Pour le Front al-Nosra, pas de place pour les minorités religieuses
Rechercher

Pour le Front al-Nosra, pas de place pour les minorités religieuses

Dans une rare interview, le leader du groupe islamiste révèle le danger qui attend les non-musulmans après la chute d'Assad

Elhanan Miller est notre journaliste spécialiste des affaires arabes

Des membres du Front al-Nosra, affilié à Al-Qaïda,  qui est l'un des groupes d'opposition en Syrie les plus puissants (Crédit photo: Wikicommons)
Des membres du Front al-Nosra, affilié à Al-Qaïda, qui est l'un des groupes d'opposition en Syrie les plus puissants (Crédit photo: Wikicommons)

Avant sa rare interview mercredi soir sur Al-Jazeera, les journaux arabes avaient spéculé si Abou Mohammed al-Golani, le chef du Front al-Nosra, allait annuler publiquement son allégeance à l’organisation al-Qaïda et à son chef Ayman al-Zawahiri.
 
Cela n’a pas été le cas. En fait, l’interview de 50 minutes – diffusée dans une émission ironiquement appelée « Sans frontières » – a révélé à quel point Golani et Zawahiri sont idéologiquement proches.

L’organisation djihadiste al-Nosra continue de recevoir ses directives stratégiques de Zawahiri, a reconnu Golani, en particulier dans la focalisation de l’organisation sur le renversement d’Assad plutôt que de lancer des attaques contre des cibles occidentales.

Créé en janvier 2012, le Front al-Nosra a refusé d’être coopté par l’État islamique plus radical, qui est composé principalement de combattants étrangers. En avril 2013, Golani a prêté allégeance à Al-Qaïda et Zawahiri par défi, repoussant la fusion annoncée par le chef de l’EI Abou Bakr al-Baghdadi.

Le traitement par al-Nosra des minorités religieuses de Syrie a pris une place centrale dans l’interview de mercredi.

Afin de bénéficier d’une protection dans le futur régime islamique, les frères Assad alaouites – qui adhèrent à une émanation syncrétique de l’islam chiite et constituent environ 10 % de la population du pays – ne devront pas seulement désavouer le président et déposer les armes, a dit Golani, mais aussi « corriger leurs erreurs doctrinales et embrasser l’islam ».

« En faisant cela, ils deviendront nos frères et nous les protégerons comme nous nous protégeons nous-mêmes, » a assuré Golani à la voix douce, filmé de dos avec un tissu noir épais lui couvrant la tête et un drapeau d’al Nosra ornant la table basse devant lui. « Nous pensons qu’ils sont dans l’erreur ».

Le leader du Front al-Nosra Abou-Mohammed al-Golani parle à Al-Jazeera, le 27 mai 2015 (capture d'écran Youtube )
Le leader du Front al-Nosra Abou-Mohammed al-Golani parle à Al-Jazeera, le 27 mai 2015 (capture d’écran Youtube )

Mais il ne parlait pas seulement des Alaouites – que Golani désigne par l’expression islamiste péjorative Nusayris – qui sont religieusement la cible des agents d’al-Nosra.

Des prosélytes musulmans ont été envoyés par le groupe dans des villages druzes pour « les informer des pièges doctrinaux dans lesquels ils sont tombés ». Visiter les tombes des saints est considéré comme du polythéisme par l’islam, et les Druzes ont l’interdiction de le faire, a ajouté Golani.

« Ils nous ont montré leur reniement de ces erreurs », a déclaré Golani à propos des Druzes.

Les Chrétiens, en tant que « peuple du livre », occupent une place différente dans la théologie de Golani.

Même si la plupart des Chrétiens en Syrie soutiennent encore le régime d’Assad, ils doivent être protégés en vertu de la loi religieuse. L’islam ordonne aux Chrétiens vivant sous souveraineté islamique de payer l’impôt jizya par habitant, dit-il, qui n’est actuellement pas imposé aux Chrétiens vivant dans les zones contrôlées par al-Nosra.

« La Jizya est payée par ceux qui sont capables de le payer. Ceux qui ne peuvent pas, ne le font pas », a-t-il précisé.

Les Chrétiens syriens ne seront pas tenus responsables pour les actions de leurs coreligionnaires ailleurs dans le monde, tels que les États Unis ou l’Egypte, a-t-il promis. Le prophète Mohammed, dont la ville de Médine était entourée par 12 tribus juives, n’a pas attaqué une tribu pour les actions perfides d’une autre, mais au contraire a traité chacune selon son propre mérite.

Ces assurances théologiques, cependant, ne sont pas susceptibles d’apaiser les craintes des Chrétiens syriens. En décembre 2013, les combattants d’al-Nosra avaient enlevé 13 bonnes-sœurs et trois jeunes filles dans la ville chrétienne de Maaloula lors des combats avec les forces du régime. Les religieuses avaient été libérées plus de trois mois plus tard, lorsque le Qatar a accepté de payer 16 millions de dollars aux ravisseurs.

« Nous savons tous que s’ils arrivent, ils vont nous égorger sans raison », a dit en septembre dernier à l’Associated Press, un Chrétien libanais de la ville frontière de Qaa, expliquant pourquoi il avait décidé de s’équiper d’armes d’auto-défense par crainte des groupes islamistes de Syrie.

Mais ce sont les musulmans chiites, et principalement les combattants du Hezbollah, qui préoccupent le plus al-Golani.

« La défaite du Hezbollah n’est qu’une question de temps », a-t-il dit. « Une fois que Bashar el-Assad sera tombé, [le Hezbollah] se déplacera vers le Sud. Même sa position dans Dahiyeh [la banlieue sud de Beyrouth et bastion du Hezbollah] va devenir précaire. Cela va arriver sans même que nous n’intervenions au Liban ».

Golani a ensuite appelé à « tous les partis au Liban » à participer à l’éviction du Hezbollah.

Dans la meilleure tradition d’Al-Qaïda, Golani a exprimé son mépris pour l’Occident et ses valeurs. « Nous ne nous soucions pas de ce que dit l’Occident, » a-t-il raillé, repoussant les craintes d’un massacre imminent des minorités de la Syrie.

« La charia islamique n’a pas besoin que l’Occident nous explique les droits de l’homme ni les droits des animaux ».

Fait révélateur, le mot « Israël » n’a pas été prononcé une seule fois par Golani au cours de l’interview. De toute évidence, l’Etat juif n’est pas en tête dans la liste des priorités des islamistes syriens, du moins pas pour le moment.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...