Pourquoi les Arabes israéliens sont les plus grands partisans du contrôle des armes
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Pourquoi les Arabes israéliens sont les plus grands partisans du contrôle des armes

Dans des endroits comme Umm al-Fahm, Taibe et Tira, les habitants disent que les fusillades ne s’arrêtent jamais et que la police ignore les appels à collecter les armes illégales. Puis est arrivée la fusillade de la rue Dizengoff

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Le député Ahmad Tibi avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Knesset. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)
Le député Ahmad Tibi avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Knesset. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Mahamed Jomana, une jeune mère de la ville arabe israélienne d’Umm al-Fahm, se souvient du jour où sa meilleure amie a été tuée.

« C’était en 2005. Amal et moi étudions à l’université. Elle étudiait le travail social à l’université Hébraïque et j’étudiais la physiothérapie à Tel Aviv. Elle était douée et adorable ».

Jomana raconte qu’Amal était dans une rue d’Umm al-Fahm quand une voiture est passée doucement. « Je pense qu’ils essayaient de tirer sur une fille qui était derrière elle, mais ils l’ont manquée, et la balle a touché son cœur. Elle est morte une heure après ».

Jomana ajoute : « J’étais dévastée. Sa famille était dévastée. Nous n’avons jamais trouvé les responsables ».

Les résidents disent que c’était l’un des premiers incidents par armes à feu dont ils se souviennent à Umm al-Fahm, une ville d’environ 50 000 habitants dans le nord d’Israël.

Mais depuis, il y a eu au moins 10 meurtres par armes à feu – dont la plupart n’ont jamais été élucidés. En fait, les armes à feu se sont tellement répandues ces dix dernières années que Jomana entend des coups de feu et des volées d’armes automatiques régulièrement dans la journée.

Ses parents et ses voisins ont trouvé des balles dans leurs maisons, dans leurs jardins, et sur leurs toits. Il y a un mois, quelqu’un a tiré sur une voiture garée près d’une école élémentaire pendant qu’il y avait classe.

« A l’instant, j’étais dehors pour étendre le linge, quand j’ai entendu environ 15 minutes de coups de feu, donc je suis rentrée jusqu’à ce que ça s’arrête ».

Vue de la plus grande ville arabe d'Israël Umm al-Fahm (Crédit photo : Matanya Tausig/Flash90)
Vue de la plus grande ville arabe d’Israël Umm al-Fahm (Crédit photo : Matanya Tausig/Flash90)

Pour les citoyens arabes israéliens, ceux qui ne vivent pas dans des villes majoritairement juives ou des villes mixtes, ce genre de fusillade est une réalité quotidienne.

La plupart du temps, ce sont des tirs en l’air pendant un mariage, ou un jeune homme qui veut se montrer, ou même des fusillades sur la maison ou le magasin d’un concurrent pour l’intimider. Mais avec tant d’armes en circulation, les balles font souvent des victimes humaines.

« Depuis 2000, 1 100 citoyens arabes ont été tués dans des violences internes », a déclaré Ahmad Tibi, député de la Liste arabe unie au Times of Israel.

Pour mettre ce chiffre en perspective, le taux d’homicide volontaire en Israël est bas, avec environ 135 meurtres par an – ou 1,8 meurtre pour 100 000 personnes. Les citoyens arabes constituent 20 % de la population.

« C’est un prix terrible payé en sang », dit Tibi.

Netanyahu parle des armes illégales

Mercredi 6 janvier, la commission des Affaires internes de la Knesset a tenu une session urgente sur les problèmes des armes à feu en général et dans le secteur arabe en particulier.

Samedi 2, au lendemain de la fusillade fatale de la rue Dizengoff et du meurtre consécutif d’un chauffeur de taxi – dont Nashat Milhem serait responsable, un citoyen arabe d’Israël qui aurait volé l’arme de son père – le Premier ministre Benjamin Netanyahu est arrivé sur les lieux de l’attentat et a délivré un message fort à la minorité arabe israélienne.

« Je ne suis pas prêt à accepter deux états en Israël, un état de droit pour la majorité de ses citoyens et un état dans l’état pour certains d’entre eux, dans des enclaves d’illégalité. On ne peut pas dire ‘Je suis un Israélien en droit et un Palestinien en devoir’. Si vous voulez être Israélien, soyez le complètement, et votre obligation primordiale est d’obéir aux lois de l’Etat. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'adresse à la presse rue, dans le centre de Tel Aviv, le 2 janvier 2016, au lendemain d'une fusillade qui a tué deux personnes dans un bar. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’adresse à la presse rue, dans le centre de Tel Aviv, le 2 janvier 2016, au lendemain d’une fusillade qui a tué deux personnes dans un bar. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le député Ahmad Tibi dit qu’il a été sidéré par le discours de Netanyahu, en partie parce que les dirigeants arabes ont supplié le gouvernement, depuis au moins dix ans, d’accroître le maintien de l’ordre et de confisquer les armes illégales.

« Après que tous les dirigeants arabes, la famille et le conseil local ont condamné l’attaque de la rue Dizengoff radicalement et explicitement, Benjamin Netanyahu arrive et parle comme s’il était Bezalel Smotrich [député de HaBayit HaYehudi]. C’est de l’incitation [à la haine] ».

Tibi ajoute : « L’arme utilisée par l’attaquant était légale, elle était enregistrée. Alors pourquoi le Premier ministre commence à nous attaquer sur les armes illégales ? Il a déraillé ».

« A mon avis, dit Tibi, prenez les armes légales aussi. Nous n’en voulons pas dans nos communautés. J’ai tenu une audience à la Knesset en 2012 en présence du Premier ministre, du ministre de la Sécurité intérieure, de familles endeuillées et de 40 députés. C’était un évènement historique. Nous avons demandé qu’ils collectent les armes ».

Tibi demande pourquoi des juifs doivent être tués pour attirer l’attention sur ce problème.

« Le gouvernement et la police s’en désintéressent, parce que ce sont des arabes tirant sur d’autres arabes. Quand se sont-ils réveillés ? Quand cette attaque terrible a eu lieu rue Dizengoff ».

Appeler la police et n’avoir aucune réponse

Selon un rapport de juillet 2014 de centre d’information et de recherche de la Knesset, les Arabes israéliens constituent environ 20 % de la population, mais 49 % des prisonniers. Et 54,3 % des Arabes israéliens vivent sous le seuil de pauvreté, tandis que 65,8 % des enfants arabes israéliens sont pauvres.

Parallèlement, les citoyens arabes d’Israël sont plus effrayés de quitter leur maison que ne le sont leurs concitoyens juifs : 51,9 % des Arabes israéliens déclarent craindre être la cible d’un crime violent, alors que seulement 30 % de la population juive le ressent.

Les meurtres dans les communautés arabes israéliennes sont moins souvent résolus. Entre 2006 et 2013, 58 % des cas de meurtres dans lequel le suspect était un juif ont abouti à une inculpation, contre seulement 46 % des cas quand le suspect était arabe, selon le rapport de la Knesset.

Ce sont des statistiques comme celles-ci qui se moquent du sentiment subjectif de beaucoup d’Arabes israéliens que quand il s’agit de violences internes à leur communauté, la police n’essaie pas beaucoup.

Muhammad Haj Daod, un comédien d’Umm al-Fahm qui est marié à Mahamed Jomana, déclare que lui et sa femme appellent régulièrement la police à propos des fusillades.

Il a envoyé au Times of Israel 10 conversations enregistrées avec les répartiteurs de la police où il se plaint de coups de feu, qui peuvent parfois être fortement entendus dans l’enregistrement. A chaque fois, le répartiteur lui répond poliment que sa plainte est traitée. Mais Daod dit qu’il n’a pas vu une seule fois une voiture de patrouille en réponse à une de ses plaintes.

« Presque tous les jours j’entends des fusillades et la police ne vient jamais. Je ne pense pas que cela serait si dur pour la police de venir et de nettoyer la ville des armes illégales et des drogues. Peut-être que c’est dans leur intérêt que ça se répande et s’accroisse ».

Daod dit que c’est devenu si grave que même les lycéens se déplacent avec des armes.

Des armes illégales saisies par la police israélienne pendant l'opération "loi et ordre", le 10 avril 2014. (Crédit : Flash90)
Des armes illégales saisies par la police israélienne pendant l’opération « loi et ordre », le 10 avril 2014. (Crédit : Flash90)

« C’est très étrange parce que la source des armes ne peut être que l’état. L’état est le seul acteur qui peut importer des armes en Israël. Alors comment les armes arrivent-elles aux gens ? Je pense que des personnes dans le gouvernement, la police et l’armée doivent être corrompues et impliquées dans la vente d’armes illégales ».

« Ça n’a aucun sens », déclare un ancien officier du Shin Bet, notant que la plupart des armes illégales sont d’anciennes armes légales qui ont été vendues ou volées.

« Il y a des organisations criminelles qui vendent des armes, il y a des vols dans les maisons et des gens qui ont un permis de port. Il y a des soldats dont les armes sont volées, ainsi que des bases militaires qui sont cambriolées ».

Pendant la réunion de la commission de la Knesset mercredi 6, le ministre de la Sécurité intérieure, Gilad Erdan, a déclaré que 90 % des armes illégales en Israël proviennent de l’armée israélienne.

Mais il n’y a pas de corruption généralisée, dit l’ancien officier du Shin Bet. Il dit que la vraie raison pour laquelle la police ne collecte pas les armes illégales des Arabes israéliens est parce que ce n’est pas facile à faire.

« Vous avez besoin de renseignements pour savoir qui a des armes dans sa maison. Vous devez savoir que c’est là et ensuite quelqu’un doit aller les chercher, parce que la personne qui les a ne les garde pas dans le salon ».

Il ajoute : « Ce qu’il se passe est que la police, quand ils vont dans un village ou une ville arabe, ont besoin de bien plus de forces que quand ils vont dans une ville juive. C’est très facile d’accuser la police et dire que s’il y a des armes illégales dans le secteur arabe, c’est de sa faute. Mais le problème existe depuis la création de l’Etat. Beaucoup d’Arabes israéliens veulent avoir des armes pour se défendre eux-mêmes. D’autres en veulent pour les célébrations et les mariages. D’autres en veulent pour le statut, ou pour des activités criminelles. Chacun a sa raison. Mais parce que le niveau de criminalité et de violence est si haut, en conséquence, encore plus de personnes veulent s’armer ».

Pourquoi maintenant ?

Quand on lui demande ce qui a changé ces dix dernières années pour que le problème empire, Jomana suppose : « soit c’est une politique, ou c’est ce qui arrive dans le monde entier, avec la technologie et les enfants qui grandissent avec des jeux vidéos violents etc. Quand nous avons grandi, le monde était plus simple ».

« Avant, dit Daod, les gens se disputaient et cela se terminait avec un sulha. Les gens se rencontraient et faisaient la paix. Cela ne montait jamais jusqu’aux armes, sauf pour un incident dont tout le monde se souvient dans les années 1980. Depuis que nous avons une station de police à Umm al-Fahm, nous voyons les armes et la drogue se répandre dans la ville ».

« Comment je l’explique ? demande-t-il. Avant, les familles étaient organisées en hamula. Chaque hamula [clan] avait son chef et c’était lui qui décidait. C’était plus facile de résoudre les disputes parce qu’il n’y avait pas beaucoup de personnes impliquées dans la décision. La décision appartenait au chef de toute la famille. Aujourd’hui, ces chefs n’existent plus. Aujourd’hui, chacun fait ce qu’il lui plait ».

Le député de la Liste (arabe) unie Youssef Jabareen, le 9 juin 2015 (Elhanan Miller/Times of Israel)
Le député de la Liste (arabe) unie Youssef Jabareen, le 9 juin 2015 (Elhanan Miller/Times of Israel)

Waseem Hosary, un avocat d’Umm al-Fahm et assistant parlementaire de Youssef Jabareen (Liste arabe unie), est d’accord pour dire que la rupture des structures communales traditionnelles peut être un facteur, mais il pense que le problème principal est le manque de forces de police.

« Ces changements arrivent dans toutes les sociétés, mais la différence est que dans la majorité juive, il y a une présence de la police et la loi est appliquée. La criminalité augmente aussi dans la société israélienne. Mais notre communauté a vu un énorme pic. La faible présence de la police et les peines légères pour les personnes qui portent des armes illégales sont une opportunité pour le peuple de mener des émeutes dans les rues ».

Mais il y a quelque chose d’autre qui est arrivé il y a 15 ans, dont Hosary pense qu’il affecte la relation entre les citoyens arabes et la police.

Un problème de confiance

En octobre 2000, la police israélienne a tué 12 citoyens arabes israéliens pendant des émeutes au début de la deuxième intifada.

Peu après, le président de la Cour suprême israélienne, Aharon Barak, a mis en place la commission Orr pour enquêter sur ce qui s’était mal passé. La commission a recommandé que la police améliore sa relation avec le public arabe pour qu’elle soit perçue comme fournissant une sécurité essentielle au lieu d’être vue comme une force hostile.

« C’est vrai, la façon dont vous [une personne juive] voyez la police et la façon dont nous percevons la police est différente », dit Hosary.

Hosary continue, quand des personnes d’Umm al-Fahm appellent la police, la police ne vient pas la plupart du temps. Mais parfois ils viennent.

« Si j’entends des coups de feu dans mon quartier et qu’ils viennent, ils ne savent pas d’où cela vient. Que peuvent-ils faire ? Ils se promènent dans le quartier et rentrent. Il y a eu des incidents ou quelqu’un a appelé la police, et dit que la fusillade était dans la rue, et leur a donné un numéro de plaque d’immatriculation, et leur a dit où étaient les personnes, mais rien de tout cela ne s’est passé ».

« Quand vous demandez au chef de la police ce qu’il s’est passé, il dit qu’il y avait une voiture de patrouille, qu’ils ont regardé et n’ont rien trouvé », ajoute Hosary.

Il dit qu’il n’y a qu’une seule voiture à Umm al-Fahm qui patrouille la nuit, et une seconde voiture à la station de police. Il ajoute que les commandants de la police locale sont tellement en sous-effectif qu’ils sont connus pour demander discrètement aux députés arabes de faire pression sur le gouvernement pour obtenir plus de moyens humains.

La relation entre les citoyens arabes et la police, dit Hosary, est un cercle vicieux.

« Le concept que la police est juive ou qu’ils servent le gouvernement juif sioniste qui veut un Etat juif, que nous rejetons, c’est problématique pour nous. Mais les gens ne veulent pas rendre justice eux-mêmes, et nous voulons que la police vienne et confisque toutes les armes ».

Idéalement, il aimerait voir une voiture de patrouille dans chaque quartier d’Umm al-Fahm.

« Il y a deux ans, nous avons eu un problème de fusillade à des mariages – c’est une coutume d’exprimer sa joie en tirant. Qu’a commencé à faire la police ? Ils appelaient le marié et son père et les avertissaient avant le mariage. Ils disaient : ‘s’il y a des tirs à votre mariage, nous vous arrêterons’. Cela a été bien accueilli et c’était une bonne idée, et ça a marché, parce que le marié et sa famille s’assuraient qu’il n’y avait pas de tir ».

« Mais en fait, d’un point de vue légal, explique Hosary, s’il y a des tirs, il n’y a pas de raison d’arrêter le marié. Et les gens ont continué à tirer aux mariages ».

Quand on lui demande s’il aimerait voir une voiture de police devant chaque mariage à Umm al-Fahm, Hosary répond : « Voilà ce que j’aimerais : j’aimerais que la police nous traite simplement comme les juifs ».

Il sourit à sa propre phrase. « Au moins dans ce domaine, ajoute-t-il. Les armes à Umm al-Fahm devraient être traitées exactement de la même manière qu’ils traiteraient des armes à Tel Aviv ».

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