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Ce qui compte pour Haviv Rettig Gur : savoir exploiter ce « moment décisif »

Cette semaine, dans What Matters Now, l'analyste politique du ToI explique pourquoi Netanyahu doit mener à bien la réforme s’il veut rester au pouvoir – tout en restant optimiste

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Bienvenue dans What Matters Now, un nouveau podcast hebdomadaire qui se penche sur une actualité importante en Israël et dans le monde juif.

Mercredi, des grenades assourdissantes, des gaz lacrymogènes, des canons à eau et la police montée ont été déployés pour faire face à des Israéliens qui protestaient contre la refonte du système judiciaire. Les images d’un mur de citoyens de tous âges brandissant des drapeaux israéliens, et défiant avec un regard déterminé une rangée de policiers armés, ont fait la une des médias israéliens et elles ont été vues dans le monde entier.

Ces images sont frappantes et, pour beaucoup, terriblement révélatrices de ce qui suivra une fois les réformes du gouvernement adoptées. Car, si l’on en croit de nombreux experts, dont l’analyste principal du Times of Israel, Haviv Rettig Gur, malgré les protestations de masse, ces réformes vont certainement être adoptées.

C’est ce qui est ressorti plus clairement lorsque les Israéliens qui ont assisté au chaos qui régnait à Tel-Aviv ce jour-là ont regardé le JT de 20 heures mercredi pour voir si l’augmentation de la violence et des troubles marquait un tournant. Cela inciterait-il le Premier ministre Netanyahu à ralentir la réforme judiciaire qui progressait rapidement à la Knesset alors que des gaz lacrymogènes étaient utilisés contre des Israéliens ?

Tel un père réprimandant ses enfants rebelles, Netanyahu a comparé les manifestants opposés à la réforme, qui ont bloqué la circulation et qui ont perturbé le pays à d’autres Israéliens déchaînés qui ont saccagé le village arabe de Huwara dans la nuit de dimanche à lundi.

Netanyahu est clairement déterminé à aller de l’avant avec le projet de réforme, même si une partie d’Israël brûle. Cette semaine, nous avons donc demandé à Rettig Gur comment nous en sommes arrivés là et qu’est ce qui importe vraiment aujourd’hui ?

La transcription qui suit a été légèrement modifiée.

Times of Israel : C’est encore un mercredi très chargé, marqué par des manifestations à travers le pays, par l’adoption de lois à la Knesset, et par de très nombreux leaders appelant à approuver ou à s’opposer à la réforme judiciaire.

Avant de commencer, je voudrais citer ce que l’ancien procureur général Avichai Mandelblit a déclaré cette semaine lors d’une conférence au sommet, à savoir qu’il s’agit en réalité d’un coup d’État, et non d’une soi-disante réforme judiciaire. Et que c’était le souhait des pères fondateurs de la nation que le procureur général et la Haute Cour de justice soient les deux lignes de défense pour protéger la liberté démocratique. En résumé, il a affirmé que c’est à la Cour Suprême qu’il incombe d’invalider toute cette réforme judiciaire.

Parallèlement à cela, les diplomates européens sont surpris par l’incapacité du Premier ministre Benjamin Netanyahu à maîtriser ses partenaires de coalition d’extrême-droite. Donc, je vous pose la question, Haviv : qu’est-ce qui importe maintenant ?

Haviv Rettig Gur : Je pense, Amanda, que nous sommes en train d’assister au basculement d’un pays dans une sorte de guerre civile émotionnelle. Nous ignorons encore si la violence éclatera réellement dans les rues. J’espère que non. Nous avons surmonté le désengagement [de la bande de Gaza en 2005], qui a été très douloureux, et le processus d’Oslo, l’assassinat de Rabin. Nous ne sommes pas un pays qui sombre facilement dans la guerre civile, même si la rhétorique politique va dans ce sens. Mais nous sommes dans cette rhétorique politique, et je pense que c’est ça qui importe aujourd’hui.

La police montée est déployée alors que des Israéliens bloquent une route principale pour protester contre les plans du nouveau gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu visant à remanier le système judiciaire, à Tel Aviv, Israël, le 1er mars 2023. (Crédit : Oded Balilty/AP)

Ce n’est pas tant le fond qui est en cause. Il y a, en réalité, deux débats en Israël aujourd’hui. Il y a un débat sur la substance de la réforme judiciaire, et un débat plus profond sur l’intention et sur la guerre d’identité, sur la guerre culturelle. La gauche israélienne a le sentiment d’être assiégée et que le pays va très, très rapidement lui être enlevé. La droite israélienne pense qu’elle a enfin une chance de corriger une erreur historique qui l’a bridée de manière antidémocratique pendant deux générations. Et c’est ainsi qu’elle parle depuis deux générations. Tout est donc réellement viscéral, et il est très difficile d’imaginer qu’un quelconque dialogue puisse engendrer une meilleure réforme, la réforme qu’une majorité du pays souhaite réellement.

Haviv, vous avez une hypothèse très intéressante qui est la suivante : même si le Premier ministre Benjamin Netanyahu voulait arrêter ce train qui roule à toute allure, celui de la refonte du système judiciaire, il ne pourrait pas rester au pouvoir. Pourquoi dites-vous cela ?

Je pense qu’il y a deux éléments. Le premier est d’ordre émotionnel et le second est lié au fonctionnement des coalitions israéliennes. L’élément émotionnel, c’est que lorsque la droite politique israélienne – Yariv Levin, le ministre de la Justice, Simcha Rothman, le membre du parti HaTzionout HaDatit de la Knesset, qui préside la commission du Droit et de la Justice de la Knesset – a commencé à faire avancer cette réforme, elle l’a fait, en termes législatifs, de manière brutale. Ils ont planifié les votes de manière expéditive. Ils ont présenté les projets de loi les uns après les autres, dans une sorte de blitz. Ce sont des réformes draconiennes, vraiment draconiennes, qui vont très, très loin. Et même à droite, de nombreuses voix se sont élevées pour dire qu’un compromis s’avérait être indispensable. Seulement, Levin et Rothman souhaitent parvenir à un compromis juste avant que le projet de loi ne soit adopté, afin d’être en meilleure position pour obtenir un résultat final plus proche de ce qu’ils souhaitent.

La conséquence de ces tactiques est que la moitié du pays a l’impression que le gouvernement est en guerre contre lui. La peur de la gauche est très, très palpable. Le problème inhérent à l’état émotionnel généré par ce comportement politique est qu’il rend tout dialogue très difficile. Si la base a peur, les dirigeants politiques doivent montrer qu’ils la défendent. Et lorsque l’on défend la base et que l’on déclare la guerre à la démocratie, il est terriblement difficile de trouver un compromis.

C’est pourquoi nous constatons qu’à droite comme à gauche – la droite parce que la gauche ne viendra pas à la table des négociations – la droite doit maintenant faire elle-même des compromis et se rendre compte qu’elle n’a pas la marge de manœuvre politique nécessaire pour le faire, c’est-à-dire la marge de manœuvre politique de la base issue de la droite. Nous nous trouvons donc dans une situation où les deux camps ont grimpé sur ces échelles et ne savent plus en redescendre.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, avec le ministre de la Justice Yariv Levin et le député Simcha Rothman, à l’arrière, à la Knesset le 15 février 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

L’autre problème, c’est la coalition elle-même. Le gouvernement Netanyahu est composé de différentes parties. Des partis qui sont assez uniformes dans leur programme général, mais qui restent très différents et qui représentent des circonscriptions différentes. Là-dedans, chaque circonscription cherche à faire passer une partie différente de la réforme.

C’est très intéressant. Décomposons les choses très simplement en fonction de chaque parti qui compose la coalition, en déterminant ce dont ils ont besoin et ce qu’ils ne peuvent pas lâcher. Commençons par Shas.

Shas a adopté une position très particulière sur deux questions sur lesquelles il ne peut vraiment pas faire de compromis. La première question concerne les lois fondamentales. Le leader du Shas, Aryeh Deri, est un homme qui a été inculpé et condamné à plusieurs reprises pour corruption. Il y a 30 ans, son procès pour corruption a été porté devant la Cour suprême, qui a exigé sa destitution du gouvernement Rabin en 1993. Déstabilisant à bien des égards le gouvernement Rabin, cela a contribué à mettre un frein au processus d’Oslo et, aux yeux d’une grande partie de la droite, cela lui a enlevé toute légitimité, car le départ du Shas de la coalition Rabin a coûté à l’accord de paix d’Oslo une majorité juive à la Knesset, chose très symbolique, en tout cas pour la droite.

En outre, c’est à l’occasion du procès pour corruption d’Aryeh Deri, il y a 30 ans, durant lequel il a été contraint de quitter le cabinet, que la Cour suprême israélienne a amorcé ce que nous considérons aujourd’hui comme 30 ans de véritable activisme. La Cour a rempli tous les espaces disponibles et elle a statué sur la politique, devenant ainsi une cour extrêmement activiste comme il n’en existe pas d’autre dans le reste du monde développé. Et aujourd’hui, il y a quelques mois, la Cour suprême israélienne a statué, une fois de plus, 30 ans plus tard, qu’Aryeh Deri, parce qu’il a été emprisonné et condamné à maintes reprises, ne peut pas siéger au conseil des ministres.

C’est pourquoi le Shas propose aujourd’hui un amendement personnel aux Lois fondamentales israéliennes. C’est un amendement à nos lois quasi-constitutionnelles qui permet spécifiquement à Aryeh Deri d’être ministre au sein du cabinet. Il est de mon avis personnel que la Cour suprême ne devrait pas se prononcer sur la composition du cabinet. Cette décision est profondément politique et elle est si profondément ancrée dans la structure de la politique qu’elle devrait être déterminée par la Knesset et par le gouvernement, et l’idée que ce serait inapproprié, que cela déprécierait le gouvernement ou que cela amènerait les gens à se détourner du gouvernement par dégoût n’est pas un raisonnement juridique.

Le chef du Shas, le député Aryeh Deri, lors d’une réunion de son parti, à la Knesset, à Jérusalem, le 23 janvier 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Ce n’est pas que je ne sois pas d’accord avec le fond du raisonnement sur les droits, que le tribunal a outrepassé. C’est que le Shas utilise les Lois fondamentales d’une manière qui remet en question l’intention même de la réforme. L’un des principaux éléments de cette réforme consiste à mettre les Lois fondamentales à l’abri de tout contrôle judiciaire. Comme l’a affirmé Simcha Rothman, les Lois fondamentales sont constitutionnelles. C’est ce que dit la Cour depuis 30 ans. Or, il n’existe aucun tribunal au monde qui puisse contrôler judiciairement la constitution, qui puisse déclarer la constitution inconstitutionnelle. La Cour suprême israélienne a revendiqué le droit par principe – elle ne l’a jamais exercé – mais elle a revendiqué le droit par principe, dans d’autres arrêts, de déclarer une loi fondamentale inconstitutionnelle. À quoi cela rime ?

Et donc, il [Rothman] veut mettre les Lois fondamentales à l’abri de tout contrôle judiciaire. C’est un texte législatif qui fait partie de cette réforme. Shas en a besoin et l’exige. C’est le seul moyen de faire entrer Aryeh Deri au gouvernement. Il n’y a qu’un seul problème : cette réforme n’inclut pas ce qu’ils appellent « la rigidité », c’est-à-dire le fait de rendre une Loi fondamentale difficile à renverser.

Les Lois fondamentales israéliennes peuvent faire passer n’importe quelle loi avec une simple majorité à la Knesset. On se retrouve donc dans une situation où la Knesset, si les Lois fondamentales sont à l’abri d’un contrôle judiciaire – ce qui, je le répète, devrait être le cas, mais sans rigidité – pourra adopter une Loi fondamentale pour n’importe quoi et à n’importe quel moment. Il suffira d’ajouter les mots « Loi fondamentale » au début du texte. Et tout et n’importe quoi pourra ainsi intégrer la constitution en l’espace d’une semaine, à l’occasion d’un petit vote en plénière, de la part de n’importe quelle coalition avec n’importe quelle majorité.

C’est donc un élément que le Shas exige, sur lequel il ne peut pas faire de compromis, pas plus qu’il ne peut transformer les Lois fondamentales en une véritable constitution difficile à modifier. Il faut forcer la Knesset à modifier la Loi fondamentale par 80 voix sur 120, pour que le gouvernement ait besoin du soutien de l’opposition et qu’il soit difficile de modifier les Lois fondamentales.

Ce n’est pas une question théorique. Les Lois fondamentales ont été modifiées 22 fois en Israël ces cinq dernières années. En d’autres termes, la Knesset elle-même ne considère pas les Lois fondamentales comme une Constitution, mais elle leur confère un statut constitutionnel en matière de réexamen judiciaire. La réforme qui s’impose donc dans ce cas de figure et qui interdirait un réexamen judiciaire consiste ainsi à immuniser les Lois fondamentales, mais aussi à les rendre plus difficiles à modifier.

Le député Moshe Gafni, à droite, et le député Yitzhak Goldknopf pendant une réunion du parti Yahadout HaTorah à la Knesset à Jérusalem, le 5 décembre 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

En attendant, le projet de loi Deri n’a pas été adopté par la commission – du moins pas cette semaine, mais nous verrons bien. À suivre. Prenons un autre parti. Prenons Yahadout HaTorah. De quoi a besoin Yahadout HaTorah ?

Moshe Gafni, du parti Yahadout HaTorah, a été très explicite à ce sujet. Le Likud et HaTzionout HaDatit ont parlé de la nomination de juges conservateurs à la Cour. C’est leur priorité. Ils veulent donc faire adopter la partie de cette réforme qui est très importante pour eux, à savoir la réforme portant sur la commission chargée de la nomination des juges, la commission qui sélectionne les juges. Ils veulent réformer cette commission et la changer fondamentalement.

Mais Moshe Gafni, du parti ultra-orthodoxe ashkénaze, a déclaré : « Qu’est-ce que cela peut me faire que les juges soient des juges Meretz d’extrême gauche, si je puis dire, ou des juges nommés par le Likud ? Aucun de ces juges ne laissera la législation intacte, sans en modifier certaines parties alors que je pense qu’elle est fondamentale pour mon mode de vie ». Par exemple, l’exemption générale du service militaire ou de tout service national pour les hommes ultra-orthodoxes. Citons encore, par exemple, le renforcement du grand rabbinat en Israël, qui est inégalitaire. En d’autres termes, si vous vous présentez devant un tribunal religieux en Israël, vous n’êtes pas dans une situation d’égalité, ni entre les hommes et les femmes, ni entre les différentes confessions. Il existe un tribunal rabbinique juif orthodoxe. Il y a un tribunal de la charia pour les musulmans. Il y a un tribunal catholique de droit canon. Et tous ces systèmes religieux, qui existent dans une grande partie du Moyen-Orient, ils existent au Liban, nous en avons hérité des Ottomans. Les ultra-orthodoxes y sont très attachés, mais le reste d’Israël ne les aime pas. Et une Cour suprême, même composée de juges conservateurs, pourrait y voir des problèmes. Il y a des problèmes d’égalité, des problèmes de respect des procédures. C’est pourquoi Gafni dit que « pour protéger les choses les plus sacrées à mes yeux, j’ai besoin d’une clause dérogatoire ».

Une partie de la réforme concerne le pouvoir donné à la Knesset de passer outre une décision prise par la Haute-cour avec 61 voix. En d’autres mots, le nombre minimum de votes dont doit de toute façon disposer un gouvernement à la Knesset pour pouvoir devenir un gouvernement. Et ainsi, n’importe quel gouvernement aura les 61 votes nécessaires pour invalider toute déclaration faite par la Cour suprême, ou toute décision, toute législation qui aura été rejetée par les magistrats parce qu’ils auront estimé qu’elle est inconstitutionnelle – ou injuste, ou inéquitable, ou n’importe quel autre de ces arguments qu’elle peut avancer. N’importe quel gouvernement sera tout simplement en mesure de dire à la Cour suprême : ‘C’est une opinion très intéressante que vous venez d’écrire là. Nous allons la traiter pour ce qu’elle est : une opinion. Vous pouvez partir… » Non ? On pourra totalement ignorer la Cour suprême.

Et Gafni, il dit : « Je me fiche de qui sont les juges. Je me fiche de ce que vous appelez vos Lois fondamentales ». Il y a une phrase que Deri et les autres députés ultra-orthodoxes ont dit au cours de ces deux dernières décennies et qui est : « Jamais je ne légiférerai les Dix commandements en tant que Lois fondamentales – cela n’a rien à voir avec la loi mais tout à voir avec la manière dont la Cour les interpréterait ».

Alors, il peuvent faire des compromis sur les Lois fondamentales. Ils peuvent faire des compromis sur l’identité et sur la nomination des juges. Ils ne peuvent pas faire de compromis sur le fait d’accorder à la coalition, à la Knesset, la capacité de passer outre une décision de la Cour suprême, parce qu’ils pourront effectivement forcer une coalition à voter à leurs côtés. En revanche, ils ne pourront pas contraindre un tribunal, même une Cour conservatrice.

Et nous avons Hatzionout HaDatit, qui est vent debout, de ce que je comprends, pour défendre la loi changeant le processus de nomination des juges, n’est-ce pas ?

Hatzionout HaDatit et le Likud – ou, plus précisément, Simcha Rothman de Hatzionout HaDatit et Yariv Levin du Likud – ne forment finalement qu’un seul camp. Il y a quelques différences mineures entre certaines des propositions faites par Rothman dans le cadre de la réforme et les propositions qui ont été faites par Levin. Mais ils ont une focalisation commune – c’est quelque chose que beaucoup de gens ont remarqué, qu’un grand nombre de journalistes ont noté même si eux-mêmes n’admettront jamais qu’ils étaient ouverts au compromis sur d’autres questions – à l’écart, en coulisses, ils reconnaissent que les juges conservateurs, c’est quelque chose de déterminant pour eux.

Le leader du parti HaTzionout HaDatit, le député Bezalel Smotrich, au centre, et des membres de son parti, dans l’implantation d’Efrat en Cisjordanie, le 26 octobre 2022. (Crédit : Gershon Elinson/Flash90)

Une partie de la réforme dit que nous allons enlever à la Cour sa capacité d’utiliser la notion juridique de « raisonnabilité ». Bon. Ils veulent que les magistrats ne puissent plus statuer qu’une décision ou qu’une législation gouvernementales soient « déraisonnables » pour les invalider. Eh bien, ils vont supprimer ce test de « raisonnabilité », et la Cour ne pourra plus se prononcer sur un dossier en affirmant qu’il est « déraisonnable ». Mais ce n’est pas un élément qui, selon Yariv Levin ou Simcha Rothman, est essentiel dans la réforme parce que les magistrats connaissent très, très bien les mots et les concepts. S’ils n’ont plus le droit de rejeter quelque chose parce que ce quelque chose est « déraisonnable », ils le rejetteront parce qu’il est disproportionné, ou ils trouveront d’autres concepts juridiques de mise à l’épreuve, d’autres notions juridiques. Et ainsi, ils ne vont pas réellement brider la Cour en la privant du test de « raisonnabilité ».

Ce dont ils ont réellement besoin, c’est de désigner des juges conservateurs. Ces juges devront être, en fait, des personnes qu’ils choisiront en fonction de la conviction intime des candidats qu’en effet, il faut que le système judiciaire soit bridé. Ainsi, pour eux, la partie fondamentale de la réforme, la partie de la réforme qui constitue une ligne rouge, ce qui définit pour eux la réforme, ce sont ces changements intervenant au sein de la Commission de sélection judiciaire qu’ils sont en train de faire avancer, qui permettront à la coalition d’avoir la majorité et de nommer des juges sans intervention de l’opposition ou des autres institutions – l’association du barreau, les juges à la Cour suprême, la délégation au sein de la commission… Sans intervention d’aucune autre institution, ils pourront ainsi nommer les juges qu’ils choisiront à la Cour suprême. C’est leur ligne rouge.

Nous avons ces camps différents qui, d’une manière ou d’une autre, ont été intégrés au sein de la coalition – et aujourd’hui, ces camps semblent tous être une sorte d’assemblage que notre Premier ministre doit absolument conserver intact, ne pas laisser se détricoter. On assiste, ce n’est peut être qu’une impression, à des signes laissant penser qu’elle se détricote déjà alors que cette semaine, deux membres du gouvernement ont indiqué qu’ils pourraient quitter ce dernier. Je parle, bien sûr, du chef de Noam, Avi Maoz, et du ministre chargé du Pèlerinage sur le mont Meron, Meir Porush, du parti Yahadout HaTorah. Considérez-vous ces remous comme un signe de ce que la coalition pourrait commencer à se défaire ?

Non, je pense qu’à ce stade particulier, ce sont des menaces. Avi Maoz, son problème est de mener une guerre culturelle contre la théorie du genre et contre les droits LGBT, contre tous les aspects nouveaux des trente dernières années qui ont permis au mouvement des droits des gays et des lesbiennes de s’épanouir. Lui, il pense que c’est la fin de la civilisation occidentale et c’est la priorité numéro un de son parti politique. Il avait été nommé vice-ministre au bureau du Premier ministre. Et l’une de ses principales priorités, c’était de changer le « Parent 1 » et le « Parent 2 » sur tous les formulaires de l’État pour leur substituer « Père et « Mère », de manière à ce que nous n’ayons pas accidentellement deux pères ou deux mères qui écrivent leur nom sur l’un de ces formulaires dont un enfant a besoin pour s’inscrire à l’école ou pour quoi que ce soit d’autre. Et apparemment, la bureaucratie gouvernementale n’a pas voulu procéder à ce changement, peut-être en raison de l’idéologie de certains bureaucrates, peut-être simplement parce que c’est difficile de le faire en informatique et peut-être aussi parce que tout le monde, en réalité, se fiche de ce qu’il peut penser. C’est un vice-ministre sans titre spécifique au bureau du Premier ministre – il n’a même pas de ministère. Et il a publié hier un communiqué qui disait : « Je n’ai pas pu changer quoi que ce soit, y compris sur cette question de ce qui est écrit sur les formulaires gouvernementaux, ‘Parent 1’, ‘Parent 2’, ou ‘Père’, ou ‘Mère’ et si je ne peux pas le faire, alors je siégerai simplement à la Knesset. Je n’ai pas besoin d’être au sein du gouvernement. »

Défilé de la Gay Pride annuelle à Tel Aviv, le 10 juin 2022. (Crédit: Tomer Neuberg/Flash90)

Maintenant, à ce stade, c’est une excellente idée. Il doit siéger à la Knesset et pas au gouvernement, tout simplement parce qu’il n’a pas de mission réelle au sein du gouvernement. C’est quelque chose qui est à l’évidence une réalité pour de nombreux ministres. Mais il y a quarante-huit heures qui doivent s’écouler, de par la loi, entre le moment de l’annonce d’une démission et le moment où la démission entre en vigueur. En l’occurrence, ce délai se termine ce soir. Nombreux, très nombreux sont les observateurs qui pensent que c’est une manœuvre. Il menace Netanyahu. Il a déjà, en fait – pour ne pas terrifier sa base – il a déjà dit qu’il serait un membre loyal du gouvernement à la Knesset. Alors même s’il démissionne, rien ne changera véritablement. Et Netanyahu pourrait réfléchir à lui donner une forme de pouvoir ou une autre, de ce pouvoir qu’il lui avait déjà transmis – mais il mentait alors. Peut-être qu’il lui donnera véritablement une forme de pouvoir maintenant.

Meir Porush, c’est une situation légèrement plus complexe parce que le lieu de pèlerinage du mont Meron, bien entendu, a connu une catastrophe [au mois d’avril 2021] qui a fait des dizaines de morts. Et les partis ultra-orthodoxes l’ont dit : « Nous devons faire ce que nous avons à faire de manière appropriée ». Un grand nombre des autres agences de l’État qui ont une part de responsabilité en ce qui concerne la sécurité du site veulent également avoir l’autorité nécessaire pour l’administrer, parce que la police est complètement terrifiée à l’idée que les querelles entre certains ministres, entre les différentes agences ne créent les conditions d’un nouveau désastre. Parce que là, tout le monde viendra voir la police pour lui dire que c’est elle qui, en fin de compte, est responsable de la sécurité lors des gros événements publics. En conséquence, ça a été difficile de travailler avec la police parce qu’elle voulait avoir l’autorité nécessaire pour être en mesure de le faire correctement… dans la mesure où elle aura la responsabilité publique du pèlerinage, elle voulait avoir le pouvoir de garantir qu’il se déroulera dans des conditions de sécurité optimales. Et Porush a eu le sentiment de ne pas avoir pu travailler avec toutes les institutions différentes. C’est pour ça qu’il a démissionné, ce qui, encore une fois, est autant une menace pour le gouvernement que dans le cas d’Avi Maoz.

Le Shas a d’ores et déjà annoncé que le ministre des Affaires religieuses Michael Malchieli prendrait la suite. Alors peut-être que c’est une démission réelle, peut-être que non. Elle ne résout aucun problème et Porush, pour sa part, ne quitte pas la coalition.

Ce ne sont que des obstacles mineurs sur la route. Rien de grave avec, en fait, des acteurs mineurs amenés à s’occuper de questions mineures, à des questions tragiques dans le cas du mont Meron mais à des questions qui restent finalement très, très secondaires.

Mais sur la réforme judiciaire, les menaces sont très réelles. Gafni avait dit avant d’entrer au sein de la coalition, pendant les négociations de coalition, que s’il n’y avait pas de clause « dérogatoire », alors Yahadout HaTorah n’avait aucune raison d’intégrer la coalition en premier lieu. Yariv Levin a dit à Netanyahu et il a ensuite déclaré aux journalistes qu’il avait dit à Netanyahu que si l’essentiel de sa réforme ne passait pas, que si la substance majeure de sa coalition ne passait pas, que si elle devait être sacrifiée lors d’un processus de négociation lancé par Netanyahu, alors il démissionnera, ce qui serait un coup terrible porté à Netanyahu à sa base, dans son parti.

Ainsi, il y a une menace même si ce n’est pas nécessairement celle qui est aujourd’hui signalée par Maoz et Porush, ces figurants au gouvernement qui font beaucoup de bruit en ce moment.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le ministre de la Justice Yariv Levin lors d’une discussion et d’un vote à la Knesset, à Jérusalem, le 6 mars 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Alors ce que vous dites, c’est que la refonte du système judiciaire ira probablement de l’avant parce qu’aucun signe ne laisse penser que Netanyahu veut quitter le pouvoir. Est-ce la fin du monde ? Devons-nous sortir toutes nos économies du pays, comme tant de gens que je connais le font déjà ? Devons-nous acheter des appartements en Grèce pour obtenir notre visa doré et une entrée dans l’Union européenne ? Est-ce la fin du monde ?

La réponse simple à apporter est « non ». La réponse simple à apporter, c’est « pas du tout ». Même pas en rêve ! En gros, la situation de Netanyahu est très exactement celle que vous avez décrite, chaque parti a besoin d’un fragment différent de cette réforme. Alors il n’y a pas beaucoup de marge de compromis pour Netanyahu ou pour la coalition de manière générale, même si chaque faction de la coalition, quand on la sépare des autres, évoque les sujets sur lesquels elle est prête à faire un compromis – mais parce que ces sujets sont toujours complètement différents, que ce sont des fragments de la réforme dans son ensemble, c’est la réforme globalement qui ne pourra pas être trop freinée par les politiciens de la coalition. Et ainsi, c’est ce à quoi nous allons probablement assister dans les six prochaines semaines ou plus – en fonction du calendrier – mais dans les six à huit semaines à venir, c’est que cette version de la réforme, la version qui a terrifié la moitié du pays, sera adoptée. C’est un scénario très, très probable. J’ai même envie de dire qu’il est plus probable que les choses se déroulent ainsi que de les voir se dérouler autrement.

Nous assistons déjà à des scènes de chaos dans les rues aujourd’hui. En particulier, nous sommes mercredi et il y a des perturbations dans tout le pays. Mais même au début de la semaine, bien sûr, nous avons assisté dans le sillage du meurtre de deux jeunes frères qu’il y a eu… je dirais, pour ma part, qu’il y a eu un pogrom qui a été commis dans un village arabe. L’électorat d’Otzma Yehudit – oserons-nous le dire ? – a pris d’assaut une ville arabe, il l’a incendiée. Un homme est mort. Que peut faire Netanyahu maintenant ? Est-ce qu’il a encore une crédibilité maintenant qu’il a… je ne sais pas, vendu à ses alliés une partie de ses principes afin de permettre l’avancée de ce projet de refonte judiciaire ?

Il a confié une importante autorité spécifique en Cisjordanie – avec notamment la nécessité de faire respecter la loi – à [Itamar] Ben Gvir et à [Bezalel] Smotrich qui, pendant douze heures, pendant l’attaque de Huwara et après, ont été portés-disparus. Ils ont écrit un seul tweet, suivis par Netanyahu, à minuit – l’assaut avait été lancé à 18 heures. A minuit, Netanyahu avait réuni les chefs des services de sécurité pour un briefing et il avait pris en charge la situation lui-même. Depuis, le Likud a évoqué devant les journalistes sa colère à l’encontre de Ben Gvir tout particulièrement, à l’encontre de son comportement. Au moment où nous sommes en train de parler, Otzma Yehudit et le Likud sont furieux l’un à l’égard de l’autre. Otzma Yehudit n’est pas venu à un vote de coalition important hier à la Knesset, un moyen de faire savoir au Likud que le parti n’est pas content. Et c’est ainsi que Huwara a réellement fait son entrée, coupant en quelque sorte la coalition, la séparant un petit peu. Il y a énormément de récriminations réciproques qui s’expriment en coulisses à l’intérieur de la coalition.

Mais il y a aussi des impressions – celles que sur les questions de Ben Gvir, de Smotrich, très certainement de la Cisjordanie mais aussi sur la question de la réforme judiciaire – l’impression que Netanyahu n’est pas l’homme fort ici. Il n’a pas les capacités de domestiquer, comme vous l’avez dit, des chats sauvages. Oui, ça revient finalement à tenter de domestiquer des chats sauvages et il est dans l’incapacité de le faire.

Le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir tenant une conférence de presse, le 19 mars 2023. (Autorisation)

Nous avons aujourd’hui un budget de l’État qui a enflé de dizaines de milliards de shekels au beau milieu d’une période d’inflation et dans un contexte de mises en garde de la banque d’Israël et du Trésor, ainsi que des banques mondiales et des firmes d’investissement. Et il y a ce sentiment que la coalition, c’est le monde à l’envers, pour ainsi dire, et que le Premier ministre n’a pas pleinement les mains sur le volant. C’est un sentiment qu’il y a à droite. On l’entend au Likud.

Écoutez, je pense que l’une des grandes questions que se posent les Israéliens, c’est : « Comment distinguer la folie, le chaos humains et le danger authentique ? Est-ce que le pays est sur le point de perdre sa démocratie ? » Parce que – que Netanyahu ait le contrôle ferme de sa coalition ou non – il y a eu des gouvernements chaotiques dans le passé. Non ? Mais est-ce que cette réforme judiciaire va vraiment nous laisser sans contre-pouvoirs ? En d’autres mots, sommes-nous réellement dans une période de danger absolu, dans une période historique ?

Est-ce que la Cour suprême, comme l’a dit Mandelblit, considérera comme son devoir de forcer une crise constitutionnelle ? Sommes-nous en « mode révolution » ?

Je pense que si elle tente de faire ça, ce sera une erreur tactique terrible. Ce sera aussi une erreur de principe. Laissez-moi vous expliquer comment je vois les choses, comment je les envisage et pourquoi je reste calme alors que le pays tout entier ne l’est pas. Peut-être que c’est parce que c’est moi l’idiot dans cette affaire – ce qui est totalement possible.

Mais toutes ces questions figurant à l’ordre du jour qui sont aujourd’hui brûlantes, qui déchirent actuellement la population israélienne, ne sont pas une nouveauté. Rien de ce qui arrive actuellement n’est nouveau. La lutte de la Cour suprême, les débats, les hurlements et les remises en doute d’une démocratie en Israël, les questionnements sur la direction que le pays est en train d’emprunter, tout ça est très, très ancien. Et la question de la Cisjordanie, est-il catastrophique qu’il y ait eu cette attaque massive, cet incendie d’un village palestinien alors que les ministres, les mêmes qui n’avaient cessé de crier à qui voulait l’entendre au cours de ces deux derniers mois qu’ils contrôlaient la Cisjordanie, étaient portés-disparus au beau milieu d’une crise ? Est-ce une catastrophe ou est-ce, en fin de compte, un calcul ?

Pour le dire autrement, on a mis la Cisjordanie et la situation des Palestiniens à l’ordre du jour d’une manière qui n’était jamais arrivée dans le passé. 13 Israéliens ont été tués dans des attentats terroristes le mois dernier seulement, ce qui a suscité beaucoup de colère à l’égard du gouvernement, notamment à droite, où les gens se demandent : « Mais où êtes-vous ? Comment vous allez faire pour freiner ce terrorisme ? Comment allez-vous donc le réprimer ? ». Il y a ce sentiment que le gouvernement ne prend pas en charge le problème correctement. Quand il y a eu des attentats commis sous le gouvernement Bennett-Lapid, le premier à hurler sur la façon dont le gouvernement collaborait avec les terroristes, c’était Benjamin Netanyahu. Et aujourd’hui, la droite israélienne dit que 13 morts en un mois, c’est quelque chose dont le gouvernement devrait s’occuper en se plaçant résolument à droite.

Des résidents d’implantation regardent des voitures et des habitations brûler à Huwara, une ville de Cisjordanie, le 26 février 2023. (Autorisation)

Mais Huwara a aussi montré le côté juif de toutes ces violences. Il y a de l’illégalité en Cisjordanie, en particulier dans certains segments du mouvement pro-implantation, et il y a des responsables au sein de la coalition qui tiennent Netanyahu en otage sur ces questions. Il ne peut pas faire grand-chose pour les freiner. Et ils soutiennent – tacitement ou explicitement – une grande partie des forces politiques qui sont sur le terrain. Il y a le mouvement pro-implantation, cette branche, cette branche très radicale du mouvement pro-implantation qui s’engage dans ces violences et aujourd’hui, ces violences ont connu un pic, un pic à la fois dramatique et photogénique que les Israéliens ont découvert à la télévision, avec une ville palestinienne qui a été littéralement mise à feu dans la nuit alors que les auteurs israéliens du saccage étaient en train de faire leur prière du soir dans la localité en train de brûler – les gens ont donc maintenant une nouvelle sorte de discours.

Il y a toutes les questions sur la Cisjordanie, sur les Palestiniens, ces questions auxquelles Smotrich n’a pas apporté de réponse. Ni aux Palestiniens, ni au reste des Israéliens. Où allons-nous en Cisjordanie ? Il y a eu une ou deux interviews d’Itamar Ben Gvir et de Bezalel Smotrich au cours des trente derniers jours où ils ont été interrogés tout de go : « Voulez-vous annexer la Cisjordanie ? Voulez-vous prendre le contrôle de toute la Cisjordanie ? « … « Il n’y a pas de peuple palestinien ». « Nous n’avons pas à nous inquiéter d’un état palestinien ou d’une séparation d’un genre ou d’un autre, pas même dans le cadre de la version du plan de Trump, et certainement pas dans le cadre d’une version sur les lignes de 1967 que le Meretz pourrait vouloir ». OK, vous ne voulez pas parler d’un état palestinien, d’une indépendance palestinienne sous une forme ou une autre. Mais alors qu’arrive-t-il aux Palestiniens ? Qu’arrive-t-il aux 3 millions de Palestiniens qui sont placés sous notre contrôle en Cisjordanie ? Et Ben Gvir et Smotrich ont été incapables d’apporter une réponse ; ils étaient assis là, en train de bafouiller sur une chaîne de télévision – ces vidéos circulent sur les réseaux sociaux israéliens.

Il y a eu aussi ces questions importantes sur la Cour. C’est une Cour qui a un pouvoir massif, qui est surpuissante, incroyablement activiste, et la réforme visant à la limiter est tellement extrême qu’elle va complètement la neutraliser. La Knesset sera tout simplement en mesure de l’ignorer et nous n’aurons plus du tout de Cour, ni à l’échelle américaine, ni à l’échelle britannique. Nous aurons une Cour qui ne pourra tout simplement pas intervenir et servir de contre-pouvoir à la Knesset.

Les magistrats de la Cour suprême arrivant pour une audience sur la légalité de la nomination ministérielle du chef du Shas, Aryeh Deri, à Jérusalem, le 5 janvier 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Toutes ces questions importantes qui étaient bien réelles dans le passé atteignent leur paroxysme. C’est le moment de la prise de décision – ce qui n’est pas une mauvaise chose. Ce genre de moment est douloureux, mais ce n’est pas une mauvaise chose en soi. L’une des pires parties de ce budget qui a été présenté à la Knesset, hier, ce sont ces nombreuses subventions accordées aux hommes haredim pour qu’ils puissent ne pas travailler et qui ont été encore élargies. Nous allons dépenser des milliards pour nous assurer que mes taxes garantiront que d’autres membres de la population de ce pays n’auront pas à travailler pour répondre à leurs besoins, et je vais devoir travailler pour payer pour ça. Ce n’est pas tenable. Ce n’est pas tenable moralement. Ce n’est pas tenable politiquement. J’avoue être un petit peu en colère concernant ce budget. Moi, en tant que citoyen israélien, je paie déjà des impôts élevés. Mais ce n’est pas tenable numériquement : Mathématiquement, les Haredim représentaient 5 % de la population dans le passé. On pouvait se le permettre alors. Aujourd’hui, ils représentent 15 % de la population et la communauté se développe plus rapidement que les autres. On ne pourra plus se permettre de les soutenir comme ça bientôt.

La communauté ultra-orthodoxe s’est habituée à une certaine irresponsabilité. Elle n’assume aucune responsabilité dans la sécurité nationale, aucune responsabilité dans le bon fonctionnement d’une économie, dans la nécessité de se restreindre au niveau fiscal, de penser minutieusement à l’avenir des aides apportées par l’État. Mais elle se développe trop vite pour se permettre de rester irresponsable. Est-ce que c’est une réalité terrible ? Est-ce que c’est une catastrophique ou est-ce que c’est simplement un moment où une prise de décision s’impose ?… Et donc, sur toutes ces questions de la Cisjordanie, de la Cour suprême, de la séparation des pouvoirs, de notre Constitution de manière générale – à laquelle nous n’avons jamais pris le temps de réfléchir sérieusement, sur laquelle nous n’avons jamais pris de décision – ou sur la problématique de la société haredim qui est devenue trop importante pour ne pas qu’on s’interroge aujourd’hui, Israël est arrivé au moment où il faut prendre des décisions et je pense que le pays réussira à relever le défi.

Vous pensez qu’Israël s’en sortira ? Tout ce que vous êtes en train de décrire est une tempête de sable semant le chaos et pourtant, vous êtes quelqu’un d’optimiste – comme je le suis moi-même, bien sûr. Quand on a plusieurs enfants dans ce pays, c’est qu’on est optimiste. Mais notre sionisme est-il en train de mourir ? Sommes-nous en train d’assister à sa destruction ? Et est-ce que les vrais sionistes ne sont finalement pas ceux qui quittent, ceux qui fuient le pays ?

Avant tout, j’ignore si les chiffres sont sérieux, s’ils sont importants. Les Israéliens sont – et c’est très étrange parce que nous nous trouvons dans un pays qui est en état permanent de crise, constamment, et qu’aujourd’hui, ces crises ont atteint leur paroxysme et que nous les ressentons de manière viscérale – les Israéliens figurent parmi les populations les plus heureuses de la terre, selon l’indice du bonheur qui est publié tous les ans par les Nations unies. Je veux dire, on est dans le Top 10 dans le monde entier – je pense que les trois premiers pays sont des pays scandinaves. Le pays le mieux classé sur cette liste – à la place numéro six, si je me souviens bien, l’indice était sorti il y a deux mois – le pays le mieux classé sur la liste à ne pas être nord-européen était Israël.

Les Israéliens ont des communautés et des familles fortes, soudées, ce qui n’est pas le cas dans la majorité des pays occidentaux. La majorité des gens, en Occident, sont très mobiles. Ils ne vivent pas avec leurs parents, avec leurs grands-parents. La plus grande partie des grands-parents n’aident pas à élever les enfants. Et les familles sont donc plus petites. C’est ce que les sociologues appellent « le capital social » en Israël, qui est énorme. Chez les Juifs comme chez les Arabes, il y a des familles soudées, traditionnelles, plus une autre moitié du pays qui est très libérale. Ainsi vous pouvez vivre à Tel Aviv de manière aussi libérale que dans n’importe quel autre pays occidental. Et il y a des parties de la population plus traditionnelles, des secteurs du pays et des communautés plus traditionnels. Israël est un pays incroyablement divers et Israël est aussi un pays incroyablement fort et heureux – et c’est mesurable au niveau scientifique.

Des ultra-orthodoxes déguisés pour Pourim dans le quartier de Mea Shearim à Jérusalem, le 28 février 2021. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

Nous sommes en train de traverser ces crises terribles. Et il faut donc se demander, comme se le demandent certains ou comme se le demande aussi une partie des intellectuels, sommes-nous en train de nous effondrer ? Ou sommes-nous en train d’arriver une fois encore à ces moments de prise de décision où la population doit faire ces choix – avec des choix qui peuvent être difficiles ? Grandir est douloureux. Assumer ces responsabilités l’est aussi. La pire chose qui me soit jamais arrivé, ça a été de grandir.

Mais le fait est là, même si c’est difficile. Il y a un merveilleux essayiste et auteur anglophone, un Israélien, Hillel Halkin, qui a récemment écrit toutes ses anxiétés dans cet essai étonnant paru dans la Jewish Review of Books, dans lequel il affirmait qu’Israël faisait réellement face à l’effondrement. Et beaucoup de gens avaient écrit que non, il avait tort, il fallait se montrer plus optimiste. Mais l’homme a une compréhension profonde des courants qui sous-tendent la culture israélienne et la culture juive. Et dans sa réponse aux optimistes, il a dit quelque chose que j’ai trouvé réellement intéressant parce que ça distille l’optimisme en quelque sorte – un optimisme qui reconnaît que tout peut s’effondrer mais que peut-être pas.

De toute façon, vous n’allez pas mourir, n’est-ce pas ? Vous serez encore là. Nous continuerons à nous battre pour ce que nous pensons être le meilleur, non ? Tout va continuer. Il n’y a pas d’apocalypse en vue. Le jour se lèvera encore demain. Le soleil brillera toujours et il y aura toujours des choses belles, des choses bonnes pour lesquelles se battre, peu importe le bord politique auquel vous appartenez.

Et Halkin a ce paragraphe superbe que j’ai ici, qu’il écrit au sujet de ces marginaux radicaux, en quelque sorte… Ce ne sont pas vraiment des radicaux, je veux dire, mais au sujet de ces nombreux manifestants qui disent que nous sommes en train de nous transformer en dictature. Et lui, il dit « La liquidation de la démocratie peut avoir des résultats horribles mais elle est réversible et elle n’implique pas la fin des nations. L’Argentine a survécu à sa junte, la Grèce à ses généraux et l’Espagne a rapidement rattrapé le reste de l’Europe après trente années passées sous Franco. Israël n’est pas, dans le pire des cas, sur le point de devenir une dictature. »

Il écrit ce paragraphe. Est-il optimiste ou pessimiste ? Je l’ignore. Mais il écrit ce paragraphe au milieu d’un essai où il laisse entendre le contraire ; où il dit qu’en fait, ce pays se transforme en quelque chose de pire que ce qu’il était. Là-dedans, il évoque beaucoup de religion, beaucoup de glissement vers un conservatisme qui n’est pas tolérant et qui n’est pas tolérant à l’égard de la moitié du pays, sans même parler des Palestiniens et sans même parler du reste du monde. Et il s’inquiète énormément de ce pays. C’est alors qu’il dit : « Vous savez quoi ? C’est le pire des scénarios ? Eh bien, nous survivrons au pire des scénarios ».

Haviv Rettig Gur, analyste du Times of Israel. (Crédit : Ariel Jerozolimski)

Il y a une célèbre chanson pop d’Arik Einstein, l’un des plus grands chanteurs de toute l’Histoire d’Israël, qui s’appelle « la chanson de la caravane » et qui parle de l’immigration sur la terre d’Israël de dizaines de personnes venant des différents pays que les Juifs avaient fui au 20e siècle. Et l’une des paroles les plus puissantes, les plus merveilleuses de cette chanson est qu’elle – elle, la terre d’Israël – elle est plus forte que toutes nos faiblesses.

Nous allons nous battre, nous allons crier pour nous faire entendre. Nous sommes une société qui, indépendamment de l’anxiété ou de l’insanité du discours public, est l’une des plus heureuses au monde, et ça a été mesuré.

Je ne sais pas comment ça s’articule. Peut-être que les deux sont liés. Peut-être que si les Américains étaient moins calmes – ils ne sont pas calmes, ils sont divisés, eux aussi. Mais nous avons cette force incroyable qui côtoie la faiblesse absolue, l’indécision, ces choses qui ont perduré pendant des générations et dont les Israéliens ont souffert – bien sûr, les Palestiniens en ont aussi souffert terriblement, à travers tout ce qu’on sait tous et qu’on n’a pas besoin de rappeler ici. Et pourtant, nous avons cette force qui sera toujours là une fois que nous nous serons écrasés contre ce mur de brique. Peut-être est-il temps de traverser enfin ce mur de brique et de prendre des décisions.

Haviv, merci beaucoup.

Merci, Amanda.

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