Pourquoi l’Etat islamique s’obstine à cibler des musulmans
Le chef actuel d’Al-Qaïda avait demandé au parrain de l’Etat islamique d’arrêter de tuer ses coreligionnaires à une occasion. Il ne l’a pas fait – et cela n’a pas été non plus le cas de ses successeurs idéologiques

L’Etat islamique s’obstine à massacrer des fidèles innocents – même musulmans – lorsqu’ils sont en train de prier. Le massacre horrible survenu vendredi dans le nord du Sinaï est un rappel frappant de cette réalité et entraîne la question : Pourquoi, et dans quel but ?
Tandis que personne, samedi soir, n’avait encore revendiqué le massacre meurtrier qui a tué 305 fidèles, les responsables égyptiens ont indiqué que les terroristes brandissaient le drapeau noir de l’Etat islamique alors même qu’ils ouvraient le feu à l’intérieur du lieu de culte. Les principaux suspects sont les membres de la Province du Sinaï de l’Etat islamique, le groupe connu dans le passé sous le nom d’Ansar Bayt al-Maqdis. Son chef, dont le nom de guerre est Abu Oussama (et de son vrai nom Muhammad al-Isawi), a succédé au mois d’août 2016 à Abu Dua al-Ansari, qui avait été assassiné.
L’attentat de vendredi a été perpétré contre une mosquée soufie – un courant mystique de l’islam qui avait prospéré dans le passé à travers toute la région et dont le message est généralement un message de tolérance, de paix et d’amour de Dieu et de l’humanité.
Que cette attaque ait été commise contre une mosquée n’a pas été une erreur. Oui, c’est un lieu commode lorsqu’il s’agit de cibler un vaste public et – ce qui est plus important encore aux yeux des terroristes – l’attentat a transmis le message aux Soufis de cesser de pratiquer leur religion.
Une haine unique nourrie à l’encontre des Soufis ne justifie toutefois pas ce massacre. L’enjeu va bien au-delà : C’est la haine envers tous ceux qui ne se conforment pas à l’islam salafiste – une version puritaine de la religion qui a émergé depuis l’Arabie saoudite au 18e siècle. Et tous ceux – chrétiens, Juifs, hindouistes, yézidis, chiites, soufis, ou même sunnites – tous ceux qui semblent avoir une pratique trop laxiste de leur religion, sont pris pour cibles.
Par définition, l’idéologie salafiste – mot qui dérive du terme arabe désignant les “aïeux” – est rétrograde. Les premières générations de musulmans qui étaient proches de Mahomet vivaient correctement, conformément à la philosophie, affirment les Salafistes, et la société devait lutter pour les imiter, évitant tout ce qui pouvait être considéré comme une innovation.
L’Etat islamique est un groupe djihadiste salafiste et ses membres estiment que l’islam salafiste doit se propager par l’épée.
Mais ce qui rend différent l’Etat islamique du groupe salafiste djihadiste original, Al-Qaïda, c’est qu’il n’a aucun scrupule à tuer d’autres musulmans.
En 2005, le numéro 2 d’Al-Qaïda de l’époque, Ayman al-Zawahiri, qui se trouve dorénavant à la tête du mouvement, avait envoyé un courrier au parrain de l’Etat islamique, Abu Musab al-Zarqawi, qui dirigeait l’aile d’al-Qaida en Irak.
Zarqawi, délinquant jordanien qui avait découvert Dieu alors qu’il était en prison, avait mené une campagne impitoyable contre les chiites en Irak, ciblant notamment des mosquées.
Zawahiri avait vivement demandé à Zarqawi de cesser de prendre pour cibles ceux qui n’étaient pas des Salafistes sunnites, de mettre un terme aux violences et aux décapitations, et d’arrêter d’imposer la loi salafiste partout où al-Qaida gagnait du territoire.
Zawahiri avait affirmé que les jihadistes avaient besoin d’un large soutien dans toute la société musulmane pour accomplir son objectif : la construction d’un califat.
Il avait également pressé Zarqawi de revenir à la raison.
« Les moudjahidines peuvent-ils tuer tous les chiites en Irak ? Un état islamique dans l’histoire a-t-il jamais tenté une telle chose ? », avait demandé Zawahiri.
Zawahiri pensait qu’une guerre avec les chiites pourrait survenir, mais bien plus tard.
Zarqawi n’avait pas écouté. Il avait continué à bombarder, décapiter et à imposer une interprétation stricte de la loi islamique partout où il le pouvait.
Mais peut-être la différence idéologique la plus distincte entre Zarqawi et ses frères d’Al-Qaïda avait été sa conviction que le front principal à mener ne se trouvait pas en Occident mais bien là, au Moyen-Orient. Il ne voulait pas jouer sur le long-terme. Il voulait tuer et massacrer, initier des tensions sectaires et établir un califat dans les meilleurs délais.
Zarqawi, qui a été tué lors d’une frappe ciblée des forces américaines en Irak en 2006, ne s’est pas contenté de faire des musulmans une cible légitime. Il a fait du meurtre des musulmans son principal objectif.
D’où cette réalité : Les musulmans sont les premières victimes, celles qui sont le plus fréquemment touchées par le terrorisme islamiste.
Les leaders arabes aujourd’hui comprennent que le terrorisme dans leurs pays émane d’une forme d’idéologie islamique radicale qui n’a cessé de s’imposer davantage au cours des dernières décennies. C’est pourquoi les dirigeants des états sunnites, comme l’égyptien Abdel-Fattah el-Sissi, le prince héritier saoudien Mohammad Bin Salman, le roi de Jordanie Abdallah et même le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, parlent souvent « d’islam modéré » et de « modérer l’islam ».
L’horrible idéologie de Zarqawi est l’une des branches de l’arbre salafiste. La question que doivent affronter les dirigeants arabes aujourd’hui est la suivante : Est-il possible de seulement arracher la branche, ou sera-t-il nécessaire de déraciner le tronc entier ?
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