Pourquoi la vente de Mobileye ne sera pas un jackpot pour Israël
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Pourquoi la vente de Mobileye ne sera pas un jackpot pour Israël

C'est environ un milliard de shekels qui rentreront dans les caisses de l'état via l'impôt. Mais la majorité de l'argent issu de l'achat d'Intel ira vers les fonds et les institutions qui possédaient ses actions à la Bourse de New-York

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, 3e à gauche, avec le président directeur général d' Intel Corp., Brian Krzanich, à sa gauche, et les fondateurs de Mobileye Amnon Shashua  et Ziv Aviram , 1er à gauche et 1er à droite.  (Crédit : Haim Zach/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, 3e à gauche, avec le président directeur général d' Intel Corp., Brian Krzanich, à sa gauche, et les fondateurs de Mobileye Amnon Shashua et Ziv Aviram , 1er à gauche et 1er à droite. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Les Israéliens débouchent le champagne et s’enorgueillissent de la vente de 15 milliards de dollars de Mobileye à Intel Corp. — un accord qui a rapidement amené le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre des Finances Moshe Kahlon à évoquer des réductions fiscales pour les citoyens, pour qu’ils bénéficient de l’aubaine rerésentée par les revenus d’impôts que recevra la nation des start-ups. Une analyse plus détaillée suggère toutefois que « la plus importante transaction de l’histoire israélienne » pourrait ne pas générer les profits auxquels les politiciens s’attendent.

Dans tout le bruit suscité par cette transaction – la vente transfrontalière la plus monumentale jamais réalisée d’une entreprise technologique israélienne – les experts affirment que seule une petite fraction de la somme de la vente finira dans les caisses de l’état.

Parce que Mobileye n’était pas une entreprise israélienne privée, mais une entreprise cotée en bourse dont les parts sont dorénavant majoritairement entre les mains de fonds internationaux et d’investisseurs institutitionnels – les fondateurs israéliens, les investisseurs initiaux et les employés de l’entreprise détiennent selon les estimations 25 % des actions – les analystes pensent qu’Israël devrait ne voir qu’environ un milliard de dollars en argent issu de l’impôt sur la transaction, et il pourrait s’agir d’une évaluation optimiste.

L’Autorité fiscale israélienne a refusé de rendre public un chiffre officiel en raison de questions de clauses de confidentialité, a indiqué un porte-parole du ministère des Finances dans un courriel.

Le professeur Avi Simhon, chef du Conseil économique national, a expliqué dans une interview accordée à la radio israélienne que le pays devrait empocher environ 3 milliards de shekels (soit 830 millions de dollars) en revenus d’impôts sur la transaction, cette année, et qu’à long-terme cette somme pourrait atteindre les 10 milliards de shekels.

Pour calculer le montant des taxes qui pourront être collectées, de nombreux éléments doivent être pris en compte, notamment quels propriétaires ont la citoyenneté israéliennes, les options des employés, les profits du capital qu’ils ont réalisés et si l’entreprise est soumise à des incitations fiscales particulières sur le sol israélien.

Amnon Shashua, cofondateur et président de Mobileye arrive à la conférence des employés de   Mobileye et  d'Intel à Jérusalem, le 14 mars 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Amnon Shashua, cofondateur et président de Mobileye arrive à la conférence des employés de Mobileye et d’Intel à Jérusalem, le 14 mars 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Yaniv Pagot, économiste et stratège en chef pour l’Ayalon Group – un groupe d’investisseurs institutionnels israéliens – affirme sur la base du postulat qu’environ 25 % des actions sont la propriété des fondateurs, des investisseurs initiaux et des employés, qu’Israël devrait pouvoir obtenir la somme d’un milliard en impôts une fois la transaction terminée.

Mobileye était – et reste pour le moment – une entreprise cotée en bouse, au moins jusqu’à ce qu’Intel lance une offre pour acquérir les actions en circulation qui sont détenues par le public. Lors de cette offre, dont la date n’a pas été spécifiée à l’occasion de l’annonce de l’achat le 13 mars, une filiale d’Intel se proposera d’acheter toutes les actions émises et circulant de Mobileye au prix de 63,54 dollars par action, ce qui représente une valeur de capitaux propres d’approximativement 15,3 milliards de dollars, et un supplément de 34 % par rapport au cours de clôture de Mobileye avant l’annonce de la transaction. Un démenti publié sur le site Internet de Mobileye indique que cette offre n’a pas encore été lancée.

Les fondateurs israéliens de Mobileye, les investisseurs initiaux et les employés de l’entreprise détiennent des parts dans la société. Mais la part du lion, dans l’argent qui sera généré par la vente, reviendra aux investisseurs institutionnels et aux fonds qui ont été investis dans la compagnie. Sur la base de données issues de documents publics rédigés par Bloomberg et d’entreprises comme Yahoo Finance et Morningstar, la majorité de ces détenteurs sont des fonds américains et mondiaux.

On doit se rappeler que les fondateurs et certains investisseurs institutionnels israéliens ont également récolté les fruits de la vente d’actions à l’époque où Mobileye s’était présenté à l’offre publique en 2014 à la Bourse de New York, par exemple, ou lors de sa deuxième offre publique d’actions en 2015.

Ce qui devient évident en regardant bien les données d’actionnaires, c’est qu’aucun investisseur institutionnel israélien ne figure parmi les principaux actionnaires, ce qui signifie que les Israéliens pourvus d’une pension seront largement exclus de l’aubaine.

Ceci parce que Mobileye, comme de nombreuses autres entreprises de technologie, a préféré enregistrer ses actions aux Etats Unis et non à Tel Aviv.

« Nous savons que les fondateurs de l’entreprise, les investisseurs initiaux, les employés et les initiés étaient propriétaires à environ 23 % à 26 % de l’entreprise et que la majorité des actionnaires non-initiés étaient des investisseurs institutionnels et des fonds mutuels hors d’Israël, en particulier des investisseurs américains et du répertoire mondial ainsi que des investisseurs actifs », explique Steven Schoenfeld, directeur des investissements chez BlueStar indexes, une firme financière qui a développé des indices et des fonds négociés en Bourse, en particulier sur le marché financier israélien.

« Les seuls perdants clairement de cette transaction massive de Mobileye sont les investisseurs institutionnels israéliens et les citoyens qu’ils servent », dit-il.

Ziv Aviram, président et directeur général de  Mobileye, fait une démonstration de voiture sans chauffeur au Premier ministre israélien  Benjamin Netanyahu, deuxième à droite, et à l'ancien président américain Barack Obama, au centre, durant une exhibition d'innovation technologique au Musée d'Israël de Jérusalem tandis qu' Amnon Shashua, à droite, co-fondateur de Mobileye et directeur de la technologie, le regarde, le 21 mars 2013  (Crédit : Kobi Gideon / GPO /FLASH90)
Ziv Aviram, président et directeur général de Mobileye, fait une démonstration de voiture sans chauffeur au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, deuxième à droite, et à l’ancien président américain Barack Obama, au centre, durant une exhibition d’innovation technologique au Musée d’Israël de Jérusalem tandis qu’ Amnon Shashua, à droite, co-fondateur de Mobileye et directeur de la technologie, le regarde, le 21 mars 2013 (Crédit : Kobi Gideon / GPO /FLASH90)

Ces investisseurs institutionnels israéliens utilisent les principaux indices de la Bourse de Tel Aviv – TA-35 et TA-125 — comme référence et les entreprises israéliennes enregistrées à l’étranger, à la Bourse de New York, au Nasdaq et à Londres, ne sont pas inclus dans ces références.

Mobileye, Checkpoint Software Technologies Ltd., Amdocs et Mellanox Technologies et Wix.com, par exemple, ne sont pas répertoriés à Tel Aviv et ne sont pas inclus en conséquence dans les indices locaux qui sont suivis par les investisseurs institutionnels du pays.

Steven Schoenfeld (Crédit : autorisation)
Steven Schoenfeld (Crédit : autorisation)

« Même si ces investisseurs peuvent et pouvaient investir dans Mobileye, ils avaient tendance à ne pas le faire – ou moyennant de très petits montants – parce que cela n’est pas leur référence », explique Schoenfeld.

« Le risque/la récompense de détenir une large part dans une Bourse non-indicée ne vaut pas le coup pour les fonds de pension et les directeurs d’assurance, qui sont jugés par la manière dont ils réussissent à jouer de l’indice TA-125 ».

L’indice des valeurs vedettes de référence israélien – le TA-35 (c’était le TA-25 jusqu’à une époque récente) comprend Tower Semiconductor Ltd. un fabricant de processeurs, Ormat Technologies Inc., un fournisseur de technologie en énergies alternatives et renouvelables, Nice Systems Ltd., un développeur de logiciel, et Elbit Systems Ltd. un fabricant de systèmes de défense.

L’indice TA-125 inclue des entreprises comme AudioCodes, fabricant de produits de réseaux de données, Compugen, une entreprise de l’industrie pharmaceutique, et le fabricant de dispositifs médicaux Mazor Robotics. Mais une grande partie des entreprises israéliennes de technologie ne figurent tout simplement pas sur le marché israélien et ne sont pas suivies, en conséquence, par les investisseurs institutionnels israéliens via les indices de référence.

« Si les actions de Mobileye avaient été commercialisées en Israël, elles auraient été inclues dans les indices et là, les institutions israéliennes auraient pris des parts parce qu’elles auraient figuré dans l’indice », dit Pagot d’Ayalon. « Les Israéliens ayant une pension sont à la marge de cette transaction ».

Pagot attribue le manque d’implication des investisseurs institutionnels israéliens au prix. « L’entreprise commercialisait à hauteur de 100 fois ses bénéfices rapportées et à 30 fois ses revenus, et ce n’est pas le genre d’action dans laquelle se lance un gestionnaire de portefeuille », dit Yaniv Pagot, stratège en chef d’Ayalon Investment House, investisseur institutionnel.

« L’entreprise échangeait à un prix très élevé, ce qui est un élément qu’est prêt à payer un investisseur stratégique comme Intel, mais ce qui est moins le cas d’un investisseur financier ».

Les entreprises israéliennes de technologie ont rejeté le marché boursier local et ont opté pour inscrire leurs actions au Nasdaq ou à New-York afin de se rapprocher de leur marché, d’obtenir des estimations plus élevées et d’éviter ce qu’elles considèrent comme des régulations totales contraignantes.

Mellanox Technologies Ltd., dont les actions sont inscrites au Nasdaq, s’est retiré de la Bourse de Tel Aviv en 2013, citant ces régulations pour motiver sa décision. A la fin de l’année 2016, il y avait 73 entreprises israéliennes répertoriées au Nasdaq, selon des données transmises par la Banque d’Israël.

De plus, un rapport paru en 2014 et mandaté par l’Autorité des Titres pour promouvoir les investissements dans les entreprises de technologie cotées en Bourse a révélé que les investisseurs institutionnels étaient réticents à investir dans des actions technologiques parce qu’elles sont considérées habituellement comme plus risquées, que les investisseurs manquent souvent de l’expertise permettant de comprendre les technologies impliquées et que les entreprises de technologie sont relativement petites, n’offrant pas les liquidités exigées par ce type d’investisseurs.

BMW, Intel, Mobileye annoncent leur coopération pour une voiture sans chauffeur en juillet 2016 (Autorisation)
BMW, Intel, Mobileye annoncent leur coopération pour une voiture sans chauffeur en juillet 2016 (Autorisation)

The Marker a rapporté que Menora Mivtachim Holdings Ltd., l’un des cinq plus importants groupes d’assurances et de finance et investisseur institutionnel, possédait quelque 91 000 actions de Mobileye d’une valeur de près de 60 millions de dollars au moment de la vente, tandis que d’autres fonds n’avaient acquis des parts qu’à hauteur de quelques millions de dollars dans la firme.

« Les investisseurs instititionnels israéliens – et ils en ont l’autorisation – peuvent investir directement dans des actions technologiques comme celles de Mobileye et ils l’ont déjà fait dans le passé », indique Moshe Bareket, haut-conseiller à la banque d’investissement américaine Jefferies, à l’occasion d’un entretien téléphonique. Mais ces investisseurs restent réticents lorsqu’il s’agit d’investir dans des actions qui ne sont pas incluses dans l’indice de référence. S’ils investissent dans un marché extérieur à l’indice de référence et que les choses se passent mal, il peuvent être alors critiqués, explique-t-il. « Il y a une incitation négative à ne pas investir », dit-il encore. Bareket est membre du conseil d’administration et ancien président de Phoenix, et un ancien haut-régulateur de l’Autorité des titres israélienne.

Le manque d’entreprises technologiques sur son marché boursier et le déclin constant des entreprises israéliennes à se présenter en Bourse a amené l’Autorité des Titres israélienne et la Bourse de Tel Aviv à oeuvrer à assouplir les régulations pour encourager les petites et moyennes entreprises de technologie israéliennes à y enregistrer leurs actions. Un projet a également été lancé qui permettra aux investisseurs d’accéder à des analyses des mêmes firmes technologiques pour combler le manque de connaissances.

Leonard Rosen, directeur général de Barclays Plc en Israël, déclare lors d’un entretien téléphonique que l’inscription des actions en bourse à l’étranger pour une entreprise comme Mobileye est essentiel pour qu’ « elle soit en mesure d’accéder à la plus grande réserve de capitaux possible dans le monde et pour atteindre le plus grand nombre de groupes d’investisseurs ».

Barclays a été bookrunner lors de la première offre publique d’action de Mobileye en 2014 et également lors de la seconde, en 2015. Un ‘bookrunner’ est habituellement le principal souscripteur ou le principal gestionnaire lors d’une émission de titres.

“Si nous voulons que les gens fassent des investissements en Israël, ils doivent savoir qu’ils peuvent obtenir un bon retour sur leur investissement », explique Rosen.

« C’est mieux d’être venu pour 15 milliards de dollars avec seulement une partie qui reviendra en Israël que d’être vendu 1 milliard de dollars en ne grandissant jamais pour réaliser votre potentiel avec tout ce qui reviendrait en Israël », ajoute Rosen.

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