Pour un prix Nobel de mathématiques juif, la théorie des jeux serait la solution
Rechercher
Interview

Pour un prix Nobel de mathématiques juif, la théorie des jeux serait la solution

À Jérusalem, Robert Yisrael Aumann raconte son histoire entre l'Allemagne et New York, et dissèque le conflit israélo-palestinien

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Le Prix Nobel israélien, le professeur Robert Yisrael Aumann (à droite) s'entretient avec le journaliste Matthew Kalman lors d'un événement organisé par le Times of Israel Presents, organisé en partenariat avec Beit Avi Chai à Jérusalem, le 12 décembre 2018. (Dana Bar Siman Tov)
Le Prix Nobel israélien, le professeur Robert Yisrael Aumann (à droite) s'entretient avec le journaliste Matthew Kalman lors d'un événement organisé par le Times of Israel Presents, organisé en partenariat avec Beit Avi Chai à Jérusalem, le 12 décembre 2018. (Dana Bar Siman Tov)

En avril 1938, deux garçons juifs à Francfort, en Allemagne, discutent de l’arrestation du rabbin de leur communauté dans le mois ayant suivi l’annexion de l’Autriche. Comme seulement 1 % des citoyens allemands, leur rabbin a voté contre le référendum du 10 avril qui demandait : « Approuvez-vous la réunification de l’Autriche avec le royaume allemand réalisée le 13 mars 1938 et votez-vous pour la liste de notre Führer, Adolf Hitler ? »

Lors d’une soirée portant sur des histoires et des explications académiques organisée par le Times of Israël, en partenariat avec Beit Avi Chai, le mathématicien et prix Nobel Robert Yisrael Aumann a déclaré au théâtre bondé de Jérusalem que lui et son grand frère, sur le moment, pensaient que le rabbin devait être arrêté et emmené dans un camp de concentration.

« Le rabbi l’avait bien cherché », se souvient-il s’être dit. « Il le méritait, car on était supposé voter oui », a déclaré Aumann, expliquant le processus de sa réflexion lorsqu’il avait à peine 8 ans.

« Nous étions deux enfants juifs dans l’Allemagne nazie, tellement influencés par le narratif qui nous entourait que nous, enfants juifs, c’est ce que nous pensions ! », a déclaré Aumann, encore surpris, des années plus tard.

En 2005, Aumann a reçu le prix Nobel en Sciences économiques. Le professeur de l’Université hébraïque est surtout connu pour ses travaux sur l’analyse de la théorie des jeux, qui ont pour objectif de trouver des modèles mathématiques et stratégiques conduisant à des solutions aux conflits menés par des organismes rationnels. Une grande partie de la solution, a déclaré Aumann, réside dans les mesures incitatives.

La théorie des jeux est utilisée dans des situations où les joueurs interagissent et visent différents objectifs, a déclaré Aumann. Il peut être appliqué à presque toutes les zones de conflit, de l’achat d’une maison à la paix au Moyen-Orient.

Interrogé par le journaliste Matthew Kalman, Aumann fait des pauses et réfléchit avant de répondre aux questions les plus difficiles, tout en racontant sa vie avec humour et comment il est arrivé à la fois à sa spécialisation dans les mathématiques et dans un État jeune, Israël, en 1956.

Live!THE TIMES OF ISRAEL & BEIT AVI CHAI P R E S E N T S:Nobel Prize LaureateProf. Yisrael AumannJoin us as Prof. Aumann discusses his life career, groundbreaking research in Game Theory – and how it can shape our understanding of war and peace

פורסם על ידי ‏בית אבי חי Beit Avi Chai‏ ב- יום רביעי, 12 בדצמבר 2018

Aumann a raconté comment sa famille, très pratiquante, avait fui l’Allemagne nazie juste avant la Nuit de Cristal et était arrivée aux États-Unis par voie maritime, en couchette première classe.

« Nous ne pouvions pas emmener de l’argent d’Allemagne », a-t-il déclaré. La famille a donc expédié tous ses biens durant ce voyage, dont un magnifique piano Steinway, toujours en possession des Aumann.

Une fois sur les côtes new-yorkaises, cependant, les parents ont dû multiplier les petits boulots pour joindre les deux bouts. Il a dit qu’il avait eu une belle enfance, à la fois en Allemagne et à New York.

Le professeur Robert Yisrael Aumann, lauréat du prix Nobel israélien, prend la parole lors d’un événement du Times of Israel Presents, organisé en partenariat avec Beit Avi Chai à Jérusalem, le 12 décembre 2018. (Dana Bar Siman Tov)

« Nous achetions des œufs fêlés, qui étaient moins chers, mais c’étaient des œufs », a-t-il dit en haussant les épaules. « Nous allions bien. »

Ce sont les difficultés financières de sa famille qui ont initié le futur mathématicien à la théorie des jeux. Sa mère apportait parfois des friandises à la maison, telle une barre chocolatée, à partager entre les deux fils. Comme la plupart des enfants, ils se plaignaient de la division des bonbons.

Sa mère eut une idée brillante : Aumann divisait puis son frère Moshe choisissait. De cette façon, aucun des deux ne pouvait se plaindre et Aumann fut incité à couper les parts de manière équitable. Comme tout bon fils juif, a-t-il ri, il doit son succès à sa mère.

Quand on lui a demandé pourquoi il a été attiré par les mathématiques, il a réfléchi et a répondu : « C’est beau, c’est beau. » Il aime la pensée précise, – « un art ».

Un jeu aux conséquences graves

Ayant atteint l’âge adulte pendant la guerre froide, la plupart des premiers travaux d’Aumann sur la théorie des jeux portaient sur la réflexion stratégique concernant la réduction de la course aux armements entre l’Union soviétique et les États-Unis.

C’était une période existentiellement effrayante et dans les années 1960, par exemple, il y avait une tendance aux États-Unis de la part des particuliers à construire des abris anti-bombes. Les Soviétiques, a-t-il dit, y voyaient un comportement extrêmement agressif, comme s’ils se préparaient à une deuxième frappe. Dans l’esprit soviétique, les abris anti-bombes signifiaient que les Américains allaient attaquer, puis se terrer lors de la réaction soviétique.

« La théorie des jeux était la colonne vertébrale de la politique de la période de la guerre froide », a-t-il déclaré, ajoutant que l’ancien secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger avait été professeur sur le sujet à l’université de Harvard.

Professeur Yisrael Robert Aumann (Flash90)

La clé, a-t-il déclaré, est de maintenir un « équilibre de peur » tel que les deux camps n’utilisent pas leur stock d’armes en plein essor.

Lors de la crise des missiles cubains de 1962, toutefois, cet équilibre fut mise en péril, a déclaré Aumann, « Je pensais que le monde serait anéanti dans trois semaines. C’était effrayant ! »

Trouver un équilibre de la peur au Moyen-Orient

Tout le monde veut la paix au Moyen-Orient, a déclaré Aumann, toutefois, cela peut avoir pour conséquence de l’éloigner au contraire. Cela s’applique également à toutes les « concessions », telles que le désengagement de Gaza de 2005, dans lequel Israël a unilatéralement retiré les habitants de ses implantations et ses troupes de la région, qui est rapidement devenue un bastion de l’organisation terroriste Hamas.

« Quand vous criez : ‘paix, paix, paix’, c’est un signe [pour l’adversaire] de faire monter les enchères », a déclaré Aumann. « L’expulsion de Gaza – c’est de l’histoire ancienne – était une très très mauvaise décision », a-t-il déclaré, et a enseigné aux Palestiniens que, s’ils mettaient suffisamment de pression, Israël capitulerait. « Nous les incitons à continuer », a-t-il déclaré.

Israeli Le Prix Nobel, le Prof. Robert Yisrael Aumann, prend la parole lors d’un événement du Times of Israel Presents, produit en partenariat avec Beit Avi Chai à Jérusalem, le 12 décembre 2018. (Dana Bar Siman Tov)

« La sagesse commune – ou la folie – consiste à penser que faire des concessions amènera la paix. Cela n’apporte pas la paix, mais la guerre, c’est le contraire », a-t-il déclaré. « L’expulsion de Gaza a conduit à toutes les guerres dans la région de Gaza qui ont suivi. Nous les incitons à continuer à faire pression. Nous récompensons leurs attaques. »

Convenant qu’Israël avait besoin d’un homme d’État théoricien du jeu, Aumann a ajouté sobrement que le gouvernement israélien lui avait déjà demandé son avis et qu’il semblait l’avoir suivi pendant quelques années. Mais ensuite, pour obtenir la libération de Gilad Shalit, le gouvernement a changé de cap et a fait exactement l’inverse de ce qu’il avait conseillé, et Israël a libéré 1 027 prisonniers lors de l’échange.

Tout n’est pas sombre, cependant. « Nous faisons beaucoup de mauvaises mais aussi de bonnes choses », a-t-il déclaré, ajoutant qu’Israël devait prêter attention aux incitations qu’il présente aux Palestiniens.

L’un des premiers moyens d’assurer un changement, a-t-il dit, est de mettre fin à l’endoctrinement de leurs enfants à détester suffisamment les Juifs pour sacrifier leur vie dans l’espoir de les chasser.

Peut-être fait-il référence à sa propre enfance et de la façon dont lui, enfant juif religieux, a été influencé par l’idéologie nazie, a-t-il déclaré : « Cela est profondément enraciné et doit changer. Cela aurait dû être notre première priorité. »

Pour rejoindre notre liste de réservation prioritaire et recevoir les informations de tous les événements futurs, envoyez un courrier électronique avec le mot «subscribe» à: events@timesofisrael.com

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...