Pourquoi et comment le Likud devrait détrôner l’indéboulonnable Bibi
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Analyse

Pourquoi et comment le Likud devrait détrôner l’indéboulonnable Bibi

Les députés du Likud promettent la loyauté mais les résultats des élections pourraient les amener au régicide. "Ils ne resteront pas sur le Likud-Titanic", dit un analyste

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président de la Knesset, Yuli Edelstein, lors d'une cérémonie officielle au musée de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem alors qu'Israël célèbre la journée annuelle du souvenir de l'Holocauste le 12 avril 2018 (Crédit : Noam Moskowitz / POOL)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président de la Knesset, Yuli Edelstein, lors d'une cérémonie officielle au musée de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem alors qu'Israël célèbre la journée annuelle du souvenir de l'Holocauste le 12 avril 2018 (Crédit : Noam Moskowitz / POOL)

Au vu des résultats peu concluants des élections de cette semaine à la Knesset, la réponse à la question de l’identité du chargé de former le gouvernement se trouve peut-être dans le paradoxe de Socrate : « Je sais que je ne sais rien ».

De nombreux scénarios sont possibles mais les experts pensent que la résolution la plus probable de l’énigme de la coalition actuelle serait un large gouvernement d’unité qui comprendrait Kakhol lavan et le Likud. Avec une réserve toutefois : que la formation au pouvoir détrône son leader de longue date, le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Cela fait longtemps que Kakhol lavan appelle à la formation d’un gouvernement d’unité en insistant bien sur le fait que Netanyahu n’en fera pas partie – en raison des trois affaires de corruption en suspens dans lesquels il risque l’inculpation, sous réserve d’une audience.

Néanmoins, tous les députés du Likud – même l’ancien ministre Gideon Saar, accusé dans le passé par Netanyahu de comploter un coup d’Etat contre lui – le répètent : ils n’abandonneront pas leur président. Anticipant une révolte possible, ce dernier leur a tous fait signer un serment de loyauté avant le scrutin.

Il manque au bloc religieux de droite de Netanyahu six sièges pour former un gouvernement stable, selon les décomptes des voix quasi-définitifs. Et Yisrael Beytenu, sous l’égide d’Avigdor Liberman refuse d’intégrer une autre coalition qu’une coalition constituée de Kakhol lavan et du Likud.

Les autres options, comme une coalition serrée de centre-gauche qui serait appuyée depuis l’extérieur par la Liste arabe unie ou un étroit gouvernement religieux et de droite, paraissent de même infaisables.

Au vu de cette impasse, plusieurs experts politiques ont estimé jeudi que finalement, après épuisement de toutes les autres possibilités, Netanyahu serait peut-être contraint de démissionner – ou d’être renversé – pour permettre la mise en place d’un gouvernement d’unité avec le Likud et Kakhol lavan.

« Il ne peut plus dicter ses conditions »

« De tous les scénarios possibles, le départ de Netanyahu de son poste de Premier ministre est l’option la moins probable », estime Mitchell Barak, sondeur et analyste politique. « Si le Likud avait obtenu 40 mandats, il aurait pu dicter des conditions préalables à la mise en place du futur gouvernement. Mais il n’a gagné que 31 sièges. Il ne peut plus dicter ses conditions. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu vote à Jérusalem, le 17 septembre 2019. (Heidi Levine/AFP)

De plus, l’audience pré-inculpation de Netanyahu doit avoir lieu le 2 octobre – un processus susceptible de s’achever par une inculpation ou pire, notamment pour pots-de-vin, note Barak, qui a travaillé avec Netanyahu à la fin des années 1990.

Cela pourrait, bien entendu, encourager des partenaires potentiels de coalition à rejeter Netanyahu et pourrait rendre plus facile, pour les députés, d’exiger son départ pour permettre la formation d’un gouvernement de coalition, postule Barak.

Cela ne signifie pas qu’orienter le Premier ministre vers la sortie sera chose aisée. Son parti, au moins pour le moment, clame sa loyauté féroce à Netanyahu, élu président du Likud pour la première fois en 1993.

« Le fait que tous les députés du Likud, les ministres et les potentiels héritiers de Netanyahu lui témoignent tous leur soutien, c’est parce que ça leur a été demandé », explique Barak. « Toute autre chose qu’une loyauté absolue serait punie dans la prochaine course à la direction du parti et au cours du vote pour la liste de la Knesset ».

Cet appui unanime pourrait néanmoins vaciller si le Premier ministre échouait à rassembler une coalition, soit avant, soit après une tentative manquée de Gantz à la même tâche, prédit Barak.

« Ils l’ont soutenu après les dernières élections et ils sont restés à ses côtés après qu’il a dissous la Knesset. Mais ils ne resteront pas sur un Likud transformé en Titanic », a-t-il continué.

De gauche à droite : le ministre de la Sécurité intérieure Gilad Erdan, le ministre des Finances Moshe Kahlon, le Premier ministre Benjamin Netanyahu, et le ministre des Affaires étrangères par intérim Israel Katz, à la cérémonie d’investiture de la nouvelle Knesset, le 0 avril 2019. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

Si Netanyahu ne parvient pas, d’une manière ou d’une autre, à élargir le cercle et à obtenir une majorité, il pourrait choisir de se retirer – peut-être dans le cadre d’un accord conclu avec le procureur-général ou avec le procureur de l’Etat portant sur l’atténuation des accusations judiciaires auxquelles il doit faire face, explique Barak (jeudi, un porte-parole a fermement démenti des informations qui laissaient entendre que Netanyahu chercherait à mettre en place un arrangement judiciaire).

Mais s’il ne part pas par lui-même, son parti pourrait prendre la décision de l’obliger à le faire, ajoute Barak.

« Il faudrait probablement impliquer la commission centrale du Likud dans le cadre d’une telle initiative mais si tous les députés devaient s’accorder sur un nouveau dirigeant, il y aurait certainement un moyen de le faire », poursuit-il.

Selon les statuts du Likud, le leader du mouvement est automatiquement son candidat au poste de Premier ministre. Mais la commission centrale du parti peut simplement changer ses statuts pour s’adapter à la nouvelle situation.

De plus, un groupe de Likudniks pourrait quitter le parti d’origine et former sa propre faction indépendante avec son propre président.

« Personne ne veut être Michael Heseltine »

Contrairement au parti Travailliste, qui n’hésite pas à remplacer très fréquemment ses dirigeants, le Likud affiche toujours beaucoup de loyauté envers son leader, note Assaf Shapira, expert des partis politiques israéliens.

« Bien sûr, il y a eu des dissensions internes au cours des années mais dans son histoire, le Likud n’a compté que trois leaders à part Netanyahu : Menachem Begin, Yitzhak Shamir et Ariel Sharon. Tous ont démissionné. Aucun d’entre eux n’a été viré. »

Mais si – et quand – les choses changent, il y aura plusieurs possibilités pour détrôner le président de la formation en titre, selon Shapira. Le parti pourrait rapidement appeler à l’organisation d’élections Primaires pour élire un nouveau chef.

Et si c’est impossible pour des raisons logistiques ou légales, les responsables du parti peuvent également demander au président Reuven Rivlin de charger un autre député de la mission de construire une coalition. Ce qui serait techniquement une violation des statuts du Likud – mais ce qui n’est pas le problème du président, explique Shapira.

« Haim Katz, à la tête de la commission centrale du Likud, peut aussi très aisément changer les statuts du parti », ajoute Shapira qui est à la tête du programme de réforme politique au sein de l’institut israélien de la Démocratie.

Haim Katz, ministre des Affaires sociales du Likud, pendant une réunion de la commission du Travail, des Affaires sociales et de la Santé de la Knesset, en février 2014. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Katz, doit affronter lui aussi des problèmes judiciaires et pourrait avoir le sentiment d’avoir peu à perdre politiquement, mais « il a beaucoup de pouvoir et les choses ne se font pas toujours en respectant les règles », dit Shapira.

L’allégeance actuelle prêtée à Netanyahu pourrait aussi rapidement se dissiper si la menace de nouvelles élections venait à se concrétiser – dans l’hypothèse où Netanyahu et Gantz échouent à construire une coalition.

Peu avant une nouvelle dissolution de la Knesset, le Likud devrait en arriver à envisager le régicide, selon Shapira.

La Loi fondamentale sur le gouvernement établit que si deux candidats ont été sollicités pour construire une coalition et qu’ils ont échoué à le faire, un troisième peut tenter sa chance si 61 députés de la Knesset le demandent par écrit. Cela peut concerner n’importe quel parlementaire et il n’est pas nécessaire que la personne désignée soit à la tête d’un parti.

Par conséquent, pour tenter d’éviter un nouveau scrutin, Kakhol lavan (et peut-être d’autres formations) pourraient convenir, aux côtés de dissidents du Likud, d’un gouvernement d’unité dans lequel Gantz et un législateur – encore à déterminer – du parti actuellement au pouvoir organiseraient une rotation au poste de Premier ministre.

Une conférence de presse du parti conservateur à Londres, avec la Première ministre Margaret Thatcher et le secrétaire à la Défense Michael Heseltine, le 25 mai 1983 (Crédit : AP Photo/Press Association)

C’est sûr que trouver un Likudnik capable de poignarder de face Netanyahu ne va pas être chose facile parce qu’une telle initiative, même si elle est présentée au public comme relevant de l’urgence nationale, pourrait faire de ce rebelle-aspirant un traître aux yeux de l’opinion publique, selon Jonathan Rynhold, scientifique politique à l’université de Bar-Ilan.

« Personne ne veut être Michael Heseltine », dit-il, se référant à un politicien britannique qui, en 1990, avait défié Margaret Thatcher à la tête du parti conservateur. Heseltine avait lancé la chaîne d’événements qui devaient renverser, 11 ans après, la Dame de fer mais il avait perdu la course au leadership du parti qui avait suivi, s’inclinant devant John Major.

Une fois qu’il apparaîtra clairement qu’il n’y a pas de gouvernement, l’opinion publique exercera des pressions sur Netanyahu pour qu’il s’en aille

Même s’ils sont nombreux, au sein du Likud, à éprouver de l’antipathie pour Netanyahu et aimeraient le voir partir, un défi public à son autorité pourrait compliquer la candidature future du rebelle à la tête de la formation, dit Rynhold.

Et « personne ne va donc faire quoi que ce soit jusqu’à ce qu’il soit absolument clair que Netanyahu se trouve réellement dans l’incapacité de former un gouvernement », postule-t-il.

« Mais une fois qu’il sera acquis qu’il n’y a pas de gouvernement, que même Kakhol lavan ne peut pas obtenir une majorité – ce qui est probable au point où nous en sommes – l’opinion publique exercera des pressions sur Netanyahu pour qu’il s’en aille », ajoute-t-il.

Et une révolte du Likud contre son chef deviendrait alors « le scénario le plus probable », estime Rynhold. Les membres du parti qui pourraient commencer alors à réclamer le départ de Netanyahu seraient ceux qui n’ont pas de proximité particulière avec le Premier ministre, qui ne l’apprécient pas spécialement et qui ne cherchent pas non plus à l’emporter lors des prochaines Primaires, ajoute-t-il.

Le président de la Knesset Yuli Edelstein, dont les rumeurs laissent entendre qu’il voudrait remplacer Rivlin à la présidence, dans deux ans, pourrait être un exemple de personnalité répondant à ce profil, remarquent les analystes.

« Mais Netanyahu est l’homme politique le plus talentueux qu’Israël n’a jamais connu », ajoute Rynhold. « Il ne va pas faciliter les choses. »

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