Première conférence du mouvement juif psychédélique aux États-Unis
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Première conférence du mouvement juif psychédélique aux États-Unis

Le rabbin Zac Kamenetz voulait guérir des générations de traumatismes juifs grâce à des expériences psychédéliques - après son licenciement, il est déterminé à passer à l'acte

Le rabbin Zac Kamenetz est l'un des organisateurs du premier Sommet psychédélique juif. (Crédit : J. the Jewish News of Northern California; Arrière-plan : Autorisation de Shefa/Shannon Levin/ via JTA)
Le rabbin Zac Kamenetz est l'un des organisateurs du premier Sommet psychédélique juif. (Crédit : J. the Jewish News of Northern California; Arrière-plan : Autorisation de Shefa/Shannon Levin/ via JTA)

J. the Jewish News of Northern California via JTA — Au début de la pandémie de COVID-19, tandis que certains s’adonnaient à de nouveaux hobbies, le rabbin Zac Kamenetz a décidé de miser sur le rêve de toute une vie.

Car Kamenetz en nourrit un depuis toujours. Il rêve d’un monde dans lequel le traumatisme du passé, au sein de la communauté juive, pourrait guérir par le biais d’expériences psychédéliques, un monde dans lequel les rencontres mystiques, aidées par la chimie, feraient partie de la spiritualité juive – et que ce serait normal.

« Je rêve d’un espace, un jour, peut-être dans la zone Est du secteur de la baie de San Francisco, où les gens pourront vivre des expériences psychédéliques individuelles en toute sécurité, en étant soutenus, et où ils pourront ensuite intégrer ce qu’ils ont vécu à ce moment-là dans une communauté investie dans des programmes d’expériences mystiques avec autrui », avait-il déclaré au site J. the Jewish News of Northern California, en 2019. « Ce qui est totalement de la science-fiction – parce que cela n’existe pas ».

Mais c’était avant. Après avoir perdu son emploi de directeur de l’apprentissage au sein du Centre communautaire juif de San Francisco dans un contexte de licenciements multiples qui ont été entraînés par la pandémie de coronavirus, Kamenetz a décidé de concrétiser son rêve et, pour ce faire, il a fondé Shefa.

En moins d’un an, Kamenetz a obtenu des fonds de la part de donateurs juifs ainsi que de la part de la Dr. Bronner’s Family Foundation et de la Riverstyx Foundation – cette dernière se démarque en finançant un certain nombre de projets « psycho-spirituels ».

Il a aussi commencé à organiser des « cercles d’intégration » réguliers et à soutenir des rassemblements de groupe où les gens viennent échanger sur leurs expériences psychédéliques et tentent de déterminer leur sens.

A la fin du printemps, Kamenetz organisera un événement de deux jours qui devrait définitivement faire connaître Shefa : le tout premier Sommet psychédélique juif. Il est issu d’une collaboration entre la rabbin, Madison Margolin, qui est rédactrice-en-chef du magazine psychédélique DoubleBlind; et Natalie Lyla Ginsberg, directrice au sein de l’Association multidisciplinaire d’études psychédéliques (MAPS).

Les racines juives du groupe de Ginsberg, le MAPS, sont profondes. Son fondateur, Rick Doblin, avait été inspiré par un rêve – un songe où un homme s’était présenté. Il était un survivant de la Shoah et il avait dit avoir échappé au génocide pour transmettre un message : celui que Doblin devait consacrer toute son existence à la promotion de l’univers psychédélique, comme moyen de guérir les maladies humaines et parce qu’il empêcherait une nouvelle Shoah. L’organisation soutient la recherche et les actions visant à faire des drogues psychédéliques un outil thérapeutique.

Rick Doblin devant sa maison près de Boston, au mois d’octobre 2020. (Crédit : Ben Harris/ JTA)

Le sommet de Shefa se consacrera à des questions exclusivement juives en lien avec l’univers psychédélique. Avec quatre sessions virtuelles organisées par jour, le 2 et le 3 mai, l’événement réunira des dizaines de rabbins, d’érudits, d’artistes et autres, pour des rencontres sur différents sujets : « Le psychédélique a-t-il joué un rôle dans les pratiques juives antiques ? » ou « Pourquoi un si grand nombre de Juifs sont-ils attirés par l’Inde ? » ou encore « Traumatisme juif et thérapie psychédélique : Qu’est-ce que le soin culturellement informé ? »

Les substances psychédéliques – qu’elles soient végétales, comme la psilocybine (champignons hallucinogènes) ou de synthèse (comme le LSD) – sont illégales pratiquement partout dans le pays, même si certaines ont été dépénalisées à des degrés divers à Oakland et à Santa Cruz, en Californie ; à Denver, dans le Colorado; à Ann Arbor, dans le Michigan et dans l’état de l’Oregon. Mais cela n’a pas empêché les chercheurs et autres praticiens – certains ont été financés par la MAPS – de commencer à s’intéresser aux applications médicales de ces substances pour soigner, par exemple, le syndrome de stress post-traumatique, l’anxiété, la dépression et d’autres maladies.

Kamenetz a eu recours à la psilocybine à deux occasions – mais de manière légale, dans le cadre d’une étude de l’université John Hopkins sur les expériences psychédéliques telles qu’elles sont vécues par des responsables du culte – plusieurs religions étaient représentées.

Ces expériences ont été parmi les plus puissantes de toute son existence, a-t-il continué, et elles l’ont convaincu de la nécessité d’utiliser ces psychotropes dans un but de guérison au sein de la communauté juive.

« Je suis l’une des quelques personnes seulement qui peuvent affirmer avoir eu une expérience psychédélique légale dans ce pays », s’amuse Kamenetz. « Pouvoir évoquer librement cela, sans stigmatisation – dans la mesure il ne s’agit plus seulement de parler du fait de s’être adonné à quelque chose d’illégal – cela permet de commencer à discuter plus ouvertement du sujet. Quand une opportunité se présente d’entendre le témoignage de quelqu’un qui a pris des drogues hallucinogènes dans un cadre légal, les gens écoutent davantage ce qu’il y a à dire ».

Je suis l’une des quelques personnes seulement qui peuvent affirmer avoir eu une expérience psychédélique légale dans ce pays

Kamenetz dit être fier d’avoir créé une plateforme où les Juifs qui ont déjà utilisé ou travaillé avec des drogues psychédéliques peuvent échanger ouvertement.

« Je pense qu’on est des précurseurs », déclare-t-il. « Mais si cela n’avait pas été moi, ça aurait été quelqu’un d’autre ».

Ben, étudiant en 3e cycle de 34 ans, qui n’a pas voulu donner son nom complet, est l’un de ces nombreux Juifs à avoir expérimenté des produits psychédéliques. Il a assisté à deux cercles d’intégration de Shefa, des rencontres de 90 minutes qui comprennent des chants juifs, une brève étude de texte et des discussions autour d’expériences psychédéliques personnelles.

Il dit apprécier une ambiance ouverte et sans hiérarchie.

« On est encouragé à partager des expériences, à poser des questions et à obtenir des réponses », explique Ben.

« Pour ma part, j’ai des expériences psychédéliques significatives, accumulées depuis longtemps. J’ai beaucoup parlé de ça avec des Juifs qui ont vécu des choses similaires », continue-t-il.

Ben a entendu parler pour la première fois de Shefa quand Kamenetz avait été interviewé sur le podcast de Judaism Unbound.

« J’ai tout de suite su que je voulais participer au débat », déclare-t-il. « Et j’ai ressenti, d’une certaine manière, le même sentiment que beaucoup d’autres, ce sentiment partagé qu’il était important de parler, d’explorer cet univers, de créer des espaces où nous pourrions échanger ».

Quand le Sommet psychédélique juif a été annoncé, Ben n’a même pas regardé la liste des intervenants.

« J’ai juste vu le nom de la conférence et j’ai tout de suite demandé à être inscrit », raconte-t-il, même s’il admet être particulièrement heureux de pouvoir écouter Rodger Kamenetz, poète et auteur du livre « Le Juif dans le lotus ».

Le rabbin Kamenetz (qui n’entretient aucun lien avec l’auteur cité ci-dessus) est, lui aussi, très excité.

« Il y a cette grande famille juive de passionnés de l’expérience psychédélique qui va venir et apporter sa contribution, pour nous aider à avancer », explique-t-il. « C’est pour cela que ce sommet est tellement important à mes yeux. Je n’ai jamais pris part, dans le passé, à ce qui ressemble véritablement dorénavant à un nouveau mouvement ».

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