Pourquoi les juifs de France pourraient donner une chance à Fillon
Rechercher

Pourquoi les juifs de France pourraient donner une chance à Fillon

Beaucoup pardonnent au candidat ses préjugés anti-juifs parce qu’ils soutiennent sa position anti-musulmans et le voient comme le meilleur espoir contre Le Pen

François Fillon, candidat de la droite et du centre à l'élection présidentielle française de 2017, pendant son discours de victoire aux primaires, à Paris, le 27 novembre 2016. (Crédit : Eric Feferberg/AFP)
François Fillon, candidat de la droite et du centre à l'élection présidentielle française de 2017, pendant son discours de victoire aux primaires, à Paris, le 27 novembre 2016. (Crédit : Eric Feferberg/AFP)

JTA – Si l’homme politique français de droite François Fillon est élu président l’année prochaine, ce ne sera pas pour ses qualités de promotion du dialogue interconfessionnel.

Le candidat, largement favori pour remporter la présidence en mai prochain, a réussi à mettre en colère beaucoup de juifs, de musulmans, et même de catholiques, en une seule déclaration explosive faite la semaine dernière pendant un entretien accordé à Europe 1 entre les deux tours de la primaire de la droite et du centre.

Les Français doivent combattre le sectarisme musulman, a déclaré Fillon à la station le 23 novembre, comme « on a combattu une forme d’intégrisme catholique, comme on a combattu la volonté des juifs de vivre dans une communauté qui ne respectait pas toutes les règles de la République française. »

Sa déclaration a entraîné une réaction furieuse des militants de la communauté musulmane, comme Yasser Louati, ancien porte-parole du Collectif contre l’islamophobie, qui a répondu que Fillon était xénophobe. Elle a aussi assurément offensé certains membres de la communauté juive, dont le Grand Rabbin, Haim Korsia qui l’a contacté par téléphone, pour lui rappeler qu’à chaque office une prière spéciale pour le bien et la réussite de la République, était récitée.

François Fillon, député français et candidat à la primaire de la droite et du centre pour les élections présidentielles françaises de 2017, sort de l'isoloir d'un bureau de vote de Paris, pour le second tour de l'élection, le 27 novembre 2016. (Crédit : AFP/Pool/Eric Feferberg)
François Fillon, député français et candidat à la primaire de la droite et du centre pour les élections présidentielles françaises de 2017, sort de l’isoloir d’un bureau de vote de Paris, pour le second tour de l’élection, le 27 novembre 2016. (Crédit : AFP/Pool/Eric Feferberg)

L’UEJF, syndicat étudiant juif penchant à gauche, a critiqué Fillon. Mais les autres représentants de la communauté juive française sont restés étrangement silencieux sur cette déclaration, donnant aux observateurs le sentiment que Fillon avait carte blanche sur ses préjugés antisémites parce que beaucoup de juifs soutiennent sa position anti-musulmane et le voient comme le meilleur espoir d’empêcher l’extrême-droite, représentée par Marine Le Pen et le Front national, d’arriver au pouvoir.

« J’ai été impressionné du silence des représentants de la communauté, qui ne sont habituellement pas les derniers à condamner chaque once de préjugés antisémites, devant ce qui est clairement une déclaration très problématique de Fillon », a déclaré Michel Zerbib, directeur des informations de Radio J, la radio juive française.

Bruno Benjamin, président de la branche marseillaise du CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, a jugé que la déclaration de Fillon était « maladroite », mais « pas inhabituelle pour une campagne. »

Il a ajouté que « je ne suis pas pour polémiquer sur ce que Fillon a dit. » Son pardon était exceptionnel pour son organisation, généralement prompte à dénoncer toute expression de préjugé antisémite.

La déclaration de Fillon a cependant alarmé certains juifs français. Suite à sa nette victoire à la primaire, où il a rassemblé 65 % des suffrages, Fillon est destiné à devenir président.

En mai, il affrontera le candidat qui n’est pas encore déclaré du parti du président François Hollande, un candidat sans charisme avec une côte de popularité très faible et un large mécontentement de la population face à l’islamisme et à la stagnation économique.

Le président français François Hollande s'adresse à la 71e Assemblée générale des Nations unies à New York, le 20 septembre 2016. (Crédit : John Moore/Getty Images/AFP)
Le président français François Hollande s’adresse à la 71e Assemblée générale des Nations unies à New York, le 20 septembre 2016. (Crédit : John Moore/Getty Images/AFP)

Fillon, avec ses accusations contre l’islam – il a déclaré que les musulmans français qui s’engagent dans le « totalitarisme islamique » ne peuvent pas être considérés comme vraiment Français – affrontera probablement aussi Le Pen.

« Mais sa position ferme est probablement une très mauvaise nouvelle pour elle », a déclaré Zerbib, rejoignant les commentateurs qui attendent que Fillon récupèrent beaucoup de ses électeurs potentiels.

La déclaration sur le sectarisme juif, qui serait apparemment une référence à l’époque napoléonienne, quand les juifs ont accepté l’émancipation en se déclarant d’abord et avant tout citoyens français, n’est pas la première occasion à laquelle Fillon, tenant d’une ligne dure et ancien Premier ministre du président Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2012, s’en prend aux coutumes juives.

En 2012, les associations juives et musulmanes l’avaient condamné quand il avait dit à Europe 1 que les minorités devaient abandonner leurs « traditions ancestrales » et l’abattage rituel « pour s’adapter au monde moderne » et à la science.

Le porte-parole de Fillon a déclaré cette semaine qu’il y avait eu une « mécompréhension » des propos du candidat, et qu’il avait souhaité exprimé son opposition à « toutes les formes de fondamentalisme religieux », particulièrement des musulmans.

« Les juifs de France sont français, comme les chrétiens de France sont français, comme les musulmans de France sont français… Sauf ceux qui participent à l’intégrisme islamique, au totalitarisme islamique et qu’il faut combattre », a déclaré Jérôme Chartier.

Benjamin, du CRIF de Marseille, a déclaré avoir trouvé l’explication « satisfaisante ». Zerbib, au contraire, a affirmé que « Fillon doit clarifier ce qu’il a voulu dire, et ses positions sur les libertés religieuses en général. »

Le soupçon apparent ou le dédain de Fillon pour les coutumes religieuses s’inscrit dans le concept français de laïcité. Ces dernières décennies, il a progressé parmi les politiques français et les intellectuels, qui le voient comme un outil de contrôle de ce qu’ils perçoivent comme la propagation de l’islam et ses effets sur la société française.

Cet été, les défenseurs de la laïcité, dont certains dirigeants de la communauté juive française, ont cité ce concept pour défendre une interdiction controversée des burkinis sur certaines plages.

Une femme portant un burkini dans une manifestation devant l'ambassade de France à Londres qui a pris la forme d'une "Fête portez-ce-que-vous-voulez" pour protester contre l'interdiction de certaines tenues de bain sur les plages françaises, le 25 août 2016. (Crédit : AFP/Justin Tallis)
Une femme portant un burkini dans une manifestation devant l’ambassade de France à Londres qui a pris la forme d’une « Fête portez-ce-que-vous-voulez » pour protester contre l’interdiction de certaines tenues de bain sur les plages françaises, le 25 août 2016. (Crédit : AFP/Justin Tallis)

« Porter ça [un burkini] n’est pas innocent, cela envoie un message », avait déclaré en août à JTA Moshe Sebbag, le grand rabbin de la Grande synagogue de Paris. Reconnaissant que les femmes juives orthodoxes portaient le même type de vêtements quand elles se baignent, il a déclaré que le burkini musulman « ne porte pas sur la liberté des femmes à s’habiller pudiquement, mais est une déclaration sur qui règnera ici demain. »

Sous la pression, Sebbag avait ensuite retiré sa déclaration. Mais c’était néanmoins une démonstration de la volonté d’un nombre croissant de Français, juifs ou non, d’accepter des limites théoriques à leurs propres libertés dans l’espoir de traiter la radicalisation musulmane qui est responsable de centaines d’actes antisémites tous les ans, dont plusieurs attaques mortelles depuis 2012.

Des centaines de personnes sont mortes en France et en Belgique dans des attentats terroristes, notamment au Bataclan en novembre 2015 et à Nice, où 84 personnes ont été assassinées en juillet dernier.

Ce sentiment de menace « pourrait aussi être responsable de la faible réaction à ce qu’a dit Fillon, a déclaré Zerbib. Il est possible que les associations juives souhaitent détourner les yeux parce qu’elles ne veulent pas sembler partisanes, ou parce qu’il apparaît aux yeux de certains comme un allié. »

Reflétant l’inquiétude de beaucoup de juifs français, Benjamin, qui avait récemment appelé les juifs marseillais à cacher leurs kippas pour des raisons de sécurité, a déclaré que l’ « islamisation est une menace existentielle pour la France. » S’arrêtant avant de soutenir Fillon, Benjamin a déclaré qu’il lui « semble qu’il s’est engagé à proposer des solutions », à un « problème qui deviendra peut-être insoluble au moment des élections de 2022. »

Les juifs français attribuent largement à Hollande et à son Premier ministre, Manuel Valls, les efforts extraordinaires pour les protéger de cette menace, a déclaré Zerbib, notamment en déployant 12 000 soldats devant les bâtiments juifs après le meurtre de quatre personnes l’année dernière dans un magasin HyperCacher de Vincennes.

« Mais Hollande est un dirigeant impopulaire, chez les juifs aussi », a souligné Zerbib.

Un soldat français de garde devant la plaque commémorative du supermarché HyperCacher de Paris, le 4 janvier 2016. (Crédit : AFP/Thomas Samson)
Un soldat français de garde devant la plaque commémorative du supermarché HyperCacher de Paris, le 4 janvier 2016. (Crédit : AFP/Thomas Samson)

Valls, au contraire, « pourrait attirer un soutien considérable des juifs s’il devenait le candidat socialiste », a déclaré Zerbib.

Confrontés au sentiment de cette menace, de plus en plus de juifs français ont été tentés de soutenir le Front national, un parti fui par l’establishment juif en raison de l’antisémitisme de certains de ses fondateurs. Le parti, qui n’avait autrefois quasiment aucun partisan juif, attire à présent 12 % des électeurs juifs, selon des sondages de 2014, « et le niveau actuel de soutien parmi les juifs pourrait être supérieur », a précisé Zerbib.

Jean-Marie Le Pen, fondateur et président d’honneur du Front national, et père de Marine Le Pen, a finalement été exclu du parti cette année pour avoir minimisé l’Holocauste. Un tribunal français a déterminé ce mois-ci qu’il pouvait conserver le titre de président d’honneur.

Marine Le Pen, présidente du Front national et candidate à l'élection présidentielle française, pendant une conférence de presse, au siège de son parti à Nanterre, le 9 novembre 2016. (Crédit : AFP/Martin Bureau)
Marine Le Pen, présidente du Front national et candidate à l’élection présidentielle française, pendant une conférence de presse, au siège de son parti à Nanterre, le 9 novembre 2016. (Crédit : AFP/Martin Bureau)

Le Pen a tenté de courtiser les juifs français en exprimant son soutien à Israël et en leur promettant que son parti sera « leur bouclier » contre le radicalisme musulman.

Le mois dernier, Le Pen a renouvelé son soutien à une interdiction du port de tout vêtement religieux, y compris par les juifs, pour freiner ce qu’elle appelle la propagation de l’islam.

« Les juifs peuvent comprendre que nous leur demandions ce sacrifice », avait-elle dit sur le plateau de BFM TV.

Les juifs français ont dans leur ensemble rejeté la demande de Le Pen, et pourtant Zerbib a affirmé qu’ils semblaient plus que prêt à faire pour Fillon « des concessions qui n’auraient pas été sur la table pour la plupart des politiques dans des circonstances normales. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...