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Qu’est-ce que l’antisémitisme ? Des archives US servent de guide et de mise en garde

La 55e conférence de l'Association pour les études juives devait évoquer l'histoire – mais les problèmes de la diaspora juive liés à la guerre entre Israël et le Hamas ne pouvaient être ignorés

L'Association for Jewish Studies a tenu sa 55e conférence annuelle à San Francisco, du 16 au 20 décembre 2023. (Crédit photo JTA)
L'Association for Jewish Studies a tenu sa 55e conférence annuelle à San Francisco, du 16 au 20 décembre 2023. (Crédit photo JTA)

SAN FRANCISCO (JTA) – Les employés d’un café de New York ont-ils démissionné à cause des idées pro-israéliennes de son propriétaire ? La bibliothèque de Cooper Union a-t-elle été bouclée pour protéger les étudiants juifs qui se trouvaient à l’intérieur d’une foule de manifestants pro-palestiniens en colère ?

Dix semaines après le début de la guerre entre Israël et les terroristes palestiniens du Hamas, c’est le genre d’histoires qui suscitent des débats houleux sur les réseaux sociaux : des Juifs crient au sectarisme et des critiques d’Israël affirment que l’antisémitisme sert à les faire taire.

Mais ce ce sont pas ces événements – du moins pas officiellement – qui ont fait l’objet d’un débat lors de la 55e convention annuelle de l’Association for Jewish Studies, qui s’est tenue la semaine dernière à San Francisco. Un millier d’érudits se sont retrouvés pour établir des contacts et parler de leur sujet de recherches, qui, dans le cas des historiens, spécialistes de la Bible et philosophes, est lié au passé, parfois vieux de plusieurs siècles.

Mais la guerre – qui a commencé lorsque des milliers de terroristes dirigés par le Hamas ont pris d’assaut le sud d’Israël et massacré 1 200 personnes, pour la plupart des civils, et kidnappé 240 otages dont près de 120 sont toujours aujourd’hui dans la bande de Gaza – a été très présente lors de cette conférence, faisant de questions historiques des débats d’une extrême actualité.

Un orateur a, par exemple, évoqué l’attitude des Juifs envers la contraception dans les années 1950 pour finir bombardé de questions sur les craintes juives en matière de sécurité et les raisons pour lesquelles elles sont ignorées par les programmes de diversité, équité et inclusion des universités. Lors d’une session sur la situation des chercheurs en études juives au sein d’universités chrétiennes ou de petite taille, les panélistes ont regretté que l’on attende d’eux qu’ils s’expriment au nom de tous les Juifs sur les problèmes du Moyen-Orient.

Lors d’une session – intitulée de manière manifestement éloignée de toute polémique « Obstacles aux archives : identifier l’antisémitisme » – le modérateur a rappelé que les panélistes évoqueraient les problèmes de la recherche sur l’antisémitisme dans les archives, et non les événements actuels. « Bien que nous soyons tous très conscients des problèmes liés à l’antisémitisme aujourd’hui », a déclaré Deborah Dash Moore, historienne de renom de l’Université du Michigan, « nous allons cette fois regarder derrière nous ».

Ce fut un vœu pieux. Même en parlant de l’antisémitisme au milieu du XXe siècle, les orateurs ont donné le sentiment de s’exprimer sur l’histoire du café ou de la Cooper Union. Qui peut définir l’antisémitisme ? Si les Juifs disent que c’est de l’antisémitisme, peut-on les croire ?

A l’instar de Moore, Riv-Ellen Prell, elle aussi une sommité des études juives depuis une quarantaine d’années, a parlé de ses recherches, à l’Université du Minnesota, sur un possible cas d’antisémitisme au sein de l’école dentaire, à la fin des années 1930.

Trois étudiantes juives du programme d’hygiène dentaire se sont entendu dire par une administratrice – « pour leur bien », selon les archives – que l’école ne pourrait pas leur garantir d’emploi une fois leur diplôme en poche car de nombreux dentistes refuseraient d’embaucher des Juifs. Ces femmes ont pris cela comme une invitation à peine voilée à abandonner les études, et un journal juif local a publié un éditorial contre le « système mis en place contre les Juifs ».

En 2019, au moment où l’université envisageait de débaptiser des bâtiments portant le nom de ségrégationnistes et antisémites, un régent a déclaré que Prell avait injustement conclu de ces documents que l’école dentaire était antisémite et que l’administratrice du programme dentaire, loin d’être une nazie ou un membre du Ku Klux Klan, était le fruit de son époque et voulait faire au mieux.

Illustration : Des manifestants brandissent des pancartes devant la statue du général confédéré Robert E. Lee sur Monument Avenue à Richmond, en Virginie, le 16 septembre 2017. (Crédit : AP/Steve Helber)

Cela a exaspéré Prell, qui a déclaré que le rôle de l’historien était de lire des documents primaires et de les interpréter dans leur contexte.

« Divers administrateurs de l’université se pensaient totalement exempts de tout comportement anti-juif », a-t-elle expliqué. « Ils croyaient que tous les Juifs qu’ils connaissaient leur étaient reconnaissants. »

Ari Kelman, de la Stanford Graduate School of Education, a également été invité à passer au peigne fin les archives de l’université à la recherche de preuves de discrimination anti-juive dans les années 1950. Il y a trouvé un document parlant d’un administrateur redoutant que l’établissement, si l’on n’y prenait garde, se trouve face à un « flot d’étudiants juifs » venus de deux lycées à forte population juive de Los Angeles, Fairfax High et Beverley Hills High. Mais Stanford a-t-il pris des mesures reflétant ce parti pris, comme l’ont fait les [universités de la Ivy League] en imposant des quotas aux étudiants juifs ?

L’étude des archives par Kelman n’a rien donné jusqu’à ce qu’il trouve un décompte des lycées représentés à Stanford dans les années qui ont suivi les propos de l’administrateur. Et en effet, les inscriptions issues des deux lycées « juifs » avaient chuté de façon spectaculaire. L’université a fini par présenter des excuses pour avoir discriminé les étudiants juifs.

Kelman parle de ce décompte comme d’une « preuve irréfutable », mais qui n’a de sens que dans – revoici le terme – « contexte ».

« Comment faire pour identifier l’antisémitisme, surtout quand on est loin des chemises brunes [paramilitaires nazis], ou que personne n’utilise le terme « communistes » ou d’autres, supposés évoquer les Juifs ? », a-t-il demandé. « Comment savoir à quoi ça ressemble ? »

Brittany P. Tevis, chercheuse postdoctorale à l’Institut d’études juives et israéliennes de l’Université Columbia, a répondu qu’au lieu de se demander si quelque chose est antisémite, il peut être plus utile de se demander « si oui ou non les droits des Juifs ont été violés. Parce qu’à la différence d’un concept métaphysique, comme l’antisémitisme, les droits sont bien tangibles et ont fait l’objet d’une définition juridique.

Des étudiants juifs dans une bibliothèque de l’université Cooper Union, à New York ,alors que des manifestants à l’extérieur frappent aux portes et scandent « Libérez la Palestine », le 26 octobre 2023. (X sreenshot ; utilisé conformément à l’article 27a de la loi sur les droits d’auteur)

Tevis, qui proposera bientôt ce que Moore a qualifié de tout premier cours sur la discrimination anti-juive et le système juridique américain dans une faculté de droit américaine, a évoqué ses recherches sur une plainte pour discrimination professionnelle déposée dans le Massachusetts dans les années 1940. Bien que les preuves de l’antisémitisme soient « peu claires », elle a, tout comme Prell ou Kelman, soutenu le droit de l’historien à parler d’antisémitisme lorsqu’il se trouve face à lui.

Ce qui nous ramène à l’histoire du café et à la Cooper Union. Dans les deux cas, les premières informations laissent peu de doutes sur la qualification d’antisémitisme, ou d’anti-sionisme, à la lisière de la haine des Juifs. Dans le cas du café, le propriétaire israélien a déclaré que ses employés pro-palestiniens avaient démissionné et, selon son avocat, avaient tenté de « le forcer à fermer, pour avoir fièrement arboré le drapeau israélien ». Lorsque la nouvelle de l’incident s’est répandue, les soutiens ont afflué dans le café.

Mais, suggère l’enquête approfondie du New York Times, l’histoire est bien plus compliquée : les employés ont expliqué ne pas avoir voulu embrasser l’activisme pro-israélien du propriétaire en ces temps difficiles, et certains d’entre eux, les femmes surtout, ont dit se sentir mal à l’aise lorsque certains clients ont commencé à remettre en cause la position pro-israélienne du café. Tous ont nié être antisémites.

Le Times s’est également penché sur un autre cas, survenu le 25 octobre sur le campus de Cooper Union, à Manhattan. Les premières informations, complétées par une vidéo de six secondes, ont laissé entendre que des étudiants juifs s’étaient retrouvés piégés dans la bibliothèque d’une université, cernés par des manifestants pro-palestiniens qui scandaient « Libérez, libérez la Palestine ». Les étudiants juifs ont déclaré s’être sentis menacés, alors que la police du campus a déclaré s’être rendue sur place et n’avoir vu aucune raison d’intervenir. Un manifestant a déclaré : « Cela n’avait rien d’une attaque contre le peuple juif. »

Difficile de savoir comment les historiens décriront ces incidents à l’avenir, surtout au vu de leur silence au moment des faits. Les gens devraient-ils « croire les Juifs » qui disent se sentir menacés parce qu’ils sont juifs ? L’anti-sionisme est-il de l’antisémitisme – et ces distinctions ont-elles de l’importance lorsque des manifestants cernent une bibliothèque ? « À aucun moment, ils n’ont crié qu’ils voulaient tuer des gens », a plus tard déclaré le service de police de la Cooper Union à propos des manifestants. Le distinguo est-il bon ou la barre n’est-elle pas assez haute ?

Dans sa réponse aux panélistes de l’AJS, Lila Corwin Berman, de l’Université Temple, a timidement avancé que les historiens allaient parfois trop loin dans la recherche de preuves d’antisémitisme alors que d’autres explications étaient suffisantes. « Parfois, j’ai l’impression que lorsqu’on veut à tout prix parler de quelque chose de particulier et déterminer ce qui s’est passé, on peut avoir tendance à ne pas se poser d’autres questions », a-t-elle expliqué – par exemple, qu’est-ce qui a poussé ces Juifs à parler de ces incidents comme de l’antisémitisme, et quelles sont les motivations des institutions qui missionnent des historiens pour enquêter sur leurs archives.

« Je comprends », a répondu Prell plus tard. « Mais ce qui complique les choses, c’est la question : comment analyser le pouvoir ? »

Dans sa présentation, Prell a dit s’intéresser aux politiques et processus qui font que les gens vont hésiter à taxer les représentants des autorités d’antisémitisme.

« Le moment présent exige que nous insistions sur le fait que, si nous ne comprenons pas les mécanismes ou expériences du racisme et de l’antisémitisme, aucun document, quel qu’il soit, ne parlera de lui-même », a-t-elle déclaré. « Dans le cas contraire, les archives resteront les dépositaires de preuves historiques qui seront rejetées, minimisées et ridiculisées, car ne répondant pas à la définition insaisissable de l’antisémitisme. »

Les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les points de vue de la JTA ou de sa société mère, 70 Faces Media.

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