Près de San Francisco, les Juifs karaïtes font vivre la tradition
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Près de San Francisco, les Juifs karaïtes font vivre la tradition

Après avoir fui l’Egypte – coeur du mouvement au siècle dernier, une communauté réduite qui autrefois concurrençait le judaïsme rabbinique cherche maintenant à faire perdurer ses traditions en Amérique

C'est une coutume pour les Juifs karaïtes de prier à genoux sur le sol, comme on le voit ici dans le sanctuaire de la congrégation  Bnai Israel à Daly City, en Californie. (Autorisation des Juifs Karaïtes des Etats unis via JTA)
C'est une coutume pour les Juifs karaïtes de prier à genoux sur le sol, comme on le voit ici dans le sanctuaire de la congrégation Bnai Israel à Daly City, en Californie. (Autorisation des Juifs Karaïtes des Etats unis via JTA)

DALY CITY, Californie (J. The Jewish News of Northern California via JTA) — Venez donc un matin de Shabbat à la congrégation Bnai Israel dans ce quartier du nord de la Californie et, si vous êtes un Juif américain typique, vous retrouverez plusieurs choses qui vous sont familières.

Sur le devant de ce sanctuaire, une arche, et à l’intérieur de cette arche, plusieurs rouleaux de Torah. Un mur de commémoration qui rappelle les noms de tous les membres regrettés de la communauté. A l’entrée, un portant où sont accrochés des Talits – des châles de prière.

Mais avant de pénétrer à l’intérieur, vous devrez ôter vos chaussures, comme l’a fait Moïse lorsqu’il s’est approché du Buisson ardent. Jetez un coup d’œil au portant des Talits et vous noterez que les franges sont teintes, nouées et assemblées d’une manière qui vous semblera inhabituelle.

Devant les bancs, un espace ouvert et des tapis. Certains fidèles s’asseyent ou s’agenouillent et lorsqu’ils se prosternent, leurs têtes touchent le sol. Les prières respectent une structure unique à la tonalité très moyen-orientale.

Bnai Israël est la seule synagogue Kanaïte d’Amérique du nord, au service de la plus grande communauté juive dans la diaspora suivant les traditions d’un mouvement qui diverge du courant rabbinique dominant depuis le 8e siècle de l’ère commune. Environ 800 membres vivent dans des zones qui permettent de rejoindre la synagogue en voiture.

Les Juifs karaïtes diffèrent des Juifs rabbanites. Ils s’appuient sur ce qui est écrit dans la Torah en rejetant les pratiques et les interprétations issues de la loi morale, du Talmud et autres littératures rabbiniques.

Les deux communautés ont coexisté jusqu’au 10e siècle, lorsque le sage (rabbanite) Saadia Gaon a qualifié les Karaïtes d’apostats et a cherché à les exclure de la communauté juive. Les relations entre les deux communautés ont varié selon les époques et les lieux, mais l’antagonisme initial a longtemps terni la relation.

Dans la baie de San Francisco, où peu de Juifs rabbanites sont conscients de l’existence du judaïsme karaïte, la relation est cordiale même si elle n’est pas toujours proche sur le plan institutionnel.

Mais à un niveau personnel, de nombreux Juifs karaïtes sont impliqués au sein de la communauté juive dans son ensemble. Et un grand nombre d’entre eux ont fait leur bar-bat mitzvah dans des synagogues rabbanites.

Et pourtant, Bnai Israël est une petite communauté qui a été étroitement soudée et rassemblée par les ancêtres égyptiens de beaucoup de leurs membres ainsi que par leurs pratiques karaïtes. Comme de nombreuses communautés juives peu importantes, elle s’inquiète pour son avenir. Qui transmettra à ses enfants et à ceux qui s’y intéressent, les traditions karaïtes ?

Pour assurer l’avenir, la congrégation s’est embarquée dans un projet relativement modeste de construction qui aura pourtant un large et visible impact sur la communauté. Elle est en train de rénover son bâtiment de 3 500 m2 en pré-fabriqué et elle va créer un centre culturel de 1 000 m2, adjacent à la synagogue, qui servira à la fois de centre d’éducation, de musée et de centre social.

Il y a bien un Centre du patrimoine karaïte en Israël mais ce centre permettra la mise en place de la seule institution de ce type pour la Diaspora.

Pour une communauté aussi modeste, beaucoup de choses dépendront de ce projet.

« Si la génération actuelle de Juifs karaïtes aux Etats Unis échoue, cela sera difficile de donner un coup de fouet au mouvement de façon organisée », explique Shawn Lichaa, l’un des piliers de la communauté karaïte locale.

La pratique karaïte est généralement définie sous l’angle de ses différences avec le judaïsme rabbinique.

Point central de divergence : l’acceptation de la loi orale qui est considérée comme fondamentale par les Juifs orthodoxes, conservateurs et réformés, même si le judaïsme réformé ne considère pas ces mêmes législations comme contraignantes.

Des rouleaux de Torah Karaïtes stockés dans le style oriental. Ils sont rangés dans des contenants rigides. (Crédit : David A.M. Wilensky via JTA)
Des rouleaux de Torah Karaïtes stockés dans le style oriental. Ils sont rangés dans des structures rigides. (Crédit : David A.M. Wilensky via JTA)

La pratique casher rabbinique de ne pas mélanger le lait et la viande, par exemple, découle de certains versets limités dans la Bible spécifiant qu’un jeune chevreau ne devra pas être cuit dans le sang de sa mère.

La tradition rabbinique a étendu cette interdiction au mélange et à la consommation de toutes sortes de produits laitiers et de viande, dont les volailles, et a créé toute une série de lois sur la séparation des ustensiles de cuisson et l’adoption d’intervalle d’attente entre la consommation de viande et de produits laitiers.

Du point de vue des karaïtes, dans la casheroute, on peut mélanger la viande et les produits laitiers qui proviennent de différents animaux et chaque communauté – comme chaque individu – peut décider en son nom propre le niveau de rigueur dans le respect de ces lois.

Les karaïtes n’acceptent pas non plus les lacunes rabbiniques qui permettent de faciliter les restrictions du Shabbat. Les Juifs karaïtes ont épousé certaines traditions rabbiniques – c’est le cas de la bar mitzvah – tout en en rejetant d’autres, comme la fête de Hanoukka (qui célèbre des événements survenus 1 000 ans après ceux qui ont été décrits dans la Torah).

Il y a également des fils bleus dans les tzitzits des karaïtes, ce qui donne une allure distincte à leurs Talits – c’est ce qui a donné le nom en anglais du blog A Blue Thread que Lichaa a lancé il y a déjà longtemps sur le judaïsme karaïte.

Dans le sanctuaire de Bnai Israël, la majorité des femmes prennent place d’un côté, même s’il n’y a pas de mechitza pour les séparer officiellement des hommes. Chaque communauté karaïte ayant la capacité de définir ses normes propres, les mœurs américaines se sont installées dans la communauté et dorénavant, certaines femmes préfèrent s’asseoir dans l’espace principal.

Il y a aujourd’hui, selon les estimations, 30 000 Juifs Karaïtes en Israël, 1 500 aux Etats Unis et de petites communautés en France, au Royaume-Uni, en Turquie et en Russie. Mais jusqu’au milieu du 20e siècle, de nombreux Karaïtes vivaient dans des territoires arabes.

Pendant des siècles, l’une des plus grandes communautés karaïtes dans le monde se trouvait au Caire, d’où sont venus les premiers membres de la communauté de la baie de San Francisco.

Il y avait au Caire un quartier karaïte d’environ 5 000 personnes adossé au quartier juif. Les relations entre les Juifs karaïtes et rabbanites au Caire étaient étroites. Le Genizah du Caire, une vaste réserve d’écrits juifs découverts dans une synagogue rabbanite de la ville au 19e siècle, comprenait un certain nombre de documents karaïtes.

Lors de ce que les karaïtes appellent parfois « le deuxième exode », la communauté a quitté l’Egypte au cours du siècle dernier après la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948. D’autres ont suivi le mouvement après la guerre du Sinaï de 1956. Au cours de la guerre des Six jours en 1967, les hommes Juifs qui restaient en Egypte ont été placés dans des camps pendant deux ans : ils ont été les derniers à partir.

Au fil des années – en grande partie en raison de parents et de proches qui se trouvaient déjà sur la baie de San Francisco — un grand nombre de Juifs karaïtes égyptiens se sont rassemblés là-bas.

Un rang de châles de prière à la Congrégation Bnai Israel montre le style unique de tzitzit utilisé par les Juifs karaïtes. (Crédit : David A.M. Wilensky)
Un rang de châles de prière à la Congrégation Bnai Israël montre le style unique de tzitzits utilisé par les Juifs karaïtes. (Crédit : David A.M. Wilensky)

En 1994, la communauté karaïte de la baie a acheté une bâtisse à la congrégation Bnai Israël qui était sur le point de fermer. La congrégation Karaïte a adopté le nom qui était déjà inscrit sur l’immeuble.

Le centre culturel ne serait resté qu’un rêve s’il n’y avait eu l’union fortuite de David Ovadia et de Maryellen Himell-Ovadia, tous deux âgés de 60 ans, qui sont à la tête des travaux de collecte de fonds et de rénovation.

Ovadia est karaïte juif par héritage et un ingénieur de formation ; Himell-Ovadia est une ancienne membre de la congrégation Emanu-El de San Francisco et une leveuse de fonds expérimentée.

Ovadia est arrivé dans la baie de San Francisco depuis l’Egypte en 1963 alors qu’il avait 13 ans.

« Durant cette période, un grand nombre de mes autres oncles, et tout le monde d’ailleurs, sentait la pression et tout ce qui était en train de se passer en Egypte », dit-il. Tandis que d’autres au sein de sa communauté craignent pour l’avenir de la tradition karaïte, la foi d’Ovadia résiste pour sa part à toute épreuve.

« Je n’ai jamais douté », dit-il. « Nous nous assurons que cette tradition se perpétue. Et nous vivrons mille ans et plus ».

Himell-Ovadia considère qu’elle est une passerelle entre les communautés karaïte et rabbanite dans la baie de San Francisco — une passerelle qui, elle l’espère, n’aura de cesse de se consolider.

« Il ne s’agit pas seulement d’améliorer ou de faciliter les choses au sein de la communauté karaïte mais aussi de construire des passerelles avec le monde, dans un sens plus large, et de faire de ce lieu un endroit accueillant pour ceux qui veulent venir apprendre ce qu’est cette culture unique de l’une des branches de l’arbre familial juif », dit-elle.

La communauté Bnai Israël a d’ores et déjà collecté 1,1 million de dollars sur son objectif de 1,2 million de dollars.

La campagne en faveur du centre culturel est une concession approuvée par le fonds de dotation de la fédération de la communauté juive basée à San Francisco, même si elle ne compte que pour un modeste pourcentage des sommes collectées.

Dans six semaines, la congrégation quittera sa bâtisse et sera hébergée par d’autres jusqu’aux grandes fêtes juives, où elle devrait pouvoir réintégrer ses locaux.

Lichaa, 37 ans, blogueur du site Blue Thread, est également le créateur de la société Karaite Press.

Lancée en février 2016 avec la publication d’un commentaire karaïte datant du 12e siècle sur le Livre d’Esther, la société Karaite Press a pour objectif de mettre à disposition de la communauté et du public au sens large les grands écrits historiques karaïtes – un grand nombre d’entre eux sont écrits en arabes et ont été jusqu’à présent conservés uniquement sous forme manuscrite.

Lichaa, né à San Francisco et fils de parents karaïtes venus du Caire, a grandi à Foster City, où il a fréquenté l’école hébraïque à la congrégation de la péninsule du Sinaï.

Au Caire, les membres de la communauté karaïtes vivaient à proximité les uns des autres. Mais, ajoute Lichaa, « lorsque nous sommes arrivés aux Etats Unis, nous n’avions pas cette proximité, un lieu central où nous puissions vivre et suivre un enseignement avec nos propres professeurs. Le plus facile était de rejoindre les synagogues locales ».

Aujourd’hui, la congrégation de Daly City offre des programmes d’éducation, mais aucun spécifiquement pour les enfants.

« Nous les formons à la prière, en tête à tête. Je participe un peu à ça », dit Lichaa.

Une bar mitzvah qui a eu lieu récemment à Bnai Israël est devenue une affaire majeure, attirant une foule de 150 personnes dans le petit sanctuaire.

Le nouveau centre offrira une série de programmes, « tout, depuis des cours de cuisine, des cours d’histoire jusqu’aux arts », dit-il. « Je vois bien le mardi soir une maison ouverte où nous serons ouverts à la communauté. Les gens pourront venir, il y aura à manger et des boissons. Et peut-être, dans la soirée du jeudi, nous aurons une opportunité d’enseignement spécifique ».

Lichaa travaille pour garantir que les cours puissent être diffusés en ligne et en direct, ce qui permettra aux enseignements d’être accessibles à un public large.

Le centre comprendra également une exposition tournante de rouleaux de Torah, d’artisanat, de manuscrits karaïtes et autres.

Lichaa se considère d’abord comme Juif, puis comme karaïte.

« J’ai réalisé que ma forme préférée de judaïsme était le judaïsme karaïte, dit-il. Si vous êtes juif orthodoxe, je comprends que vous suiviez la tradition rabbinique. Mais pour tous les autres, je me demande pourquoi le judaïsme karaïte ne peut pas être l’une des options au menu ».

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