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Interview

Refonte judiciaire : Tamir Hayman évoque la gravité des conséquences sur la sécurité

L'ex-chef des Renseignements militaires craint que les dégâts essuyés puissent être irréversibles, disant qu'il n'a plus confiance en Benjamin Netanyahu

Le Maj. Gen. Tamir Hayman, chef du renseignement militaire, s'exprime lors d'une conférence de presse à Tel Aviv, le 5 juin 2019. (Crédit : Flash90)
Le Maj. Gen. Tamir Hayman, chef du renseignement militaire, s'exprime lors d'une conférence de presse à Tel Aviv, le 5 juin 2019. (Crédit : Flash90)

L’ancien responsable des renseignements militaires, le général Tamir Hayman, a indiqué qu’il n’avait plus confiance dans le jugement du Premier ministre Benjamin Netanyahu en matière de sécurité après sa tentative visant à renvoyer le ministre de la Défense Yoav Gallant. Il a par ailleurs estimé que certains dégâts consécutifs au plan de réforme du système judiciaire israélien initié par le gouvernement – des dégâts essuyés par l’économie et par la cohésion sociale dans le pays, ainsi que dans les liens entretenus avec les États-Unis – pourraient s’avérer être irréversibles.

Dans un entretien avec Zman Yisrael (lien en hébreu), le site hébréophone du Times of Israel, Hayman a indiqué qu’il n’avait aucune explication rationnelle venant justifier le comportement récent de Netanyahu, déplorant « des incertitudes succédant à d’autres incertitudes », ces dernières semaines. Des semaines qui ont été marquées par un mouvement de protestation massif contre le plan de réforme judiciaire qui a secoué le pays, avec une vague croissante d’objections issues de personnalités de premier plan – le président, les juristes, des chefs d’entreprise. Un grand nombre de réservistes de l’armée ont menacé, de manière cruciale, de ne plus prendre part à leurs entraînements, envisageant même de ne plus se présenter à leur service en signe de mécontentement.

Des groupes de réservistes de plus en plus nombreux – avec parmi eux des pilotes et des officiers des forces spéciales, qui font partie intégrante des activités de l’armée – ont averti qu’ils ne pourraient plus faire leur devoir militaire dans un Israël qui ne serait pas démocratique, accusant le gouvernement de vouloir supprimer la démocratie dans le pays avec son plan de réforme du système de la justice. Les soldats ont, eux aussi, fait part de leur inquiétude en notant qu’en l’absence d’un système judiciaire indépendant au sein de l’État juif et reconnu comme tel à l’international, ils ne fassent l’objet de poursuites judiciaires devant les tribunaux internationaux pour des actions menées pendant leur service.

Une tendance qui a entraîné de profondes craintes au sein de l’establishment de la sécurité, qui a averti Netanyahu que les capacités opérationnelles de Tsahal étaient en péril.

Fin mars, Netanyahu a finalement mis en pause le plan controversé, après de grandes manifestations spontanées qui ont été déclenchées par sa décision de renvoyer Yoav Gallant de son poste de ministre de la Défense. Gallant avait la veille appelé à suspendre le projet de réforme du système de la justice en Israël de manière à permettre des discussions de compromis, disant que les refus de service de plus en plus nombreux des réservistes faisaient peser une grave menace sur la sécurité nationale qui justifiait la mise en pause du processus.

Gallant reste actuellement ministre de la Défense et il n’a pas reçu de courrier officiel lui demandant de quitter ses fonctions. C’est donc lui qui dirige la réponse sécuritaire aux tensions accrues qui se sont révélées sur de multiples fronts : il y a eu, ces derniers jours, des tirs de roquette depuis la Bande de Gaza, le Liban et la Syrie, des attaques qui ont entraîné des frappes aériennes et des tirs d’artillerie israéliens. Le pays est aussi aux prises avec de fortes tensions à Jérusalem et en Cisjordanie, et une vague d’attentats terroristes a fait trois morts pendant le week-end.

Le ministre de la Défense Yoav Gallant, à gauche, et le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec le chef du commandement central Yehuda Fox sur la scène d’un attentat terroriste dans la vallée du Jourdain, le 7 avril 2023. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Hayman a expliqué qu’il n’y avait « aucune explication logique » au limogeage annoncé de Gallant, estimant qu’une telle initiative « n’est pas responsable, n’est pas intelligente » et qu’elle est susceptible de renforcer l’instabilité intérieure.

« Je n’ai pas confiance dans le jugement du Premier ministre Benjamin Netanyahu concernant les affaires sécuritaires », a dit Hayman. Avoir un ministre de la Défense en service dans ces conditions « ne sert personne, certainement pas lui et certainement pas la situation sécuritaire actuelle ».

« Ce sont des incertitudes qui succèdent à des incertitudes qui succèdent encore à d’autres incertitudes. Quand je tente de m’expliquer la logique de ce comportement, ce sont deux possibilités qui me viennent à l’esprit : la première, c’est que Netanyahu n’est plus rationnel – ça, ça explique tout. La deuxième, c’est que Netanyahu a quelque chose de si important à faire avancer qu’il est prêt à avaler tout le reste : l’humiliation politique, l’instabilité dans le pays, la crise économique et la détérioration de la situation sécuritaire. Quand j’observe le plan de réforme du système judiciaire, rien dedans ne justifie le prix que nous sommes amenés à payer », a continué Hayman, qui a été chef des renseignements militaires de Tsahal de 2018 à 2021, sous les gouvernements précédents de Netanyahu.

Traumatisme à long-terme

Au cours des derniers mois, a continué Hayman, de multiples piliers de la sécurité nationale d’Israël ont été ébranlés – et il faudra probablement très longtemps pour les réparer.

« La cohésion intérieure, l’économie, la relation avec les États-Unis et avec l’armée israélienne – soldats ordinaires ou réservistes – tous ces éléments de base ont été affaiblis d’une manière extrême et je vais aller jusqu’à dire qu’il est douteux que certains dégâts commis puissent être réparés. Rien ne peut justifier ça. Je n’ai donc aucune explication logique et je suis très inquiet », a poursuivi Hayman qui est actuellement le directeur de l’Institut d’études nationales de sécurité (INSS) au sein de l’université de Tel Aviv.

Le directeur de l’INSS Tamir Hayman, à droite, présente un rapport sur la sécurité israélienne au président Isaac Herzog à sa résidence de Jérusalem, le 23 janvier 2023. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

Au mois de janvier, Hayman avait présenté au président Isaac Herzog un rapport de 86 pages mettant en garde contre le plan de réforme du système judiciaire avancé par le gouvernement, affirmant qu’il était susceptible de saper la démocratie, de causer des heurts avec les États-Unis et de mettre potentiellement en danger les liens stratégiques d’Israël avec son plus grand allié. Le rapport avait aussi noté que la fracture croissante dans le pays pouvait avoir un impact négatif sur la sécurité d’Israël.

Réservistes israéliens, anciens combattants et militants rassemblés pour manifester contre la réforme du système judiciaire, devant la Cour suprême, à Jérusalem, le 10 février 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Dans son entretien avec Zman Yisrael, Hayman a fait savoir que les clivages entraînés par le plan de refonte au sein de l’armée sont « un traumatisme qui laissera sa marque pendant longtemps ».

« Je pense que nous sommes proches du point de non-retour. Les fissures resteront, les divisions intérieures, le manque de cohésion au sein des unités », a-t-il ajouté.

« En principe, nous n’avions pas besoin de la réforme judiciaire pour comprendre la profondeur des divisions sociétales mais ce qui s’est passé récemment a entraîné des dégâts irréversibles. Même avec un compromis, tout le monde conservera le sentiment d’avoir raté quelque chose. Ceux qui s’opposent à la réforme diront qu’ils ne sont pas parvenus à empêcher son adoption et ceux qui la soutiennent regretteront qu’elle ne soit pas mise en vigueur sous la forme qu’ils espéraient. Je ne vois aucune solution ici », a-t-il déploré.

Conflit avec les États-Unis ?

L’ancien chef militaire a aussi déclaré que les liens avec les États-Unis pouvaient devenir plus difficiles. Même si l’engagement de Washington en faveur d’Israël et de sa sécurité reste solide, transcendant les administrations, les événements récents – en particulier les remontrances faites par le président Joe Biden qui a fortement condamné le projet de refonte judiciaire – peuvent être l’occasion, pour Washington, de remettre en cause la nature des relations à l’avenir, a laissé entendre Hayman.

« Nous reconnaissons depuis longtemps qu’à long-terme, le danger de perdre le soutien puissant de l’Amérique est réel. Pas nécessairement en raison de choses qui dépendraient de nous mais à cause de ce qui se passe en Amérique. Et ce que nous avons fait aujourd’hui, c’est donner un coup d’accélérateur très significatif à ce processus de réexamen », a-t-il noté.

Les valeurs partagées entre les États-Unis et Israël sont maintenant remises en question, a-t-il précisé. « Nous allons être plus conservateurs, avec un statut plus élevé accordé à la religion tandis que la tendance, aux États-Unis, va dans la direction opposée. Ce qui survient aujourd’hui, c’est un raccourcissement de près d’une décennie du processus de réexamen [des liens avec Israël]. C’est la raison pour laquelle Biden s’exprime ainsi sur Netanyahu. Ce sera quelque chose de très difficile à inverser ».

A la fin du mois dernier, Biden avait indiqué qu’il espérait que Netanyahu abandonnerait son projet de réforme judiciaire, ajoutant qu’il était « très inquiet » au sujet de la santé de la démocratie israélienne, dans le dernier soubresaut survenu dans les relations bilatérales entre les deux pays – des relations bilatérales qui se sont lentement détériorées depuis que Netanyahu est revenu au pouvoir, il y a trois mois, à la tête du gouvernement le plus à droite de toute l’Histoire israélienne.

À gauche : le président américain Joe Biden à l’aéroport international de Raleigh-Durham à Morrisville, en Caroline du Nord, le 28 mars 2023. À droite : le Premier ministre Benjamin Netanyahu assiste à la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem le 19 mars 2023. (Crédit : AP Photo/Carolyn Kaster ; Abir Sultan/Pool Photo via AP)

« Ils ne peuvent pas continuer sur cette voie. Et je pense que je me suis fait comprendre », avait déclaré le président américain. « Il faut espérer que le Premier ministre agira de manière à essayer de trouver un véritable compromis, ce qui reste à voir ».

Biden avait également répondu par un « non » ferme à la question de savoir s’il inviterait Netanyahu à la Maison Blanche, ajoutant : « Pas à court-terme ».

Netanyahu avait répondu en disant qu’il appréciait l’amitié de Biden et son engagement de longue date en faveur d’Israël, rejetant toutefois les propos du président américain en établissant clairement qu' »Israël est un pays souverain qui prend ses décisions conformément à la volonté qui a été exprimée par le peuple et le pays ne cédera pas aux pressions exercées depuis l’étranger, même à celles exercées par le meilleur des amis. »

La Maison Blanche avait prudemment salué Netanyahu quand ce dernier avait annoncé mettre en pause l’adoption de la législation qui accordait à la coalition le contrôle presque total des nominations des juges dans tout le pays et qui restreignait drastiquement les capacités de la Haute-cour. Pour les critiques, ces lois accorderont au gouvernement un pouvoir quasiment illimité, sans protection apportée aux droits individuels ou à la démocratie israélienne, tandis que les partisans du plan affirment qu’il permettra un « rééquilibre » des pouvoirs entre les différentes branches du gouvernement.

Et si Netanyahu a décidé « d’un temps mort » dans le processus législatif, il a précisé que les choses seraient différentes avec l’ouverture de la prochaine session à la Knesset, à partir du 30 avril – ce qui signifie que la pause aura majoritairement lieu alors même que le parlement est en congé – et que la reprise du processus sera rapide.

Il a souligné que le projet de réforme finira par être adopté « d’une manière ou d’une autre » et que le « déséquilibre » entre les branches différentes du gouvernement sera corrigé. « Nous ne nous détournerons pas de la voie que nos électeurs, par notre victoire, nous demandent de suivre », a-t-il juré.

Jacob Magid a contribué à la rédaction de cet article.

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