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Pour Yuval Noah Harari, Poutine a déjà perdu cette guerre

L’historien évoque "une guerre menée par un seul homme avec un pouvoir de nuisance inouï et devenu fou" et des Ukrainiens qu'il contribuera finalement à fédérer

L'historien Yuval Noah Harari dans un entretien avec la Deuxième chaîne, le 4 mars 2022 (Capture d'écran d'une vidéo)
L'historien Yuval Noah Harari dans un entretien avec la Deuxième chaîne, le 4 mars 2022 (Capture d'écran d'une vidéo)

Qu’il retire ses troupes ou qu’il tente de bombarder les villes ukrainiennes pour les soumettre, le président russe Vladimir Poutine a déjà perdu la guerre qu’il a lancée contre le pays, a affirmé l’historien israélien Yuval Noah Harari.

« Cette guerre n’a pas pour objectif de conquérir telle ou telle ville. Poutine peut conquérir toute l’Ukraine, c’est tout à fait vrai », a déclaré Harari à la Douzième chaîne vendredi. « Mais la question au cœur de cette guerre est l’existence-même d’un peuple ukrainien. »

Poutine, a-t-il précisé, a déclenché la guerre « parce qu’il s’est convaincu lui-même qu’il n’existait pas de peuple ukrainien, que les Ukrainiens étaient en fait des Russes désireux de faire partie de la Russie, et qu’un petit gang judéo-nazi au pouvoir l’en empêchait ».

Poutine s’imaginait qu’il allait pouvoir entrer en Ukraine, que le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’enfuirait, que l’armée ukrainienne se rendrait et que la population « accueillerait les chars russes avec des fleurs ».

Mais « il s’est trompé sur toute la ligne ».

Ces derniers jours, a déclaré Harari, il a réussi à prouver qu’il « existait bel et bien un peuple ukrainien ; Zelensky n’a pas fui, l’armée ukrainienne mène un combat acharné et la population jette des cocktails Molotov sur les chars, pas des fleurs.

Un homme marche devant un bâtiment détruit après une attaque de missiles russes dans la ville de Vasylkiv, près de Kiev, le 27 février 2022. (Crédit : Dimitar DILKOFF / AFP)

« Oui, il peut conquérir ce pays, mais il ne pourra pas le tenir… Il n’y a aucune chance que cela arrive. Chaque jour, il exacerbe la haine entre Ukrainiens et Russes – qui ne se haïssaient pas auparavant. Ils étaient parents. [Ce qui se passe installe un climat de] haine pour des générations. De son fait, il concourt à ce que ces deux peuples ne s’unissent pas. »

Mais Harari a reconnu qu’il y avait un risque bien tangible que Kiev et d’autres villes deviennent la nouvelle Alep, cette métropole syrienne pilonnée par les forces russes, une tragédie indicible.

Lorsque des gens comme Poutine se heurtent durement à une réalité qui ne leur plait pas, a-t-il indiqué, ils ont tendance à « essayer de détruire la réalité ».

L’historien a exprimé l’espoir que le peuple russe ne laisse pas ceci arriver.

« C’est une chose d’envoyer des bombardiers à Alep, quand ceux qui se battent sont des Syriens et que ceux qui sont tués sont des Syriens. C’en est une autre lorsque cela se passe aux portes de la Russie, quand ce sont des soldats russes qui sont tués, quand ce sont des membres de la famille [qui sont blessés] », a-t-il déclaré, évoquant les liens de parenté qui unissent de nombreux Russes et Ukrainiens.

Dans cette photo d’archive du 2 octobre 2012,de la fumée s’élève au-dessus du quartier Saif Al Dawla, à Alep, en Syrie. (Manu Brabo/AP)

« Je ne pense pas que Poutine s’en soucie. En ce qui le concerne, des millions de personnes peuvent bien mourir ou tout perdre. Mais je pense que le peuple russe s’en souciera, lui. Et j’espère que le peuple russe ne laissera pas une telle chose se produire. »

Harari a salué la lutte acharnée du peuple ukrainien pour son territoire. Contrairement aux Russes, a-t-il dit, les Ukrainiens ont choisi la démocratie.

« Ils étaient à la même croisée des chemins [que la Russie] après la dissolution de l’Union soviétique, et eux ont choisi la démocratie. Et à chaque fois que quelqu’un a essayé de porter atteinte à cette démocratie, ils ont réitéré ce même choix. »

Le président russe Vladimir Poutine s’exprime lors d’une réunion du Conseil de sécurité au Kremlin à Moscou, en Russie, le 21 février 2022. (Crédit : Alexei Nikolsky, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

Harari a déploré les effets que la guerre aura probablement à l’échelle mondiale, notamment l’impact sur les priorités budgétaires de nombreux pays, avec davantage de crédits alloués à la défense, au détriment de la santé, de la protection sociale et de l’éducation.

Il a également déclaré que la crise avait clairement montré à quel point le risque d’une guerre nucléaire demeurait réel.

« Les gens pensaient ‘les armes nucléaires appartiennent [au passé], aux années soixante, avec la crise des missiles cubains…’ [Mais] il s’agit bien d'[une réalité] d’aujourd’hui : il n’aura fallu que trois jours depuis le déclenchement de la guerre pour que soit brandie la menace nucléaire. »

S’agissant des sanctions occidentales contre la Russie, Harari a indiqué que l’économie russe avait peu d’atouts si ce n’est ses ressources naturelles.

« Ce que devrait faire l’Occident, pour être malin, ne se résume pas à prendre des sanctions mais à mettre en place une sorte de ‘Projet pour un Manhattan durable’. Une énergie renouvelable qui priverait le pétrole et le gaz de leur rôle central. Si le prix du pétrole descendent sous la barre des 20 dollars le baril, c’en est fini du régime de Poutine. »

Un soldat des forces militaires ukrainiennes vérifie son arme dans une tranchée sur la ligne de front avec les séparatistes soutenus par la Russie, près du village de Zolote, dans la région orientale de Lougansk, le 21 janvier 2022 (Crédit : Anatolii STEPANOV / AFP).

Interrogé sur ce qu’il pensait des comparaisons entre la guerre menée par Poutine et l’expansionnisme d’Adolf Hitler qui a provoqué la Seconde Guerre mondiale, Harari a déclaré qu’il ne partageait pas cet empressement à comparer les deux, bien qu’il ait reconnu « il y a certaines similitudes ».

Cependant, a-t-il souligné, « il y a une très grande différence. Hitler avait une idéologie, et le peuple allemand soutenait dans une large mesure cette idéologie. Ici, il s’agit de la guerre d’un seul homme. Ce n’est pas une guerre du peuple russe. Le peuple russe ne veut pas de cela. »

« Ce n’est même pas une guerre du petit cercle de Poutine, les oligarques… Ils ont leurs yachts, leurs maisons à Londres, leurs châteaux en France, leur jet privé – c’est tout ce qui les intéresse. »

« Il s’agit d’un événement historique vraiment exceptionnel : la guerre voulue par un seul homme. Hélas, on parle d’un homme avec un pouvoir de nuisance incroyable et devenu fou », a-t-il confié.

S’agissant de la position d’Israël et son souci de protéger son peuple, alors que la Russie est très influente de l’autre côté de la frontière nord, Harari a expliqué que « nous sommes face à une dictature meurtrière qui menace d’exterminer des centaines de milliers de personnes, de les forcer à l’exil. Le peuple juif a-t-il besoin de quelqu’un pour lui expliquer où se trouve la morale dans cette histoire ? Alors oui, je comprends qu’il existe des intérêts [vitaux israéliens] qui ne peuvent pas être ignorés. Mais si on peut aider, il faut le faire. Si on ne peut pas envoyer d’armes, il faut envoyer du matériel médical. Envoyer de la nourriture. Apporter un soutien moral. Il est possible de faire quelque chose. »

Il a également suggéré que cette guerre pourrait contribuer à « la fin de l’opposition idéologique en Occident : gauche contre droite, libéraux contre conservateurs, Fox News contre CNN. »

« L’une des choses les plus porteuses d’optimisme qui me soit arrivée ces derniers jours a été de constater, alors que je zappais entre CNN à Fox News, que les deux chaînes étaient semblables. Elles ont subitement compris qu’il y avait plus important et infiniment plus terrible que ce que l’on avait craint ces dernières années, et qu’il était possible de se retrouver autour de cela. Quand cela arrive, il n’y a plus à craindre qui que ce soit. Le monde occidental est beaucoup plus fort que les Russes, beaucoup plus fort que les Chinois. »

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