Pour des juifs hollandais, le Carnaval catholique, c’est « Pourim puissance dix »
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Pour des juifs hollandais, le Carnaval catholique, c’est « Pourim puissance dix »

Malgré les origines sombres et antisémites du festival, des fêtards juifs se joignent à la foule - cette fois en tant que participants et non comme victimes

Les participants à un défilé de carnaval traditionnel à Maastricht, aux Pays-Bas, le 2 mars 2014. (Marcel Van Hoorn / AFP / Getty Images / via JTA)
Les participants à un défilé de carnaval traditionnel à Maastricht, aux Pays-Bas, le 2 mars 2014. (Marcel Van Hoorn / AFP / Getty Images / via JTA)

TILBURG, Pays-Bas (JTA) – Bien qu’il vive dans une ville comptant seulement quelques dizaines de Juifs, le photographe israélien Idan Hemo et sa famille apprécient chaque printemps les festivités de la rue qu’il appelle « Pourim puissance dix ».

« Tout le monde s’habille, y compris et surtout les adultes, dans des costumes élaborés, les gens boivent et il y a une atmosphère de fête incroyable dans la rue », a dit Hemo à propos de la fête annuelle qui a lieu en même temps que Pourim dans sa ville de Breda et dans d’autres endroits au sud des Pays-Bas.

En fait, les fêtes costumées et la consommation excessive d’alcool qui ont lieu dans certaines parties de l’Europe au début du printemps sont organisées indépendamment de la fête juive, même si les dates coïncident souvent.

Elles font plutôt partie du Carnaval, une tradition catholique aux racines païennes, et comportent une suspension temporaire de l’interdiction de consommer de la viande pendant le carême, une période de repentir d’un mois, et un encouragement au comportement éméché et ridicule.

Les similitudes entre Pourim et le Carnaval sont apparues depuis longtemps et sont probablement le résultat d’un désir universel de célébrer la fin de l’hiver et des siècles d’emprunts culturels.

Mais pour les Israéliens des Pays-Bas méridionaux, où le catholicisme est dominant, c’est une chance de continuer la tradition d’Ad’loyada, ou défilé de Pourim. Le nom fait référence à une injonction araméenne dans le Talmud indiquant que les Juifs devraient boire suffisamment lors de Pourim pour qu’ils ne « sachent plus » la différence entre le héros de la fête et le méchant.

Bien sûr, il y a beaucoup d’alcool. La quantité d’alcool consommée par les participants de Pourim est négligeable comparée au Carnaval qui dure une semaine, selon Kristina Tali Salman, une mère israélienne de Breda.

Même pour un participant Ad’loyada expérimenté de Tel Aviv – la ville où la procession de Pourim a commencé en 1912 – le Carnaval de Breda a été un « choc culturel », a-t-elle dit.

Un défilé de carnaval à Maastricht, aux Pays-Bas, le 6 mars 2011. (Jeroen Moes / Flickr / via JTA)

Dans la rue, certains quartiers mettent en place des groupes de Carnaval qui préparent des costumes assortis pour une procession locale, comme les célèbres célébrations carnavalesques du Brésil. En plus des processions populaires, il y a aussi des manifestations organisées à l’échelle de la ville par la municipalité.

Ces événements sont « similaires à l’Ad’olyada », la procession israélienne de Pourim, « mais aussi beaucoup plus individualiste », a déclaré Salman. « L’Ad’olyada aura plus de structure car il est composé d’écoles ou de groupes où tout le monde porte une tenue assortie. »

Pendant l’Ad’loyada annuelle de Tel Aviv, des dizaines de milliers de spectateurs défilent dans les rues avec une procession de chars allégoriques et des enfants et des adultes costumés. Pourim est célébré cette année le 28 février.

Mais le Carnaval est plus vivant et chaotique, avec des adultes qui se joignent à des rencontres ambitieuses.

(Crédit : Pourim 2015 en Israël/AFP PHOTO / JACK GUEZ)

Au Carnaval de Breda cette année, qui se termine cette semaine, Salman admirait trois femmes déguisées en arbres.

« Elles ont chacun un grand costume d’arbre », a-t-elle dit. « C’était lourd, énorme et peu pratique. Et j’ai adoré le sérieux avec lequel elles ont fait le Carnaval. »

Malgré les similitudes avec Pourim, cela ne remplace pas à Pourim, selon une mère israélienne de la ville de Maastricht, dans le sud du pays.

« C’est en plus de Pourim, pas un substitut, » a déclaré Nudler-Rahamim, un organisateur de fête professionnel qui a quatre enfants et a déménagé aux Pays-Bas il y a 13 ans.

Salman, 39 ans, dit qu’elle et son fils de 5 ans ont des costumes différents pour Pourim et le Carnaval.

« Nous ne mélangeons pas la viande et les produits laitiers », plaisante-t-elle, faisant référence à l’une des lois sur la nourriture casher.

Le Carnaval aujourd’hui n’a rien à voir avec quoi que ce soit de juif, bien que par le passé les juifs eurent occupé un rôle central et souvent avilissant dans deux des principales célébrations du Carnaval catholique : les processions masquées à Venise et le Carnaval à Rome.

À Rome, l’Église catholique sous le pape Paul II en 1466 a ravivé une coutume dans laquelle les Juifs étaient contraints de courir nus dans les rues.

Des écoliers israéliens déguisés pour Pourim, à Jérusalem, le 10 mars 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Avant de les faire courir, les Juifs étaient abondamment nourris, afin de rendre la course plus difficile pour eux et en même temps plus amusante pour les spectateurs », écrit un témoin de cet événement, selon le livre de David Kertzer édité en 2001. Les Juifs contre les juifs : le rôle du Vatican dans la montée de l’antisémitisme moderne. « Les Juifs couraient » parmi les éclats de rire de Rome, tandis que le Saint-Père se tenait sur un balcon richement orné et riait ».

Tout au long des 18e et 19e siècles, les rabbins du ghetto de Rome ont été contraints de défiler dans les rues de la ville en portant des vêtements stupides, ils étaient raillés et bombardés par la foule. Suite à une pétition de 1836 de la communauté juive pour mettre fin à la coutume, le pape Grégoire XVI répondit, selon le livre de Kertzer : « Il n’est pas opportun de faire quelques changements. » La coutume fut abolie au 19e siècle, mais les Juifs continuaient à payer le Carnaval à travers l’acquittement d’une taxe spéciale.

Dans le plus grand Carnaval de Venise, les participants portaient des masques « juifs », avec des nez crochus et des expressions grotesques, selon James Johnson, auteur du livre de 2011 Venise Incognito: Masques dans la République sereine.

Cette coutume pourrait être la raison pour laquelle les Juifs portent des costumes aujourd’hui pendant Pourim, selon Ethan Dor-Shav, directeur de l’éducation au Fonds d’innovation d’Israël, qui a fait des recherches sur le carnaval de Venise.

Le port de masques et de costumes à Pourim remonte au Moyen Age, écrit Dor-Shav dans une colonne du 3 février pour Ynet. « Les Juifs de Venise ont été inspirés par les masques du Carnaval et l’ont incorporé dans leurs fêtes. Dans les synagogues, on se déguise en personnages du Livre d’Esther. »

Des Israéliens maquillés et déguisés pour Pourim, à Tel Aviv, le 11 mars 2017. (Crédit : Jack Guez/AFP)

David Cassuto, un architecte israélien de renom et expert sur les juifs italiens, a déclaré qu’il était familier avec la théorie selon laquelle se déguiser pour Pourim a commencé à Venise.

« Mais ce n’est qu’une des nombreuses possibilités », a-t-il dit.

Une autre explication suggère que les Juifs séfarades désirant s’assimiler ont commencé à organiser des galas de costumes en Italie avec des invités non juifs avant que les rabbins de la ville n’interdisent une telle interaction.

« Mais les masques empêchaient d’être identifiés, ce qui signifie que les galas pouvaient se dérouler en toute impunité », a déclaré Cassuto à JTA.

Pour Dor-Shav, les costumes de Pourim représentent un fort besoin émotionnel de la part des Juifs.

L’histoire de Pourim est le salut du peuple juif en Perse grâce au roi, Ahaseurus, contre l’antisémite et génocidaire, Haman. Dor-Shav a écrit que les masques ont pu être « utilisés par les juifs de Venise comme une sorte de récompense suite à l’humiliation du Carnaval, présentant de manière subversive la défaite et la disparition des non-juifs ».

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