Prof. Levy : Personne ne veut régler la question de l’enrôlement des Haredim
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Prof. Levy : Personne ne veut régler la question de l’enrôlement des Haredim

Pour le professeur Yagil Levy de l'Open University, ni les partis religieux ni les laïcs ne souhaitent de compromis sur la conscription des Haredi

Des Juifs ultra-orthodoxes manifestent contre le projet de loi sur le service militaire. (Yonatan Sindel/Flash90)
Des Juifs ultra-orthodoxes manifestent contre le projet de loi sur le service militaire. (Yonatan Sindel/Flash90)

Avigdor Liberman, leader du parti Yisrael Beytenu, a depuis longtemps placé la question de l’enrôlement militaire des ultra-orthodoxes au centre du programme de son parti.

M. Liberman s’était dit intéressé à se joindre à un gouvernement Netanyahu de droite, mais il ne voulait pas faire de compromis sur les détails de la loi qui a été adoptée en première lecture en juillet dernier et qui prévoit des sanctions financières pour les yeshivot qui ne respectent pas les quotas pour la conscription de leurs élèves. Les partis ultra-orthodoxes ont exprimé leur opposition catégorique à ce projet de loi dans sa forme actuelle et insistent pour que ses dispositions soient assouplies.

La question semble jusqu’ici insurmontable. Mais un universitaire israélien pense que Liberman et les ultra-orthodoxes sont tous deux des fanfarons.

Selon le professeur Yagil Levy, qui étudie les relations entre la société israélienne et l’armée à l’Université ouverte, il n’est pas du tout certain que Liberman et le camp ultra-orthodoxe préfèrent vraiment résoudre ce problème une fois pour toutes.

Le plus grand désastre qui pourrait arriver à Avigdor Liberman serait que les ultra-orthodoxes disent : « D’accord, nous cédons. Que tout le monde s’enrôle dans l’armée, ça n’a plus d’importance pour nous. Ce serait la plus grande catastrophe pour lui… et d’un autre côté, ils ne peuvent pas céder complètement », dit Levy dans une interview à Zman Yisrael, le site en Hébreu du Times of Israël.

Le Professeur Yagil Levy. (CC-SA/Gidon Markovitz)

« En fin de compte, il y a un intérêt général à faire perdurer cette controverse. Pour l’entretenir, nous devons le maintenir en bon état, et c’est ce que fait Liberman », dit M. Levy. « Je crois qu’il pense que les ultra-orthodoxes devraient s’enrôler, mais je crois aussi qu’il a intérêt à faire en sorte que cet écart entre la demande d’enrôlement total et l’enrôlement partiel demeure un conflit permanent qui sert ses intérêts électoraux.

M. Levy a pris un moment pour expliquer pourquoi cette question est perçue comme étant si importante, ce qui est en jeu pour les deux parties et comment son impact dépasse largement le cadre de la communauté ultra-orthodoxe.

Zman Yisrael : Quelle est exactement la controverse entre le parti laïc Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman et les partis ultra-orthodoxes, et quel est le compromis proposé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu ?

Prof. Yagil Levy : Le débat est le suivant. Liberman aimerait que le projet de loi [qui a été adopté en première lecture en juillet dernier, mais qui doit encore passer deux autres votes de la Knesset avant de devenir loi] inclue la possibilité d’utiliser des sanctions pénales contre ceux qui ne s’enrôlent pas, alors que les ultra-orthodoxes voudraient le garder plus informe et confier cette décision au gouvernement, qui a plus de capacité de manœuvre.

Le désaccord se situe entre l’opinion selon laquelle l’enrôlement ultra-orthodoxe devrait être soumis aux règles de l’enrôlement obligatoire [qui s’appliquent au reste de la population juive d’Israël] – c’est-à-dire que l’État émet l’ordre d’enrôlement, et force quiconque ne respecte pas les règles officielles à s’engager selon ces règles. Les ultra-orthodoxes veulent maintenir le statu quo, qui considère que l’enrôlement [pour eux] est effectivement volontaire.

En d’autres termes, il est vrai qu’il existe [actuellement] des quotas légaux d’enrôlement [pour les ultra-orthodoxes], mais en fin de compte, il y a des négociations avec les rabbins et les dirigeants communautaires. Là où il y a des hommes ultra-orthodoxes qui abandonnent le monde de la yeshiva – ceux qu’on appelle les shababnikim ou sous un autre nom – et qui se trouvent en dehors de ce cercle, leur enrôlement peut se faire. Ceux qui sont dans la yeshiva ne peuvent être enrôlés. Cette situation donne beaucoup de pouvoir aux rabbins et aux dirigeants de yeshivot.

Une manifestation en mars 2019 à Jérusalem contre l’enrôlement forcé d’un soldat ultra-orthodoxe. (Noam Rivkin/Flash90)

En quoi l’insistance de Liberman sur la réforme de l’enrôlement vous paraît-elle crédible ?

C’est crédible du point de vue qu’il se considère comme représentant d’un secteur qui s’enrôle en grand nombre dans l’armée – les immigrants de l’ancienne Union soviétique. Il exige, en leur nom, une responsabilité égale [des Haredim] du fardeau. Les partis modérés, comme le parti de Naftali Bennett [HaYamin HaHadash], pourraient ostensiblement faire une demande similaire.

Mais le mouvement sioniste religieux ne veut pas être en position de conflit avec la population ultra-orthodoxe… Yesh Atid est une exception – il se considère comme le représentant des enrôlés, et pour cause : l’enrôlement était l’un de ses symboles majeurs.

En ce sens, Liberman pense ce qu’il dit.

En quoi son insistance n’est-elle pas crédible ?

Lui et d’autres s’intéressent beaucoup, non pas nécessairement à une solution au problème, mais à sa perpétuation, à faire du sujet de l’enrôlement ultra-orthodoxe un sujet de débat permanent.

On part de l’hypothèse que le pourcentage d’exemptions pour la population ultra-orthodoxe sera toujours plus élevé qu’il ne l’est parmi les autres groupes juifs. Cette situation aide les partis laïcs à établir une frontière claire entre ceux qui font partie du collectif israélien ultime et ceux qui n’en font pas partie, qu’il s’agisse de la population ultra-orthodoxe ou arabe – autrement dit, des groupes qui ne servent pas dans l’armée. Ce faisant, les [partis laïcs] peuvent redessiner la définition de l’“israélité” proprement dite.

Le ministre de la Défense, Avigdor Liberman, est reçu par le ministre de la Santé, Yaakov Litzman (à gauche), lors d’un repas pour célébrer la naissance du petit-fils de Litzman, le 18 juin 2017. (Shlomi Cohen/FLASH90)

Comment cela sert-il les ultra-orthodoxes ?

Les radicaux d’entre eux sont considérés comme protégeant le monde de la Torah, et les yeshivot elles-mêmes empêchent l’enrôlement de ceux qui ne veulent pas y participer. En tant que rabbins, ils ont beaucoup de pouvoir de négociation avec leurs élèves : « Soit tu persévères dans tes études, soit tu ne le fais pas – et on te met à la porte et tu devras t’engager ». En vertu de cet argument, tant que le monde des quotas existera, ils pourront négocier avec l’armée et l’État. Cela leur donne un contrôle que personne d’autre en Israël n’a. Contrairement à la population qui doit s’enrôler, il y a ici un intermédiaire qui, en fin de compte, détermine dans une large mesure qui ira et qui n’ira pas, au niveau du groupe et aussi au niveau individuel. Chaque chef de yeshiva a ce pouvoir.

Comment les Arabes voient-ils ce débat ?

Les dirigeants de la population arabe préfèrent que ce débat continue sans eux et que l’Etat ne soit pas tenté d’imposer le service militaire obligatoire aux Arabes. En fin de compte, l’extrême droite pourrait être tentée pour un instant de rendre l’enrôlement ou le service national obligatoire pour les Arabes.

Les Arabes n’en veulent pas parce que cela soustrairait les jeunes à leur contrôle et créerait un lien plus fort entre eux et les institutions nationalistes de l’État, ce qui ne les intéresse en rien.

Il n’est pas non plus certain que ce soit dans l’intérêt de l’État, puisque le marché du travail est limité dans sa capacité d’absorber ceux qui effectuent le service national civil sans créer d’injustices.

La droite entre autres a intérêt à tester les Arabes de cette façon, et peut-être à créer un groupe de personnes qui refusent de s’engager. Cela servira ceux qui prétendent qu’ils ne sont pas loyaux envers l’État. Les Arabes eux-mêmes ne prennent pas de position active sur cette question, et préfèrent que la discussion continue à avoir lieu entre Juifs.

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