Racisme et pieux mensonges : Ce que disent vos recherches Google de vous
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Interview

Racisme et pieux mensonges : Ce que disent vos recherches Google de vous

L'auteur Stephens-Davidowicz explique que vous pouvez cacher des mensonges à votre famille et à vos amis. Mais pas aux sciences des données

Seth Stephens-Davidowicz, scientifique expert des données et auteur du livre'Everybody Lies.' (Autorisation)
Seth Stephens-Davidowicz, scientifique expert des données et auteur du livre'Everybody Lies.' (Autorisation)

Qui sait si ce que m’a dit Seth Stephens-Davidowicz est la vérité ? Le scientifique expert en données, qui a obtenu un Doctorat à l’université de Harvard, vient tout juste de publier un livre intitulé « Everybody Lies » (Tout le monde ment) – ce qui m’a amené à ne pas baisser la garde. Dr House avait raison !

Mais le titre entier de l’ouvrage offre une nouvelle lumière un peu plus importante sur le contenu. Ainsi, « Everybody Lies: Big Data, New Data, and What the Internet Can Tell Us About Who We Really Are » (Tout le monde ment : données de masse, nouvelles données et ce que Internet peut nous dire sur ce que nous sommes réellement) suggère qu’il y a une recherche sérieuse qui a été effectuée ici et qu’il ne s’agit pas seulement d’une accusation.

Stephens-Davidowicz, dont les recherches sont régulièrement relatées dans le New York Times, a travaillé comme scientifique de données chez Google et a analysé les termes que vous, moi et tous ceux que nous connaissons plaçons dans ce formidable cerveau virtuel. Et les résultats sont quelque peu effrayants. Les faits ne mentent pas, et ce qu’ils nous apprennent, c’est que la vie sexuelle de tout un chacun est un peu désastreuse et qu’il y a des racistes partout. OK, peut-être pas vous – mais un plus grand nombre de vos collègues que vous ne pourriez le penser.

Le Times of Israel s’est entretenu avec Stephens-Davidowicz au sujet de ces vérités incroyables que son travail a permis de découvrir et ce qu’elles signifient pour notre société en une période particulièrement périlleuse.

Est-ce que le titre met les gens sur la défensive ?

Je pense que tout le monde ment. Si vous ne mentiez pas, vous seriez quelqu’un d’atroce. Si quelqu’un vous demande : « Est-ce que j’ai l’air bien ? », ou « est-ce que ce plat est réussi ? », vous allez fréquemment répondre : « Oui », ou « bien sûr », même si vous n’êtes pas convaincu. Mais ce n’est pas de ce genre de mensonge dont traite le livre, qui s’intéresse à des mensonges plus obscurs.

Vous faites référence à Google en évoquant le « sérum de vérité numérique » et avant d’écrire cela, vous avez travaillé chez Google à un poste d’analyste de données.

En fait, j’ai fait des études de philosophie – ce qui est assez éloigné des sciences qui touchent les données. J’ai eu un Doctorat en économie, ce qui a un peu plus de liens, mais les questions économiques traditionnelles m’ont ennuyé. Les questions sociologiques et psychologiques m’intéressaient davantage, et comment les données pouvaient y répondre. Tant de nouvelles informations importantes sont dorénavant disponibles grâce à Internet.

'Everybody Lies,' écrit par Seth Stephens-Davidowicz. (Autorisation)
‘Everybody Lies,’ écrit par Seth Stephens-Davidowicz. (Autorisation)

J’ai souvent plaisanté avec des amis sur la manière dont « Google en sait tellement sur nous ». Puis j’ai commencé à m’amuser avec les tendances sur Google et là, je me suis tout de suite dit : « Je voudrais étudier ça au cours des dix prochaines années ».

Ayant travaillé dans le secteur de l’économie pendant si longtemps, j’ai pu reconnaître comment les informations traditionnelles peuvent comporter des failles. Il y a énormément de suppositions, de postulats. Les données de recherche de Google semblent bien meilleures que les sources de données existantes et j’ai voulu tout de suite me concentrer sur des sujets que les gens considèrent comme difficiles à aborder, difficiles à discuter.

Tout n’est pas noir, ou même la plus grande partie. On demande la météo, les paroles d’une chanson… L’outil de recherche de Google est toutefois tendancieux vis-à-vis des sujets qui nous mettraient mal à l’aise si on devait en parler ouvertement.

Il y a sans aucun doute quelque chose d’un peu plus obscur là-dedans de ce que vous pouvez penser chez Google, en tant qu’entreprise. On pense à la page d’accueil, au Doodle de Google, aux couleurs agréables et brillantes. Et ce que cherchent les gens, en fin de compte, peut offrir un contraste frappant avec ça.

Vous parlez beaucoup des recherches racistes. Vous donnez un exemple : Obama avait fait un discours remarquable sur les dangers de l’islamophobie et les principaux journaux l’avaient salué comme un moment brillant, mais les recherches simultanées transportaient les plaisanteries et les stéréotypes les plus rances et les plus déplorables sur les musulmans. Pensez-vous qu’Internet a fait davantage tourbillonner le racisme que cela ne serait le cas dans notre société, dans la trajectoire d’évolution que nous connaissons, si cette technologie n’avait pas existé ?

Je pense que nous avons tout simplement appris que le racisme existe. Je ne pense pas que nous l’ayons fait empirer. Voyez l’ascension de Trump. Le plus important corrélateur du soutien apporté à Trump pendant les primaires républicaines, ça a été les recherches racistes sur Google. Mais Trump n’a fait que se saisir de ce qui était déjà là, ou de ce qui n’avait jamais véritablement disparu. Seulement, nous n’avions jamais eu un moyen de le mesurer avec exactitude.

Richard Montero, au centre, montre son soutien au président américain Donald Trump près de sa résidence de Mar-a-Lago, le 4 mars 2017, à West Palm Beach, en Floride. (Crédit : Joe Raedle/Getty Images/AFP)
Richard Montero, au centre, montre son soutien au président américain Donald Trump près de sa résidence de Mar-a-Lago, le 4 mars 2017, à West Palm Beach, en Floride. (Crédit : Joe Raedle/Getty Images/AFP)

Craignez-vous un système de remontée d’informations ?

L’un des dangers, c’est qu’une fois que les gens auront réalisé le nombre élevé de personnes qui sont racistes, cela deviendra socialement acceptable d’afficher son racisme. Vous commencez à voir des gens, dans le mouvement « alt-right », qui disent : « Oui, je suis raciste et il n’y a aucun mal à ça ».

On pourrait espérer que quelqu’un trouve un moyen de faire en sorte que cette nouvelle technologie puisse mettre un terme à ce phénomène.

C’est comme l’analyse que j’ai faite moi-même du discours d’Obama. Vous pouvez dire ce qui cause le racisme, ou ce qui diminue le racisme. Avec de bonnes données, on peut potentiellement transformer cela en quelque chose de plus scientifique. Je pense que beaucoup de choses qu’on a pensé sur le racisme étaient complètement fausses. On a utilisé des données erronées.

Vous n’êtes pas un grand fan des réseaux sociaux ou du phénomène « Facebook », n’est-ce pas ?

Sur les réseaux sociaux, les gens tentent de se rendre meilleurs, plus heureux, plus riches qu’ils ne le sont en réalité.

Mais les usagers doivent avoir conscience que Facebook, Instagram et Twitter sont, à un certain niveau, un plan d’auto-promotion ? Ou est-ce que la prise de conscience n’a pas encore eu lieu ?

Les gens deviennent de plus en plus conscients, oui. Mais le danger réel, c’est les données qui suggèrent que les médias sociaux rendent malheureux. Les images cultivées que les usagers voient de leurs amis. Cela peut être dangereux pour la longévité des entreprises de médias sociaux. Peut-être que Facebook changera un jour son algorithme de façon à ne pas se limiter aux photos des collègues de travail à Hawaï.

Qu’est ce qui nous pousse à regarder ce qu’on déteste ? A chercher de manière masochiste des médias dont on sait qu’ils vont nous rendre fous ?

[Soupirs.] Les gens sont compliqués. Et cette recherche a compliqué ma vision des gens. Quand vous posez des questions, ils vous donnent un point de vue cohérent sur leur vie, sur leurs personnalités. Mais lorsque vous observez les données internet, vous obtenez une vision plus riche. Les gens ont tendance à être différents dans des circonstances différentes, à avoir des pulsions conflictuelles.

Dans votre livre, il y a beaucoup de questions sexuelles chez les couples mariés. La recherche numéro un pour les femmes mariées est : « Mon mari est-il homosexuel ? »

Oui, et c’est un nombre de recherches plus élevé que pour : « Mon mari me trompe-t-il ? » et en comparaison avec « Mon mari est-il déprimé ? » ou « Mon mari est-t-il alcoolique ? ». C’est dix fois plus commun. Cela m’a choqué en particulier dans la mesure où, en comparaison avec les données que j’ai pu voir, il y a beaucoup plus de probabilités qu’une femme soit mariée secrètement à un dépressif ou à un alcoolique qu’à un homosexuel.

Un autre élément révélateur dans ces données est le nombre de mariages sans relations sexuelles.

Et vos données vont quelque peu à l’encontre du vieux cliché des hommes insatiables – vous dites qu’il y a plus de femmes qui s’inquiètent des éventuelles raisons qui expliqueraient l’absence de relations sexuelles avec leur partenaire.

C’est particulièrement le cas chez les femmes plus jeunes. La question « Pourquoi mon petit ami n’a pas de relations sexuelles avec moi ? » est beaucoup posée. Une possibilité est que la pornographie joue un rôle, que les hommes accordent moins d’intérêt au sexe réel en raison du porno.

‘Un autre élément révélateur dans ces données est le nombre de mariages dans relations sexuelles’.

Ou peut-être s’agit-il d’un problème adjacent ? Si un homme n’est pas satisfait au niveau intime, il va plus probablement se saisir du problème de ses propres mains, si vous comprenez ce que je veux dire. Tandis que les femmes pourront peut-être être plus enclines à faire une recherche sur Google.

Eh bien, il y a deux fois plus de plaintes déplorant que « mon petit ami ne veut pas faire l’amour avec moi », que « ma petite amie ne veut pas faire l’amour avec moi », alors je pense qu’il y a davantage de jeunes garçons qui refusent le sexe sur la base de ces données.

Pensez-vous qu’il y ait des choses à faire pour améliorer la situation maintenant que vous avez fait cette découverte ?

Eh bien, je la publie dans des médias populaires et j’espère donc qu’on va s’en emparer petit à petit. J’ai un ami thérapeute et je pense que le livre va entraîner quelques conversations délicates.

Des manifestants se rassemblent à proximité de la Trump Tower pour protester contre le président américain Donald Trump à New York, le 4 août 2017 (Crédit : AFP/EDUARDO MUNOZ ALVAREZ)
Des manifestants se rassemblent à proximité de la Trump Tower pour protester contre le président américain Donald Trump à New York, le 4 août 2017 (Crédit : AFP/EDUARDO MUNOZ ALVAREZ)

Qu’est-ce qui vous intéresse autant dans les données ?

Nous sommes si souvent induits en erreur, à la fois par notre esprit et par les autres aussi. Nous supposons toujours que les autres sont exactement comme nous ou comme les gens que nous fréquentons. Toute ma famille et mes amis ont été choqués par la victoire de Trump, parce que ma famille et mes amis ne connaissent pas un simple partisan de Trump. Même un sondage, si loin d’être parfait, montre que 40 % des électeurs apprécient Trump, on se dit : « A d’autres »…

Est-ce que vous même avez été choqué par les élections ?

Non. J’avais prédit qu’il l’emporterait dès le premier jour. Je l’avais prédit à partir de tout ce que je voyais sur internet, tous les sites de « l’alt-right », le racisme.

‘Quand j’ai fait une recherche sur les blagues racistes, il y en avait des millions. Elles sont très courantes’

Mais que dire de l’argument qui affirme que, disons, pour un commentaire horrible, raciste au bas d’un article, il y a une centaine de personnes silencieuses qui ne pensent pas ainsi ? Est-ce que ce serait une surestimation ? Vous savez, comme ce type qui lâche un gaz dans une église et l’odeur se répand partout.

Oui, mais il n’y a pas qu’un seul raciste. Je pensais qu’il n’y en avait qu’un seul. Je pensais que ces sites n’attiraient que quelques personnes. Quand j’ai fait une recherche sur les blagues racistes, il y en avait des millions. Elles sont très courantes.

En tant qu’esprit cartésien, avec l’administration actuelle et son amour des « faits alternatifs » et des « fake news », vous devez vivre un moment difficile.

Oui, parce que ce n’est pas compliqué de trouver la vérité par le biais de médias d’informations qui jouissent d’une bonne réputation. Nous ne vivons pas sous un régime totalitaire, du moins pas encore. C’est frustrant quand vous savez qu’on ment, mais les faits sont si faciles à trouver ! Ce qui fait peur, c’est ce qui arrive quand quelqu’un ment et qu’on n’est pas en mesure d’accéder aux faits.

C’est comme lorsque Scaramucci a supprimé ses tweets, qui sont allés dans « le trou de mémoire » façon Orwell.

C’est même pire, il y a des gens qui oeuvrent à faire en sorte que ça ressemble aux dires d’un politicien, et finalement que cela en ait véritablement l’air, et on fait tenir des propos qui n’ont jamais été prononcés.

Seth Stephens-Davidowicz, scientifique expert des données et auteur du livre'Everybody Lies.' (Autorisation)
Seth Stephens-Davidowicz, scientifique expert des données et auteur du livre’Everybody Lies.’ (Autorisation)

C’est un problème grave, genre « 1984 ».

Et tout va trop vite pour notre système légal à l’ancienne également.

En parlant de la loi, vous montrez qu’une des recherches les plus faites ce sont les avortements pratiqués soi-même, ce qui est terrifiant.

On m’a critiqué en disant que mes secteurs de recherche penchaient à gauche. Mais lorsque vous obtenez ce type de données, tout le monde reconnaît que c’est horrible, même quelqu’un qui n’est pas pro-choix.

Que pensez-vous du phénomène du « trollage » ? Qyelqu’un qui fait une recherche sur quelque chose qu’il ne croit pas, juste pour exorciser le démon ?

Ce qui arrive, c’est que les données sont si souvent en corrélation avec le comportement hors connexion. Les lieux qui effectuent les recherches les plus racistes, ce sont les mêmes qui ont soutenu Trump plus que les autres candidats républicains, et c’est aussi là que les Afro-américains reçoivent le moins d’argent en salaires. Encore et encore, le lien existant entre les recherches racistes et les endroits où elles sont menées laissent suggérer des revenus médiocres au sein de la communauté afro-américaine.

Des centaines de suprématistes, de néonazis et de membres de l'extrême-droite américaine à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)
Des centaines de suprématistes, de néonazis et de membres de l’extrême-droite américaine à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

Ok. Grande question : Comment cela affecte-t-il les Juifs ?

Il n’y a pas que de mauvaises nouvelles. Dans la mesure où les données établies sont honnêtes, on réussit à identifier les occasions ou on pourrait bien être tout simplement un peu paranoïaque. L’antisémitisme est un problème dans le monde et c’est un problème dans une partie des Etats-Unis mais la majorité des endroits où l’antisémitisme est élevé, c’est là où il y a très peu de Juifs. C’est parmi les gens de droite, dans l’Idaho et dans le Montana.

Alors si vous vous êtes inquiet en soupçonnant que vos voisins, quand ils rentrent chez eux, recherchent « Blague sur les youpins » sur Google, sachez que peu d’entre eux le font. L’antisémitisme n’a pas tant d’impact direct sur la population juive mais il entre certainement dans le cadre de ce mouvement de « l’alt-right » à certains endroits, en particulier au nord-ouest du Pacifique.

‘Si vous vous inquiétez que vos voisins, quand ils rentrent chez eux, recherchent « Blague sur les youpins » sur Google, sachez que peu d’entre eux le font’

Les données vont nous aider à garder un oeil sur tout ça. Si Google Trends avait existé dans les années 1930, on aurait pu se dire : « D’accord, il y a clairement quelque chose qui est en train de se passer en Allemagne et en Europe et ce n’est pas bon ». Il y avait un manque d’information alors. Mes grand-parents en Hongrie n’avaient aucune idée de ce qu’il se passait. Les données en général vont rendre plus difficile une ignorance de choses telles que celles-là.

Est-ce que vous avez appris quelque chose de positif dans votre recherche ?

Les gens portent moins de jugements sur le corps de leurs partenaires que ce qu’on pourrait penser. Les gens se sentent peu sûrs d’eux-mêmes lorsqu’il s’agit de leur corps et ils font beaucoup de recherches à ce sujet, mais on ne voit pas tant de plaintes que ça sur les conjoints, sur la manière de les changer – ça donne de l’espoir.

Oh, c’est bien ! Il y a autre chose, ou c’est tout ce que vous avez ?

Les gens qui pensent peut-être qu’ils sont bizarres devraient se sentir moins seuls. D’autres personnes gardent également secrets les mêmes problèmes, le même sentiment d’insécurité. Les gens mentent habituellement à ce sujet-là.

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