière monstrueuse, à prévoir les événements.

Israël, qui serait une coquille vide, une construction idéologique artificielle, a échoué à s’effondrer sous son propre poids. En effet, c’est le monde arabe qui s’est effondré autour tandis que l’Etat juif continue, de manière agaçante et injuste, à se développer.

La promesse d’une faiblesse interne d’Israël, offerte aux Palestiniens aussi souvent pas des activites juifs que par des idéologues palestiniens, les a trahis. Les Juifs ont échoué à s’en aller et, malgré le soutien d’une poignée d’intellectuels juifs radicaux à la cause, ils ne voudront même pas reconnaître que leur identité nationale est quelque chose de moins authentique.

Al-Aqsa en danger

Un sondage de septembre très suprenant de l’opinion publique palestinienne présente, avec des détails douloureux, le découragement actuel des Palestiniens.

« Pour la première fois depuis que nous avons commencé à le demander, une majorité [de Palestiniens, 53 %] demandent maintenant la dissolution » de l’Autorité palestinienne, explique le rapport, effectué par le sondeur palestinien reconnu Khalil Shikaki.

La principale raison : les Palestiniens se sentent sans défense contre un Israël menaçant. 81 % des Palestiniens interrogés ont déclaré être préoccupés « du risque de souffrir à cause d’Israël ou que leur terre ne soit confisquée ou leurs maisons démolies », a trouvé l’étude.

Ce chiffre surprendrait la plupart des Israéliens, qui continuent à voir à la fois la violence des Juifs extrémistes et les batailles légales sur les constructions de logements et la possession de terre en Cisjordanie comme un phénomène essentiellement prériphérique.

Quelle que soit leur portée statistique, comme dans le plupart des cas, des officiels israéliens et palestiniens offrent des chiffres très différents, l’effet de ces expériences sur la volonté des Paletiniens à faire confiance en Israël est décisif.

Ainsi, nous trouvons que deux tiers (68 %) des Palestiniens ont déclaré, dans le sondage Shikaki, que la protection des attaques d’extrémistes juifs n’est pas la responsabilité de l’armée israélienne, mais de l’Autorité palestinienne qui les représente. Un nombre presque identique, 67 % a déclaré que l’AP ne faisait pas tout ce qu’elle devait faire pour remplir cette responsabilité, non pas qu’elle échouait à les protéger, mais qu’elle n’essayait pas réellement.

Près de la moité des résidents de Cisjordanie (48 %) ont même déclaré qu’ils voudraient se porter volontaires dans des unités de garde civile dans leurs villages et les villes pour se défendre contre les violences israéliennes, si la chance leur était offerte.

Ce sentiment d’échec de leurs institutions nationales ne finit pas avec la question de leur sécurité. Les Palestiniens se sentent fortement oppressés par leurs dirigeants et idéologues.

A Gaza, dirigée par le Hamas, où le régime fait à peine semblant d’offrir des droits individuels ou civiques, seulement 19 % pensent que leurs médias sont libres et uniquement 29 % affirment pouvoir critiquer leur gouvernement sans peur (un chiffre en réalité plus bas que les 34 % disant soutenir le Hamas).

On pense clairement que l’expérience palestinienne à Gaza est fondamentalement différente de celle en Cisjordanie. Pourtant, lorsqu’on leur demande de décrire leurs dirigeants, ces chiffres très mauvais sont presque les mêmes dans les zones sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Seulement 23 % disent que la presse est libre en Cisjordanie, et 29 %, comme ceux qui vivent sous le règne du Hamas, déclarent pouvoir critiquer leur gouvernement.

Il est impossible de comprendre les affirmations palestiniennes qu’Israël cherche à leur « voler » Al-Aqsa, des affirmations qui sont sous-jacentes aux derniers épisodes de violence, sans d’abord percevoir ce sentiment de vulnérabilité et d’abandon.

Selon le sondage, la vaste majorité des Palestiniens pensent qu’Israël cherche à changer, en sa faveur, la situation au mont du Temple à Jérusalem. La moitié, 50 %, des Palestiniens déclarent qu’Israël a l’intention de détruire la mosquée Al-Aqsa et le sanctuaire du Dôme du Rocher et de le remplacer avec un Troisième Temple Juif.

Vue sur le mont du Temple, le 12 décembre 2013 (Crédit : Flash90)
Vue sur le mont du Temple, le 12 décembre 2013 (Crédit : Flash90)

21 % affirment qu’Israël a l’intention de diviser le plateau du mont du Temple et de construire une synagogue à côté des sites musulmans. 10 %, avec maintenant 81 % du total, déclarent qu’Israël veut changer le statu quo vieux de cinquante ans qui permet seulement aux Musulmns d’y prier. Seulement 12 % disent qu’Israël cherche à conserver le statu quo.

Bien sûr, cette acceptation largement diffusée d’affirmations sur la perfidité israélienne ne devrait pas surprendre ceux qui sont familiers avec les sondages passés, ou le conflit israélo-palestinien en général. Mais Shikaki a continué avec une autre question, et la réponse des sondés est très étonnante.

Israël réussira-t-il ses plans néfastes, a-t-il demandé.

La moitié, 50%, des Palestiniens ont répondu ‘oui’.

La racine de ce que les Israéliens qualifient parfois de « Gros Mensonge » des Palestiniens, essentiellement que les Juifs complotent pour leur prendre Al-Aqsa, est vraiment difficile à comprendre pour les Israéliens après tout. La vulnérabilité, les Israéliens le savent bien, peut fortement changer votre point de vue sur l’ennemi.

Il importe peu de savoir si n’importe quel dirigeant israélien souhaite vraiment changer le statu quo au mont du Temple à n’importe quel moment. Le simple fait qu’ils pourraient le faire s’ils le voulaient, comme de très nombreux Palestiniens le pensent ouvertement, conduit à un sentiment aigu et douloureux d’impuissance et d’échec des aspirations palestiniennes.

Le cœur qui bat de l’identité et la géographie palestinienne, le sanctuaire qui constitue leur revendication pour une place d’honneur en islam, est dans le viseur de l’ennemi.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu insiste régulièrement qu’il a seulement des bonnes intentions pour le mont du Temple, déclarant que son gouvernement assurera les droits des Palestiniens et l’accès à Al-Aqsa tout comme l’ont fait les précédents gouvernements pendant 50 ans.

Yehuda Glick (Crédit : capture d'écran Youtube)
Yehuda Glick (Crédit : capture d’écran Youtube)

Les Palestiniens ne croient pas à ses assurances pour plusieurs raisons : tout comme les Israéliens ne voient pas de nuance parmi les Palestiniens, ne parvenant pas à percevoir l’indifférence palestinienne générale parmi le terrorisme violent et choquant des attaques au couteau, les Palestiniens ne prennent pas la peine de distinguer l’activisme d’un Yehuda Glick ou d’un Uri Ariel et les engagements de longue durée des gouvernements et du public israéliens à un statu quo pacifique sur le site.

Le manque de connaissance à propos des Palestiniens par les Israéliens, malgré la proximité intime dans laquelle nous vivons tous, signifie aussi qu’ils projettent aussi sur Israël certaines mesures de leur propres politiques.

Il y a peu de doutes, parmi la plupart des Palestiniens, que si les équilibres du pouvoir au mont du Temple devaient changer, comme c’était le cas avant 1967, que les Musulmans refuseraient aux Juifs ce qu’ils considèrent qu’Israël prévoit de leur refuser. C’est vraiment difficile de croire que les Juifs n’ont vraiment pas l’intention de faire pareil.

Au final, et même peut-être de manière plus importante, Netanyahu ne semble pas comprendre que ses assurances sont elles-mêmes exaspérantes, puisqu’elles soulignent le fait intolérable que le destin d’Al-Aqsa dépend au final de lui et de son cabinet.

La dernière chance

Au moins deux visions palestiniennes distinctes ont fait surface pour aider le mouvement national palestinien à regagner du terrain.

Une vision a peut-être été formulée par le célèbre journaliste palestinien Mohammd Daraghmeh, qui est un journaliste pour l’AP basé à Ramallah. Dans un remarquable article de la semaine dernière, largement mais pas totalement ignoré par les Israéliens, Daraghmeh s’est directement adressé aux terroristes palestiniens, et à leurs dirigeants absents du champ d’action.

« Après la fin de la Deuxième Intifada, nous nous sommes levés comme un seul homme et avons dit : nous avions tort ici, là c’était une erreur », a-t-il écrit sur le site d’information palestinien al-Hadath. Pourtant, cette auto-critique tardive était au final lâche, a-t-il expliqué, puisque les intellectuels palestiniens n’avaient pas le courage de s’exprimer alors que l’Intifada faisait rage.

Aujourd’hui, aussi, « les politiciens craignent pour leur popularité. Mais les intellectuels, ayant la charge de protéger l’esprit de la nation, ne doivent pas avoir peur. Ils doivent crier de la voix la plus forte : où allons-nous ? »

Selon Daraghmeh, la seule puissance que les Palestiniens peuvent manier contre la force largement dominante de l’occupant israélien se situe dans le fait que « la Palestine est une cause internationale. [La cause] ne sera pas réglée par un déluge de couteaux et d’actes de martyres [d’attaques suicides], ou dans des manifestations et des protestations. Cela finira seulement lorsque le monde comprendra qu’il a le devoir d’intervenir et de tirer les frontières et les lignes, comme il l’a fait en Bosnie-Herzegovie, au Kosovo… On pourrait demander : combien de temps ?´ Et je répondrai : ´le jour viendra…´ On pourrait demander : ´la lutte pacifique apportera-t-elle la fin de l’occupation ?´ Et je répondrai : la lutte armée et militaire l’apportera-t-elle ?…´ Seul le monde peut apporter la solution. Mais il ne le fera pas si nous sommes silencieux ou si nous commettons des attentats-suicides. Il viendra [à notre secours] si nous restons sur le chemin humain de notre lutte nationale… Nous enfants prennent des couteaux de cuisine dans une vague d’émotion… Nous devons nous tenir devant eux et leur dire : vous détruisez vos vies et les notres, la Palestine a besoin de vous vivants ».

De tels sentiments sont faciles à admirer dans le contexte du discours palestinien [des Israéliens pourraient être moins émus car ils ne trouveront ici aucuns scrupules sur l’acte en lui-même de poignarder des Israéliens innocents).

Daraghmeh a publié son avertissement dans un journal relativement populaire, un dont la page Facebook peut se vanter de 230 000 « likes ».

En effet, ses vues reflètent la stratégie essentielle de l’AP de Mahmoud Abbas ces récentes années : internationaliser le conflit, impliquer un monde globalement sensible aux Palestiniens dans l’équation afin de forcer les Israéliens à se retirer.

Pourtant, cette stratégie plus modérée ne traite pas des réalités stratégiques dures.

Daraghmeh n’a pas réussi à souligner que les conflits en Bosnie et au Kosovo ont été achevés dans la force directe des bombardements aériens. Est-ce raisonnable d’attendre de ce qu’il qualifie de « monde », l’OTAN sous la direction des Etats-Unis, pour être plus précis, bombarder Israël pour lui faire quitter la Cisjordanie ?

Ou, pour être moins caricatural, le public israélien qui affirme constamment, dans les sondages, qu’il pense qu’un retrait de la Cisjordanie entraînera des versions plus importantes et plus sanglantes de guerres de Gaza de ces récentes années, avec des roquettes visant les centres de population d’Israël et des incursions israéliennes importantes qui causeront beaucoup plus de souffrance aux Palestiniens que l’occupation actuelle : un public qui perçoit de tels risques dans un retrait peut-il être contraint par un boycott économique, des résolutions du Conseil des Droits de l’Homme ou les affronts d’ONG indignes ?

Il y a ensuite la deuxième vision palestinienne qui a trait à un déni que les stratégies passées ont échoué. A Gaza, le Hamas a passé les quatres dernières semaines à saluer avec force la violence en Cisjordanie.

Ironiquement, ce triomphalisme, et non l’auto-critique de Daraghmeh, apporte à l’effondrement stratégique palestinien son aide la plus forte. Le Hamas a salué et chanté la gloire des attaques au couteau, tout en réprimant très fermement les attaques de roquettes de Gaza par peur que les ripostes israliennes contre la bande côtière ne puisse encore augmenter le coût que les Gazaouis pensent avoir payé à cause de la stratégie du Hamas d’une guerre perpétuelle. (Ce n’est pas un hasard si le soutien du Hamas à Gaza, à 34 % en septembre, marque une chute de cinq points dans le dernier sondage de Shikaki en juin).

Pire, les dirigeants palestiniens ne semblent pas comprendre que le soutien du Hamas pour la violence mine fatalement l’internationalisme non-violent d’Abbas, renforçant la détermination des Israéliens à résister au retrait parce qu’ils ne croient pas qu’Abbas puisse réellement faire face au Hamas, si Israël venait à se retirer.

L’ironie de la situation est peut-être résumée, pour le mieux, par des commentaires formulés lundi dernier par Izzat al-Rishq, un membre du bureau politique du Hamas basé au Qatar, qui a proclamé que les « héros de Palestine » ont réussi un « blocus » sur l’occupant avec seulement des couteaux et des pistolets.

Au blocus effectif israélien de la bande de Gaza contrôlée par le Hamas, le groupe a trouvé une réponse rhétorique en qualifiant les actions de ces terroristes (n’appartenant pas au Hamas pour la plupart) de réponse comparable, et ainsi, comme ils aiment à le considérer, produisant un sentiment de dissuasion.

Le haut responsable du Hamas Mahmoud Al-Zahar à Gaza, février 2010 (Crédit : Abed Rahim Khatib / Flash 90)
Le haut responsable du Hamas Mahmoud Al-Zahar à Gaza, février 2010 (Crédit : Abed Rahim Khatib / Flash 90)

Dans la même logique, un des dirigeants du Hamas à Gaza, Mahmoud al-Zahar, a déclaré la semaine dernière, que les images de soldats israéliens fuyant un tireur palestinien qui avait ouvert le feu sur eux à la gare routière de Beer Sheva, prouvent que les soldats israéliens sont même inadaptés au conflit direct.

Il ne semblait pas remarquer que de telles affirmations sur la fragilité de l’armée israélienne pourraient soulever des questions sur l’incapacité du Hamas à frapper efficacement la ligne de défense israélienne lors des quatre guerres qu’il a combattu avec Israël depuis le retrait israélien de la bande de Gaza.

Lorsque le Hamas décide de ne pas participer à des attaques majeures contre Israël tout en proclamant que ces attaques constituent un multiplicateur puissant qui, d’une certaine manière, balancerait la rapport de force des deux camps, lorsqu’ils affirme que les soldats israéliens sont faibles tout en surveillant la frontière de Gaza pour empêcher les Palestiniens de s’affronter avec ces soldats et entraîner leur réponse, on peut sans difficulté conclure que le Hamas n’est pas tout à fait sur de savoir comment faire avancer la cause palestinienne au milieu de ce nadir.

La victoire israélienne est limitée, enracinée non pas dans une politique sage mais des processus inconscients d’identité israélienne. Bien sûr, il y a une voie de plus : celle des attaques terroristes elles-mêmes.

Ici aussi, l’impasse stratégique sera bientôt évidente. Le « réveil de Jérusalem » auto-proclamé, à la fois un appel à la sacralité d’Al-Aqsa et un avertissement au vide exaspérant de l’impuissance que Jérusalem a fini par représenter, ne constitue en rien un réveil.

Dans leur rejet des autorités palestiniennes existantes, ces « générations du virtuel », chez eux sur l’internet anarchique et partiellement formée par ses tendances narcissiques, sont à la recherche d’une nouvelle source de résistance culturelle et politique qui n’est pas entachée par les échecs du Fatah et du Hamas.

Des officiels de la sécurité israélienne ont dit au cabinet, au cours des récentes semaines, que les attaques aux poignards sont largement l’œuvre de « loups solitaires » qui n’ont pas le type d’instrastructure qui les rendrait vulnérables à une détection par les renseignements israéliens.

La nature diffuse de cette sorte d’activité en ligne de base le rend plus difficiles à intercepter (au moins jusqu’à ce que les services de sécurité s’introduisent suffisamment dans les réseaux sociaux palestiniens) mais les empêche aussi de faire grimper d’un cran le niveau des attaques qui pourrait alors créer une véritable panique parmi les Israéliens, la sorte de panique dont le terrorisme a besoin d’un point de vue stratégique.

Des exemples de dessins palestiniens incitant à la violence postés sur Facebook (Crédit: page Facebook de Shurat HaDin - Israel Law Center)
Des exemples de dessins palestiniens incitant à la violence postés sur Facebook (Crédit: page Facebook de Shurat HaDin – Israel Law Center)

L’activisme en ligne n’a de poids que s’il inspire un activisme de masse dans le monde réel. Dans la longue liste des ironies douloureuses pour les Palestiniens, ensuite, ce n’en est qu’une parmi d’autres : la chose qui donne véritablement à ces jeunes terroristes modernes un avantage tactique assure aussi leur défaite stratégique. Les Israéliens qui ont fini par surmonter les attentats-suicides à la bombe de la Deuxième Intifada, par le seul moyen de continuer leurs vies quotidiennes, ne seront pas intimidés par des attaques au poignard dans la rue.

Cette simple vérité n’échappe pas aux terroristes.

C’est une raison pour laquelle ils ne parlent pas des buts ou de la stratégie de manière sérieuse. Les jeux vidéos, les dessins animés et les musiques vidéos qu’ils publient sont globalement vides de récit. Ces artifices du présent état d’une « résistance populaire » palestinienne sont principalement concentrés, non pas sur un chemin défini de rédemption nationale, mais sur la promesse d’une satisfaction personnelle.

Le message est simple : poignarder les Juifs, les regarder crier, se prouver à cet instant qu’ils sont mortels, vulnérables. L’espace de ce bref instant, comme l’affirme implicitement la campagne en ligne, la dignité palestinienne est restaurée.

Pourtant, les attaques dans le monde réel qui découlent de cette promesse, les moments de lutte folle avec les Israéliens, les morts rapides qui attendent à chaque fois les terroristes, et même lorsqu’ils font face à des civils israéliens sans armes, ne font que conduire à l’effondrement plus fort encore des solutions et de l’auto-respect palestiniens, et renforcent la détermination israélienne.

Un échec nécessaire ?

Rien de tout cela n’est un argument moral. Que les renvendications des Palestiniens soient justes ou non, ou que le scepticisme des Israéliens quant au retrait soit moral ou immoral, que n’importe quoi de tout cela soit bon au mauvais pour un Israël ostensiblement victorieux, sont des questions séparées du simple fait de la prise de conscience croissante des Palestiniens qu’ils ne peuvent pas articuler des options, violentes ou autres, avec du sens pour revendiquer à nouveau le contrôle de leur destin.

Néanmoins, dans l’admission même de cet échec, comme toujours, se trouve une allusion à une voie possible qui conduit à une direction différente.

Le mouvement national palestinien a payé un prix monstrueux à cause de sa mauvaise interprétation des Juifs, pour avoir échoué à comprendre que les Israéliens juifs sont largement des descendants de réfugiés qui n’avaient nulle part ailleurs où aller pour fuir les brutalités du 20e siècle, et ne pourraient donc pas être délogés par le terrorisme comme des colons européens dispersés, loin de leurs terres d’origine mais sans en être jamais vraiment séparés, pourraient le faire.

La résilience des Juifs face à la violence arabe ne se situe pas dans les réalités historiques, mais dans celles psychologiques : les Juifs croient qu’ils sont un peuple qui se défend, et cela suffit à les vacciner contre le terrorisme. Celui-ci, après tout, est une tentative de leur faire payer un prix pour un certain comportement ; cela dépend grandement de la perception des victimes d’une alternative viable à leur comportement actuel.

Néanmoins, par cette analyse, la victoire israélienne est excessivement limitée. Elle n’est pas ancrée dans aucune politique israélienne raisonnée, mais dans des processus inconscients d’identité israélienne. Dans le même temps, cette victoire ne peut pas « régler » le défi essentiel.

Personne n’a encore suggéré un moyen plausible par lequel chaque peuple pourrait être évacué de cette terre par la force. Alors les Israéliens et les Palestiniens restent sur leurs positions, dans la réussite ou l’échec, en coexistence ou dans une brutalité sauvage, avec la difficile réalité de l’existence de chacun comme des nations auto-proclamées.

Ce n’est pas difficle de comprendre pourquoi les Palestiniens luttent contre l’acceptation de la présence juive en ce sens. Les barrières à la reconnaissance sont énormes. Si les Juifs ne peuvent pas être forcés à partir, si la stratégie fondatrice de les effrayer n’était pas enracinée dans une compréhension de ce que cela pourrait entraîner, c’est-à-dire de comment les alternatives à ce foyer pourraient apparaître dans la psyché collective des Juifs. Quelle est la valeur des sacrifices palestiniens faits sur l’autel de cette stratégie mal conçues ?

En effet, si les Juifs d’un Israël « colonial » ne peuvent pas être délogés, est-ce que cela signifie qu’ils ne sont pas comme les autres projets que l’on a pu faire s’effondrer ? S’ils ne sont pas des colons que l’on peut renvoyer en Allemagne, en Russie, en Irak ou au Maroc d’où ils venaient, que sont-ils ? Que faire des revendications implacables de l’ennemi pour une nation, qui se confronte si fortement avec les renvendications palestiniennes ?

Les nations ont des droits, et ne perdent pas ces droits lorsqu’elles se trompent. C’est pourquoi les dirigeants palestiniens ont si peur d’accepter la demande d’Israël de reconnaissance l’Etat juif ; parmi les arguments contre cette demande, l’un est fondamental : cela a trait à la reconnaissance des droits nationaux juifs, à une concession plus profonde que la reconnaissance des modérés palestiniens de la puissance juive.

L’échec n’a pourtant pas conduit à une considération sérieuse que la prémisse au cœur de la stratégie palestinienne pourrait être fausse. Parmi les Palestiniens importants politiquement, parmi ceux qui forment l’opinion ou contrôlent des milices, personne n’est prêt à être le premier à reconnaître la défaite.

Et alors que l’opinion publique palestinienne se fatigue de l’inutilité de la lutte actuelle, les politiciens palestiniens restent enfermés dans une incertitude durable, une incertitude qui constitue la force vitale du Hamas et sa justification : et si nous abandonnons trop tôt ? Et si un peu plus de souffrance, un peu plus de sacfrifice, rachètera et restaurera tout ce qui a été perdu ?

Peu croient encore en la Palestine, mais aucun n’est pourtant prêt à chercher un autre chemin.

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