Quand Lapid se rend à Washington
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Quand Lapid se rend à Washington

Le politicien centriste voyage de par le monde pour se positionner en possible futur Premier ministre

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le chef de file du parti Yesh Atid, Yair Lapid, rencontre des électeurs, le 16 mars 2015. (Crédit photo: Meir Vaknin / Flash90)
Le chef de file du parti Yesh Atid, Yair Lapid, rencontre des électeurs, le 16 mars 2015. (Crédit photo: Meir Vaknin / Flash90)

Une figure politique israélienne de premier plan a passé une grande partie de la semaine dernière aux Etats-Unis, s’entretenant avec des sénateurs, des fonctionnaires de la Maison Blanche et un secrétaire du cabinet au sujet des pourparlers de paix bloqués avec les Palestiniens et de l’accord imminent sur le nucléaire iranien.

Cette personnalité israélienne n’est pas le Premier ministre (et ministre des Affaires étrangères) Benjamin Netanyahu, ni le ministre en charge des pourparlers sur l’Iran (Yuval Steinitz) ou sur les pourparlers de paix (Silvan Shalom).

En fait, il n’était pas ministre du tout, ou plutôt il ne l’est plus. Il s’agissait de Yair Lapid, l’ancien ministre des Finances qui siège maintenant dans l’opposition à la tête du parti Yesh Atid – comptant 11 sièges -, dont Netanyahu n’a pas voulu dans le nouveau gouvernement après que les deux se soient constamment chamaillés dans le précédent.

Mais cela convient tout à fait à Lapid, parce que, comme il l’a expliqué dans une interview donnée à New York en fin de semaine dernière, il a des plans plus ambitieux pour son parti et son pays.

L’emploi du temps du voyage a été essentiellement centré sur la diplomatie, avec des rencontres avec le secrétaire au Trésor Jack Lew, les sénateurs démocrates Chuck Schumer, Elizabeth Warren et Cory Booker, le sénateur républicain Lindsey Graham, des interventions,entre autres, à Brookings Institution, à l’American Jewish Committee et à la Park Avenue Synagogue, ainsi qu’avec des responsables israéliens de haut niveau comme l’ambassadeur à l’ONU Ron Prosor.

La prochaine étape de Lapid sera le Royaume-Uni, où il projette de dire aux dirigeants britanniques qu’un boycott d’Israël « ne sert qu’à attiser la haine et … sape tout espoir de progrès diplomatique », selon un communiqué de presse de Yesh Atid.

Ce genre de diplomatie intensive à l’étranger est un profond changement pour l’ex-présentateur de télévision. Yesh Atid, le parti de Lapid, a connu un succès étonnant aux élections de 2013 grâce à un programme économique et social exclusivement national, bouleversant les prédictions de sondeurs en raflant 19 sièges. Il a ensuite servi comme ministre des Finances dans le dernier gouvernement, où son parti a occupé des ministères exclusivement ‘intérieurs’ – Finance, Santé, Sciences, et Social.

Yair Lapid lors de la réunion hebdomadaire du gouvernement à Jérusalem, le 30 novembre 2014. (Crédit photo: Alex Kolomoisky / Pool / Flash90)
Yair Lapid lors de la réunion hebdomadaire du gouvernement, à Jérusalem, le 30 novembre 2014. (Crédit photo: Alex Kolomoisky / Pool / Flash90)

Les premiers contacts de Lapid avec les questions de haute stratégie, de guerre et de paix ne sont venus que dans le cabinet de sécurité, où il a assisté à des briefings occasionnels de responsables militaires et du renseignement et avait eu l’occasion de voter sur les questions stratégiques majeures que Netanyahu a choisi de porter devant le cabinet. Et alors qu’il était constamment en désaccord avec les autres membres du cabinet sur les questions intérieures – les réformes en matière de logement, d’incorporation des ultra-orthodoxes à l’armée, le projet de loi de l’État-nation, le mariage civil et d’autres – les votes de Lapid sur les questions de sécurité, autant qu’on puisse les connaître, furent résolument moins rebelles.

Cette focalisation du leader centriste est en train de changer de façon spectaculaire, et la raison en est claire. Interrogé sur la raison de son voyage, il a simplement répondu : « Yesh Atid a dit dès le début que nous voulons être un parti de pouvoir, parce que nous voulons changer le pays, et ceci est la façon y parvenir. »

D’innombrables petits et moyens partis ont grimpé et sont rapidement tombés sur les questions intérieures. La propre expérience de Lapid démontre les limites de la politique axée sur l’intérieur. Yesh Atid est né, a remporté 19 sièges à la Knesset et cinq postes ministériels, s’est effondré à 11 sièges, s’est trouvé relégué dans l’opposition, et a vu de larges pans de son électorat rejoindre le nouveau parti centriste Koulanou – le tout en l’espace de deux ans.

Les Israéliens se soucient certes de l’économie, mais ils ne sont disposés à accorder l’onction de Premier ministre qu’en fonction des questions de défense, du moins durant les deux dernières décennies. Et quand on parle de défense, ce n’est pas un hasard si les Israéliens ont élu Netanyahu du Likud à quatre reprises en 19 ans. Les sondages suggèrent que Netanyahu bénéficie d’un avantage politique clair sur ses rivaux : les Israéliens font confiance à son approche prudente (ses détracteurs disent : obstinée) de la sécurité nationale.

Et donc, depuis les élections du 17 mars, Lapid a entrepris de construire une nouvelle image de l’identité politique de son parti : celle d’une alternative au Likud centrée sur la défense.

Lapid est peut être un néophyte relatif en politique, mais il n’est pas un novice quand il s’agit de décrypter l’humeur du public. Il a été un des chroniqueurs les plus populaires d’Israël en donnant la parole – ce que ne pouvaient rarement se permettre des experts plus engagés – à des opinions souvent contradictoires et nuancées du public laïc dominant.

Avec sa nouvelle approche, il croit qu’il va décrypter une fois de plus l’humeur nationale, laquelle se méfie de la gauche, mais ne met pas beaucoup d’espoir dans la droite.

« Je ne crois pas qu’un changement de gouvernement puisse venir de la gauche, a-t-il dit. La gauche israélienne ne gagnera pas les élections dans ce pays pour des raisons qui sont démographiques, sociologiques, historiques – chacun a ses raisons. Quand vous regardez les valeurs et les croyances partagées par la plupart des citoyens israéliens, vous voyez qu’elles ne sont pas de gauche. »

Mais les victoires répétées du Likud dans les urnes, enracinées dans les préoccupations sécuritaires du public, ne signifient pas qu’il est invincible, aussi longtemps que l’alternative peut gagner la confiance du public sur le thème de la sécurité.

Cette condition explique que le changement « ne peut venir que du centre. Les Israéliens vont voter pour un grand parti centriste, comme ils l’ont fait auparavant. »

« Nous ne sommes pas un parti de gauche, nous ne sommes pas un parti de centre-gauche. Je viens d’une famille nationaliste, comme une grande partie de la direction du parti (…) Je suis un faucon en matière de sécurité, et l’ai toujours été. »

Ainsi dimanche, Lapid a émis un communiqué défendant la campagne d’Ortal Tamam pour supprimer le financement public au théâtre arabe israélien qui a mis en scène l’histoire du terroriste Walid Daka, qui purge actuellement une peine de prison à vie pour l’enlèvement et l’assassinat de Moshe, l’oncle d’Ortal, quand il était un soldat de 19 ans.

« Après tout le cirque médiatique autour de cette question, l’histoire est toute simple, il s’agit de ce qui est juste (et de ce qui ne l’est pas): nous ne pouvons pas, sous le prétexte d’avoir l’esprit ouvert, financer cette insanité », a-t-il écrit sur Facebook avec une photo de lui à côté d’Ortal.

La question du financement par l’Etat pour de l’art qui semble glorifier les terroristes a fait les manchettes ces derniers jours et est devenue une autre ligne de démarcation entre la gauche et la droite. Lapid a pris clairement position pour la droite.

En effet, les accusations de Lapid contre la gauche ressemblent fort à celles qu’on entend à droite : « Nous ne sommes pas de ceux qui disent que les mouvements de boycott sont nés à cause de la politique israélienne », a-t-il dit lorsqu’on lui a demandé la différence entre Yesh Atid et la gauche. D’après lui, ces mouvements sont « antisémites et haïssent Israël ».

«Et nous ne parlons de séparation d’avec les Palestiniens sur la base des droits de l’homme » – un discours discrédité, suggère-t-il, dans les violentes séquelles des pourparlers de paix d’Oslo et du retrait de Gaza – « mais sur la nécessité israélienne de demeurer un pays juif et sioniste ».

Yair Lapid le 1er janvier 2015. (Photo: Ben Kelmer / Flash90)
Yair Lapid, le 1er janvier 2015 (Photo: Ben Kelmer / Flash90)

Les positions du parti sur la sécurité sont claires, et Lapid passe alors au message principal sur lequel il place ses espérances ambitieuses : alors que le Likud gouverne en flattant les secteurs et les communautés étroits (il faut comprendre : les ultra-orthodoxes), Lapid promet qu’il ne le fera pas.

« Un parti de centre a besoin d’un centre israélien fort – et pas seulement sur le plan politique. Il est normal qu’il existe différentes communautés dans le pays, mais elles doivent toutes d’abord obéir à la loi, et partager les droits et obligations de tous. »

Pour Yesh Atid, « centre » signifie « mainstream. » C’est un euphémisme pour la majorité de la classe moyenne qui se sent débordée par les exigences inégales des secteurs et des communautés étroites. Ce sentiment, estime Lapid, est très répandu tant à droite qu’à gauche. C’est là où Netanyahu, dont le long règne entraîne nécessairement des compromis politiques avec les minorités telles que les ultra-orthodoxes, est vulnérable.

Cette bataille pour le mainstream « n’est pas une position tactique » pour le parti, mais constitue la guerre de culture servant de catalyseur qui, selon Lapid, peut transformer son parti – aujourd’hui moyen – en prétendant au leadership national : « Il s’agit d’un ensemble de croyances et d’opinions qui sont, je le pense, partagées par la plupart des citoyens d’Israël (…) Nous avons un pays qui devient lentement plus fragmenté, plus divisé, qui ne possède plus la force intérieure et la solide gouvernance pour prendre les importantes décisions qu’il doit prendre. Nous n’avons pas beaucoup de temps, et cela ne viendra ni de la gauche ni de la droite. »

Dans sa quête pour le statut du parti de pouvoir, Yesh Atid « va se tourner d’abord vers la droite. Je crois qu’il y a un grand nombre de personnes, qui ont jadis été appelés ‘le peuple de [Menachem] Begin’, qui ne sont pas satisfaits de ce qui se passe au Likud, et ils ont raison ».

Cela fait 16 ans que la gauche n’a pas remporté une élection israélienne. C’est une preuve, estime Lapid, que toute alternative sérieuse à un gouvernement de centre-droit doit venir du centre-droit.

Devenir réaliste

Les ambitions de Yesh Atid sont intéressantes par ce qu’elles suggèrent sur les sentiments complexes qui traversent l’électorat israélien. Mais cela ne les rend pas réalistes.

Même au plus bas, les travaillistes et le Likud n’a pu compter que sur la base de leurs électeurs dévoués, respectivement avec 13 et 12 sièges, en 2009 et 2006. Ce sont les électeurs qui restent coûte-que-coûte avec leur parti quand la victoire était impossible, quand leur leadership était impopulaire et semblait totalement incapable d’influencer l’ordre du jour national. Ceci est la « base » de militants, dont les identités politiques sont en quelque sorte liées aux parti lui-même, et non pas avec un leader ou une campagne particulier.

Se trouvant maintenant dans un « déclin » semblable, selon les normes d’un parti aspirant au pouvoir, Yesh Atid doit se demander s’il a trouvé sa base dévouée. De nombreux analystes ont été impressionnés que Lapid ait pu préserver 11 de ses 19 sièges aux élections de mars. Ils s’attendaient à ce que Yesh Atid fasse bien pire. Mais ce succès est venu après une campagne épuisante et généralement réussie dans laquelle on estime que les leaders du parti ont parlé personnellement à pas moins de 100 000 Israéliens.

Combien de ces 11 sièges sont assurés dans les prochaines élections? Le parti pourra-t-il s’élever au-dessus de ce chiffre, ou va-t-il se trouver coincé dans une campagne frénétique permanente pour le même électorat volage ?

« Nous n’avons pas visé le poste de Premier ministre lors de la dernière campagne », a dit Lapid. « Nous avons léché nos blessures de la dernière législature. Le plus drôle est que bien que nous ayons essayé de dire aux gens, lors de la campagne, ce que nous avions accomplis, ils ne l’ont finalement vu que lorsque la [nouvelle coalition] a commencé à démanteler tout cela – du service national, au tronc commun [dans les écoles ultra-orthodoxes] en passant par le cabinet réduit. Maintenant, tout le monde sait ce que nous avons fait, et il est temps de passer à la phase suivante. »

Et donc Lapid fait toujours campagne, tentant d’ajouter un pan diplomatique à son CV qui sied, l’espère-t-il, à un candidat au poste de Premier ministre.

Que dit-il aux nombreux dirigeants étrangers qu’il a rencontrés ? Sur chaque sujet, il semble qu’il ait présenté exactement ce qu’il prétend représenter : les vues du grand public israélien.

« Je leur ai dit que sur la question iranienne, à l’exception de la gauche très radicale, il n’y a aucune personne saine d’esprit parmi nous [les Israéliens] qui ne dise pas la même chose : que l’Iran ne doit pas passer au stade nucléaire, et que cela signifie qu’il ne faut écarter aucun moyen pour empêcher cela. »

« Au sujet du BDS, je dis toujours que nous devons passer de la défense à l’attaque. Avec les boycotts, il ne faut pas nous excuser et expliquer que « nous sommes un pays démocratique ». C’est vrai que nous sommes une démocratie, mais BDS n’est pas une organisation pour les droits de l’homme. Ils sont des marionnettes du Hamas et du Jihad islamique et des mouvements les plus radicaux de personnes qui pendent les homosexuels, oppriment les femmes et coupent les mains des gens. Et à tous ces gens qui pensent, en Europe et en Amérique, qu’ils font quelque chose de positif ou défendent les faibles, il faut leur dire d’une manière claire qu’ils soutiennent en fait des organisations terroristes du type de celles qui ont perpétré le 11 septembre aux États-Unis et les attaques terroristes contre les métros de Londres et de Madrid, ainsi que l’État islamique et al-Qaïda. »

Sur les Palestiniens, le message de Lapid, sans surprise, fait écho à la fois aux espoirs régionaux de Netanyahu et à la position de Herzog en faveur d’un retrait de la Cisjordanie.

« Nous devons aller à une conférence régionale, en collaboration avec une coalition des pays modérés dans le monde arabe, les pays qui craignent l’effondrement de l’Etat : l’Egypte, la Jordanie, l’Arabie saoudite, les Etats du Golfe, dont certains coopèrent maintenant l’un avec l’autre au Yémen. Ils comprennent aujourd’hui que la menace centrale à laquelle ils sont confrontés est la dissolution de l’Etat et la montée de différents groupes de type « califat », et ils sont à la recherche d’un partenaire. Ils doivent choisir entre deux anciens ennemis, l’Iran et Israël, et ils préfèrent Israël. Nous devons coopérer avec eux, nous rendre à une conférence régionale qui comprenne l’Autorité palestinienne, et commencer à parler de l’acte douloureux de la séparation d’avec les Palestiniens, parce que l’Etat d’Israël ne peut pas absorber 3,5 millions de Palestiniens et demeurer dans le même temps juif et démocratique. »

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