Radiohead et Israël s’aiment depuis les tout débuts du groupe
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Radiohead et Israël s’aiment depuis les tout débuts du groupe

Alors que le groupe luttait pour conquérir l’Angleterre dans les années 1990, il était très adulé dans l'état juif ; mercredi les rockeurs reviennent en dépit des nombreux appels au boycott

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Thom Yorke de Radiohead en concert le 23 juin 2017. (Crédit : Oli Scarff/AFP)
Thom Yorke de Radiohead en concert le 23 juin 2017. (Crédit : Oli Scarff/AFP)

Mercredi soir, le mondialement célèbre groupe de rock Radiohead doit monter sur la scène du parc HaYarkon de Tel Aviv, et présenté un concert multi-sensoriel et sans aucun doute très chaud à des milliers de fans dévoués, malgré les (très) nombreux appels au boycott pour qu’il annule sa performance.

Sa tournée estivale coïncide avec le 20e anniversaire de l’album qui lui a apporté la gloire internationale : « OK Computer ».

Les paroles glaçantes et les mélodies expérimentales de l’album de 1997 l’ont arraché à l’anonymat des groupes de rock alternatif des années 1990 pour le placer au panthéon des légendes du rock, repoussant les frontières de cette musique et inspirant une génération de groupes indé. (D’autres affirment cependant que leur album suivant, « Kid A », était le meilleur.)

Mais avant que Radiohead ne devienne un phénomène mondial, il était déjà un phénomène israélien.

En 1993, le groupe a sorti son premier album, « Pablo Honey », qui comportait la chanson « Creep ».

Thom Yorke de Radiohead dans le clip de ‘Creep’ en 1993. (Crédit: capture d'écran YouTube)
Thom Yorke de Radiohead dans le clip de ‘Creep’ en 1993. (Crédit: capture d’écran YouTube)

« Creep » est une chanson d’adolescent dégoûté de lui-même après un amour à sens unique, avec une tonalité rêveuse interrompue par des notes de guitare forte et particulière. « Je suis un monstre. Je suis un mec bizarre. Qu’est-ce que je fous là ? Je ne suis pas à ma place », chante Thom York dans le refrain.

L’album et la chanson ont apporté au groupe un succès limité dans son Angleterre natale, et une faible reconnaissance aux Etats-Unis, mais en Israël, la chanson s’est avérée être un tube.

« Ce qui est amusant sur les débuts de Radiohead, c’est qu’ils étaient bien plus connus à l’étranger qu’en Angleterre », a dit Tim Greaves, directeur des tournées du groupe depuis des années, au New Yorker en 2001. « Ils se déplaçaient dans un van, jouaient dans des petits clubs qui sentaient la transpiration. Après, ils allaient en Israël, et ils étaient des stars. »

Tout a commencé quand la chanson a été présentée au DJ de la radio militaire, Yoav Kutner, quand elle est sortie en single avant l’album. Kutner est tombé amoureux de la chanson, et l’a jouée à plusieurs reprises sur la radio populaire. (Kutner n’a pas pu être joint pour cet article.)

Depuis, « Creep » était partout en Israël, à la radio et sur MTV Europe (à l’époque où MTV diffusait vraiment de la musique à la télévision), tout comme le titre « Loser » de Beck.

Au milieu des années 1990, les auditeurs israéliens savaient qu’ils pourraient entendre « Creep » plusieurs fois par jour. Et en 1995, la chanson a été encore plus inévitable dans l’Etat juif quand la marque de vêtements Castro l’a utilisée pour la publicité de sa collection hivernale.

Dans le spot, un homme qui ne porte qu’un imperméable, ouvre celui-ci devant une jolie fille qui marche vers lui dans la rue, et est choquée quand celle-ci, qui ne porte elle aussi qu’un imperméable, fait la même chose.

(Selon Daniel ‘Dan-Dan’ Matyuk, ancien éditeur de la radio musicale Galgalatz de l’armée, la marque n’a pas voulu payer la chanson elle-même et s’est contentée d’une reprise moins chère.)

Même si le groupe est passé du rock franc de Pablo Honey et The Bends à une musique « plus difficile et plus complexe », quelque chose de Radiohead parlait au public israélien, explique Matyuk.

La musique du groupe comprend des éléments d’aliénation, de futurisme et de cynisme, toutes ces choses que le public israélien caricaturalement sarcastique, défensif et accro à la technologie devrait adorer.

Mais, selon Matyuk, il est « difficile d’identifier un élément et de dire ‘c’est pour ça qu’ils les aiment en Israël’. Je ne sais pas comment l’expliquer précisément, il y a quelque chose dans leur musique. Et pas seulement dans leur musique, c’est quelque chose dans le genre de groupe qu’ils sont, dans la manière dont ils font de la musique. »

Le groupe a beaucoup changé depuis « Creep », passant des sons grunge de « Pablo Honey » et « The Bends » à un style de musique bien plus complexe, comme la dystopie réaliste présentée par « OK Computer » et « Kid A ».

Et pourtant, les Israéliens ont suivi ce processus de maturation, comme le montrent les plus de 50 000 personnes attendues au concert de mercredi.

Elinora Shekercioglu, qui a co-fondé un groupe israélien, BigMouth, qui se produit dans des fêtes et des évènements célébrant la musique britannique, adopte une approche historique pour expliquer pourquoi les Israéliens aiment Radiohead.

« Tout a commencé avec ‘Creep’. Et je pense que l’amour s’est développé parce que les Israéliens sont loyaux, en particulier pour quelque chose que nous avons aidé à faire grandir et prospérer, a-t-elle dit. Israël aime couronner un nouveau groupe. »

Cette année, BigMouth a joué pendant l’évènement organisé pour le lancement de la vente des billets du concert de mercredi de Radiohead.

« Je pense que l’amour s’est développé parce que les Israéliens sont loyaux, en particulier pour quelque chose que nous avons aidé à faire grandir et prospérer »
Elinora Shekercioglu

Shekercioglu, 34 ans, raconte qu’elle écoutait « Creep » quand elle était enfant, quand Radiohead était encore le genre de groupe qui appartenait à ses frères et sœurs plus âgés.

« J’étais à l’école primaire, dit-elle. Mes frères et sœurs sont allés [au premier concert de Radiohead en Israël, en 1993]. ‘Creep’ était là où elle a commencé. »

Elle rit en réalisant qu’elle est fan de Radiohead depuis plus de 20 ans. « Je suis vieille maintenant », dit-elle.

Shekercioglu était au lycée quand le deuxième album de Radiohead, « The Bends », est sorti. Elle a acheté celui-là, et ceux qui ont suivi.

« C’était l’hymne de mon lycée, ‘The Bends’, dit-elle. A mon âge, ils ont un groupe dont les paroles viennent d’un endroit que j’ai moins apprécié, mais quand j’étais adolescente, c’était bien mieux adapté. »

Quand le groupe a sorti son album « In Rainbows » en 2007, avec une structure commerciale rare, mais pas inédite, de faire payer aux acheteurs ce qu’ils voulaient pour l’album, Shekercioglu a même payé les cinq dollars recommandés pour la copie numérique [contrairement à moi, qui l’ai téléchargé gratuitement.]

« Ils avaient compris que vous ne pouvez pas stopper la technologie. Ils ont été parmi les premiers à dire ‘nous ne pouvons pas changer le monde, c’est nous qui changeons’, dit-elle. J’ai apprécié ça. Et ils sont toujours comme ça aujourd’hui. »

Selon Matyuk, la relation entre Radiohead et Israël va dans les deux sens. Ce n’est pas juste Israël qui aime Radiohead, le groupe semble aussi aimer Israël.

Jonny Greenwood de Radiohead pendant un concert à Amsterdam de 2016. (Crédit : Yasuko Otani/CC BY-SA 4.0/Wikimedia)
Jonny Greenwood de Radiohead pendant un concert à Amsterdam de 2016. (Crédit : Yasuko Otani/CC BY-SA 4.0/Wikimedia)

Pour un membre du groupe, le guitariste Johnny Greenwood, l’amour est cependant plus centré sur une Israélienne en particulier, son épouse, l’artiste Sharona Katan.

Greenwood et Katan ont trois enfants, qui portent tous des prénoms très israéliens : Tamir, Omri et Zohar.

L’amour et la loyauté du groupe pour Israël se sont vus dans les controverses qui ont entouré le concert de mercredi. Des militants qui soutiennent le mouvement de boycott, désinvestissements et sanctions (BDS) contre Israël en raison du conflit, notamment Roger Waters des Pinkfloyd, ont appelé Radiohead à annuler son concert, affirmant qu’il « normalise l’occupation israélienne » en Cisjordanie.

En mai, un groupe d’artistes a publié une lettre dénonçant la décision de Radiohead de jouer à Tel Aviv.

D’autres groupes qui se sont produits en Israël n’ont pas connu autant d’appels, mais la plupart d’entre eux ignorent les critiques ou y répondent avec un communiqué anodin disant qu’ils ne prennent pas partie dans le conflit.

Un certain nombre de musiciens ont déjà annulé des spectacles en Israël, comme Lauryn Hill et Elvis Costello. Mais tous n’ont pas suivi. Samedi soir, Guns N’Roses a joué devant 60 000 spectateurs à Tel-Aviv. Britney Spears et Elton John se sont également produits récemment.

Omar Barghouti, un leader du mouvement BDS, parle d’une politique de « deux poids deux mesures » de la part de Radiohead. « Ils ont soutenu les droits de l’Homme ailleurs, mais lorsqu’il s’agit de la lutte palestinienne pour la liberté, la justice et l’égalité, ils ont ignoré obstinément nos appels, aidant ainsi la machine de propagande israélienne à dissimuler son déni de nos droits. »

Radiohead, pour sa part, a dénoncé Waters et apparemment insulté des militants du BDS venus à l’un de leurs concerts au Royaume-Uni.

Michael Stipe (Crédit : David Shankbone/CC BY SA 3.0)
Michael Stipe (Crédit : David Shankbone/CC BY SA 3.0)

Dans un entretien accordé le mois dernier à Rolling Stone, York a indiqué qu’il trouvait « extrêmement condescendant » qu’un groupe d’artistes internationaux « choisisse, plutôt que de nous contacter personnellement, de nous lancer de la m*rde en public » en publiant une lettre ouverte.

Ken Loach, le réalisateur, a critiqué Radiohead sur Twitter, disant que le groupe devait choisir entre « l’oppressé ou l’oppresseur ». (Le réalisateur a cependant omis de préciser que, contrairement à Radiohead, il ne se sent pas obligé de choisir et tous ses films sont projetés dans les cinémas israéliens.)

Sur Twitter, York a défendu sa position, affirmant que « jouer dans un pays n’est pas la même chose que de soutenir le gouvernement. Nous avons joué en Israël depuis plus de 20 ans sous différents gouvernements, certains plus libéraux que d’autres. Comme nous l’avons fait aux Etats-Unis. »

Michael Stipe, de R.E.M., a soutenu Radiohead en publiant sur Instagram une photographie avec la légende « espérons que le dialogue continue, aidant à mettre fin à l’occupation et à mener vers une solution pacifique ».

« J’apprécie qu’ils aient une opinion et n’aient pas peur de l’exprimer »
Elinora Shekercioglu

Shekercioglu et Matyuk pensent que la position de Radiohead permet aussi de maintenir la relation entre le groupe et ses fans israéliens.

« J’apprécie qu’ils aient une opinion et n’aient pas peur de l’exprimer. La peur d’exprimer son opinion est logique, mais ils n’ont pas peur […] et ils le font publiquement, sur Twitter, sur scène, partout. Cela mérite d’être apprécié », dit Shekercioglu.

Malgré l’amour apparent du groupe pour Israël, cela sera le premier concert de Radiohead dans l’Etat juif depuis près de 20 ans. La dernière fois, c’était en 2000, au Cinérama depuis démoli de Tel Aviv.

Le groupe se souvient « qu’Israël était important à un moment de leur carrière, dit Matyuk. Alors ils viennent toujours, malgré les boycotts et Roger Waters, et toutes les raisons de ne pas venir ici. »

L’AFP a contribué à cet article.

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