Pourquoi l’Espagne soutient le BDS – pour le moment
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Pourquoi l’Espagne soutient le BDS – pour le moment

Le vent commence à tourner pour le BDS qui perd progressivement de son influence, notamment à cause de la crise économique

Gilberto Gil (à gauche) et Caetano Veloso se prononçant contre le mouvement BDS lors d'une conférence de presse au cours de leur séjour en Israël, le 28 juillet 2015 (Crédit : Luc Tress)
Gilberto Gil (à gauche) et Caetano Veloso se prononçant contre le mouvement BDS lors d'une conférence de presse au cours de leur séjour en Israël, le 28 juillet 2015 (Crédit : Luc Tress)

JTA – L’année dernière, l’Espagne était encore le bastion incontesté du mouvement BDS en Europe.

Quelque 50 municipalités espagnoles ont adopté des résolutions au cours de ces dernières années pour soutenir le BDS – un acronyme pour le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions contre Israël – plus que dans tout autre pays européen.

En se fondant sur le soutien d’une extrême gauche forte, les branches du mouvement BDS de l’Espagne ont été en mesure d’exercer une pression considérable.

Au mois d’août dernier, les militants BDS avaient fait pression sur les organisateurs d’un festival de reggae, près de Barcelone, pour exiger que le chanteur juif américain Matisyahu signe une déclaration condamnant le traitement des Palestiniens par Israël. Matisyahu, qui était le seul artiste invité à signer le document, a été désinvité quand il a refusé. Il a été réinvité suite au tollé international au sujet de ce qui a été perçu comme une mesure antisémite.

Ce n’était pas un événement inhabituel dans un pays qui était à la tête de l’indice sur l’antisémitisme de l’Anti-Defamation League de 2015 pour l’Europe occidentale, et où les Juifs sont souvent confondus avec Israël – y compris par un député catalan qui, en mai, a exigé que le dirigeant de la communauté juive de Barcelone soit retiré du parlement du gouvernement local car il était « un agent étranger ».

Mais le vent a tourné pour le BDS en Espagne, où le mouvement a récemment été étiqueté comme étant un mouvement discriminatoire dans une série de défaites juridiques. De plus, le mouvement fait face à un ressentiment croissant contre ses militants parce qu’ils s’opposent au commerce avec Israël à un moment où l’Espagne est en crise économique.

Au cours de la dernière année, les militants pro-israéliens ont réussi à obtenir 24 décisions, avis juridiques et injonctions contre le BDS en Espagne, selon ACOM, une ONG à but non lucratif basée à Madrid. Grâce aux contentieux défendus par son équipe de bénévoles, dont plusieurs avocats, des motions BDS ont été abrogées, vaincues ou suspendues cette année dans une douzaine de municipalités espagnoles.

Les drapeaux espagnol et israélien à la cérémonie d'accueil de Shimon Peres, alors président, à Madrid, en Espagne, le 21 février 2011 (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/FLASH90)
Les drapeaux espagnol et israélien à la cérémonie d’accueil de Shimon Peres, alors président, à Madrid, en Espagne, le 21 février 2011 (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/FLASH90)

« Le mouvement BDS en Espagne est établi et fonctionne systématiquement », a déclaré le président d’ACOM, Angel Mas. « Mais pour la première fois, ils se heurtent à une réponse qui est elle aussi systématique ».

Le mois dernier à Campezo, une ville au nord de Madrid, un ultimatum d’ACOM a obligé le conseil municipal à abandonner une résolution adoptée en juin pour soutenir le BDS. ACOM a menacé de poursuivre la municipalité sur la base des précédents établis cette année par les tribunaux espagnols qui avaient jugé que le BDS est inconstitutionnel et discriminatoire.

En janvier, le Conseil d’Etat espagnol, l’organe consultatif suprême du pays, a rendu une décision similaire, obligeant le gouvernement à indemniser une université israélienne de Cisjordanie à hauteur de 107 000 dollars qui avait été exclue pour des raisons politiques d’une compétition scientifique parrainée par l’Etat.

Ces décisions sont monnaie courante en France, où le BDS figure parmi d’autres formes de discrimination illégale contre les pays ou leurs citoyens en vertu d’une loi de 2003 introduite par Pierre Lellouche, un député juif français. Des dizaines de militants de BDS ont été condamnés en France pour incitation à la haine ou pour discrimination comme qualifié par la loi Lellouche et d’autres lois. Le parti conservateur au pouvoir en Grande-Bretagne en février a déclaré qu’il adopterait des lois similaires.

Mais en Espagne, où un juge, en 2009, a ouvert une enquête pour crimes de guerre contre l’ancien Premier ministre israélien, Ariel Sharon, un tel traitement judiciaire envers le BDS est inattendu et révolutionnaire, selon Yigal Palmor, ancien porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères qui occupait le poste d’attaché culturel en Espagne pendant les années 1990.

Palmor a déclaré que le changement au sujet du BDS a coïncidé avec plusieurs développements en Espagne qui ont été accueillis favorablement par les diplomates israéliens et les dirigeants de la communauté juive. Cela comprend la législation pour naturaliser les Juifs séfarades, le soutien à la position d’Israël sur un Etat palestinien, la répression des discours de haine antisémites et un investissement massif dans la restauration des sites du patrimoine juif.

Palmor attribue ces changements à une combinaison de facteurs, dont l’adoption progressive par l’Espagne des normes européennes sur les discours de haine, l’amélioration de l’État de droit et l’élection d’un gouvernement centriste relativement stable.

L’effet crise financière

Et puis il y a l’effet de la crise financière. De nombreux Espagnols estiment que leur pays ne peut pas se permettre de repousser tous les partenaires – et surtout pas un pays occidental riche comme Israël. L’an dernier, l’Espagne avait un taux de chômage de 21 % avec un taux de 45 % chez les travailleurs de moins de 25 ans.

Les effets de la crise financière sur les attitudes populaires envers le BDS se sont faits sentir le mois dernier dans la ville du nord de Saint-Jacques de Compostelle. Après que son conseil municipal a adopté une résolution non liante soutenant le BDS, la compagnie aérienne israélienne, El Al, aurait décidé de mettre fin aux négociations pour établir un vol direct avec la ville.

La ville de Saint-Jacques de Compostelle, capitale de la communauté autonome de Galicie, dans le nord ouest de l'Espagne. (Crédit : CC BY-SA 4.0 Diego Delso/Wikipedia)
La ville de Saint-Jacques de Compostelle, capitale de la communauté autonome de Galicie, dans le nord ouest de l’Espagne. (Crédit : CC BY-SA 4.0 Diego Delso/Wikipedia)

Les politiciens locaux du parti centriste, Parti populaire, d’Espagne ont accusé le gouvernement local, dirigé par un parti d’extrême-gauche, de saboter l’industrie du tourisme local qui est un atout précieux pour les emplois.

Israël, dont le PIB par habitants en 2015 était 36 % plus élevé que les 25 831 de dollars de l’Espagne, envoie en Espagne environ 350 000 touristes par an.

Certains observateurs voient aussi une incitation financière dans la législation historique de l’Espagne votée l’an dernier qui accorde la citoyenneté aux Juifs séfarades ayant des liens avec l’Espagne.

Les fonctionnaires espagnols ont décrit cette législation comme étant un moyen de réparer un tort historique fait aux Juifs ibériques pendant l’Inquisition espagnole – une campagne de persécution menée par l’Etat et l’Eglise qui a commencé en 1492 et qui n’a pris fin qu’en 1834. Pendant cette période, des centaines de milliers de Juifs ont fui l’Espagne et d’innombrables autres sont devenus Chrétiens sous la contrainte.

Au moins 4 500 de leurs descendants sont devenus des citoyens espagnols en vertu de la législation grâce à un processus qui a généré des millions d’euros de revenus pour les notaires espagnols, les bureaux gouvernementaux et les professeurs de langue. La législation a coïncidé avec plusieurs initiatives espagnoles pour attirer de riches résidents étrangers, ainsi que des touristes.

En 2004, le Congrès de l’Espagne a adopté une motion de soutien conditionnée non contraignante pour un État palestinien sur la base de négociations directes entre les deux parties. La motion a été considérée comme une victoire diplomatique pour Israël et ses partisans, surtout après que les parlements de la Grande-Bretagne, de la France et plusieurs autres pays européens se sont engagés à donner leur soutien inconditionnel à la Palestine.

Jusqu’à récemment, le système judiciaire largement indépendant de l’Espagne a été soumis à la pression des partisans de BDS, a noté Ramon Pérez-Maura, un journaliste de la chaîne ABC de l’Espagne.

« Le problème était la pression et l’intimidation imposées aux juges par des groupes de pression aux traditions anarchistes et aux tactiques violentes », a-t-il expliqué à JTA. « Il y a eu une répression sur ce genre de brutalités, ce qui a donné du pouvoir à la justice, non pas seulement à Israël ».

Une vision du monde des Juifs parfois basée sur l’imagerie médiavale

Des représentants du mouvement BDS en Espagne n’ont pas répondu aux demandes de JTA pour une entrevue. Mais une campagne lancée sur leur site web en avril a montré qu’ils ressentent la pression.

Dans une pétition intitulée « Arrêtez de criminaliser le BDS », ils ont affirmé que « les militants de la lutte non-violente [contre Israël] sont menacés ». Ils ont exhorté la Commission européenne à appliquer en Espagne « les lignes directrices des droits de l’Homme qui garantissent la liberté d’expression et le droit de boycotter ».

Bien que l’Espagne se soit modernisée considérablement depuis la chute du régime dictatorial de Francisco Franco en 1975, « elle est encore une décennie ou deux en retard dans de nombreux domaines » par rapport à d’autres pays d’Europe occidentale, a expliqué Palmor. De nombreux Espagnols affichent un fort sentiment anti-américain – et par procuration, anti-israélien – et « une vision du monde des Juifs qui est parfois basée sur l’imagerie médiévale » a-t-il ajouté.

Avec une population juive qui ne compte que 6 000 membres, il y a « beaucoup d’ignorance à propos des Juifs », a souligné Palmor. Cela se manifeste par des phénomènes qui ne se produisent guère ailleurs en Europe occidentale, comme des discours antisémites diffusés à la radio publique et des cas comme l’affaire Matisyahu.

Ces tendances expliquent pourquoi Mas du groupe ACOM ne célèbre pas encore ses victoires sur BDS. Il appelle cela un combat contre un rival beaucoup plus grand et plus fort que son groupe de bénévoles.

« La communauté juive espagnole est petite et débordée », a-t-il indiqué. « Ce n’est pas le genre de communauté qui peut facilement faire face au fil du temps au défi présenté par les activistes bien établis avec des fonds étrangers et un pied dans le gouvernement ».

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