Remarquablement bien conservé, un village antique pourrait rester une ville fantôme
Rechercher

Remarquablement bien conservé, un village antique pourrait rester une ville fantôme

Lifta offre une vision unique de ce que la vie à Jérusalem était depuis la période du premier temple. La ville a l'intention de la transformer en un nouveau quartier de luxe. Une coalition improbable de Juifs et d'Arabes, avec toutes sortes d'objectifs contradictoires, cherche à éviter cela

Dov Lieber est le correspondant aux Affaires arabes du Times of Israël

Une photo des maisons vides au village arabe Lifta, le 10 janvier 2016 (Crédit : Lior Mizrahi / Flash90)
Une photo des maisons vides au village arabe Lifta, le 10 janvier 2016 (Crédit : Lior Mizrahi / Flash90)

Pendant un vendredi après-midi, chaud et ensoleillé, de mars, quelques élèves ultra-orthodoxes se sont déshabillés et en sous-vêtements ont sauté dans les eaux tachetées d’algues du village de Lifta.

Les jeunes élèves de la yeshiva n’étaient pas seuls dans la vallée verdoyante à l’entrée de Jérusalem.

Près d’un millier d’hommes, de femmes et d’enfants palestiniens, certains de Jérusalem, beaucoup de Ramallah et d’autres venant d’aussi loin qu’Amman, étaient là aussi pour un rassemblement annuel.

Ce sont les Liftawis, les occupants d’origine du village, maintenant déserté, et leurs descendants.

Le hameau des collines s’est complètement vidé il y a 70 ans, pendant la guerre d’Indépendance d’Israël en 1948, et les occupants n’ont jamais été autorisés à revenir. Mais contrairement à des centaines d’autres villages arabes qui ont été vidées, détruits au bulldozer et ensuite reconstruits après la guerre, Lifta est resté pratiquement intact.

Les Israéliens se rafraîchissent à la rivière de Lifta à Jérusalem le 26 avril 2016, alors que les températures atteignaient 40 degrés dans certaines parties du pays. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
Les Israéliens se rafraîchissent à la rivière de Lifta à Jérusalem le 26 avril 2016, alors que les températures atteignaient 40 degrés dans certaines parties du pays. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Parsemées dans toute la vallée, quelque 75 maisons en pierre, remarquablement conservées, forment des monuments couverts de mousse dans l’ancien village des Liftawis. Ce groupe reviendra l’année prochaine pour se remémorer le passé et pour déclarer au monde qu’un jour ils reviendront.

Cependant si tout se passe selon les plans de l’autorité foncière d’Israël et de la municipalité de Jérusalem, dans quelques années, les Liftawis ne retrouveront pas cette vie d’antan mais plutôt des complexes d’appartements de luxe, un hôtel, et un centre commercial et d’affaires haut de gamme. Certains militants affirment que cela ne sera qu’un autre projet immobilier de luxe de Jérusalem laissé vacant par les futurs propriétaires étrangers la plus grande partie de l’année.

Les concepteurs du projet immobilier ont fait valoir que la conception du nouveau quartier ne nuirait pas au site historique. En effet, ils affirment que le site historique est nécessaire pour financer les dépenses afin de préserver les vieilles maisons de Lifta, qui seront intégrées dans le quartier.

Les maisons en pierre sont en état de délabrement avancé et risquent de s’effondrer.

Cependant, une association variée, la Coalition pour sauver Lifta, qui comprend les anciens résidents et leurs descendants, des universitaires israéliens, des architectes, des membres de la Société pour la protection de la nature et des résidents juifs récemment expulsés de Lifta, qui y avaient été installés par l’Agence juive dans les années 1950 mais n’ont jamais obtenu les droits de propriété, s’opposent fermement au projet immobilier.

Les anciens résidents de Lifta et leurs descendants participent à une cérémonie de mariage (Crédit : Esther Talkar)
Les anciens résidents de Lifta et leurs descendants participent à une cérémonie de mariage (Crédit : Esther Talkar)

Mohammad Abu Taa, âgé de 39 ans, qui vit à Jérusalem Est, était l’un des quelque 1 000 Palestiniens qui se sont rendus à Lifta ce vendredi après-midi de mars. Il portait un chapeau blanc et une chemise sur laquelle était inscrite en vert « Returning to Lifta ».

« Un Liftawi n’a pas peur », a-t-il déclaré. Ce qui signifie qu’il n’a pas peur d’attendre et de faire pression pour obtenir le droit de revenir.

« Aucun autre village comme celui-ci »

La construction du nouveau quartier de Lifta devait commencer il y a des années. Mais en 2012, les opposants au projet immobilier ont réussi à obtenir un sursis temporaire. Le tribunal a révoqué l’appel d’offres et a ordonné à l’autorité israélienne des Antiquités (IAA) de mener une étude approfondie sur le village.

L’IAA a procédé à ce qu’Avi Mashiach, architecte spécialisé en restauration qui a dirigé la fouille, a qualifié dans un communiqué adressé au quotidien Haaretz « d’étude la plus importante, la plus complexe et la plus importante jamais réalisée par l’Autorité. » L’étude s’est terminée en décembre dernier .

Les archéologues ont trouvé des signes de présence humaine sur le site datant de milliers d’années et qui remontent à la période du premier Temple. Ils ont pu, avec l’aide d’anciens résidents palestiniens, retracer complètement l’évolution du village actuel, qui était à l’origine une ferme de croisées pour devenir un dédale de bâtiments connectés, perchés sur les collines surplombant la vallée.

C’était autrefois le plus grand et le plus important village palestinien de la région de Jérusalem.

Mashiach a déclaré que les terres appartenant aux Liftawis s’étendaient jusqu’à la Vieille Ville, et comprenaient des zones pavées quand Jérusalem s’étendait à l’extérieur de ses murailles.

Aujourd’hui, Lifta figure sur la liste des sites historiques du patrimoine mondial de l’UNESCO, car il est considéré comme étant « un témoignage unique de la vie villageoise traditionnelle. »

C’est aussi une escapade dans la nature populaire pour les habitants de Jérusalem, qui peuvent nager dans sa rivière ou faire de la randonnée le long des sentiers luxuriants, où vivent animaux et plantes rares.

« Les phénomènes biologiques dans la zone qui l’entoure sont incroyables. Ce sont des choses uniques, même au niveau international », a déclaré Amir Balaban, de la Société pour la protection de la nature en Israël.

Une vieille presse d'olive à Lifta, un village arabe palestinien abandonné à la périphérie de Jérusalem, le 17 décembre 2016. La ville de Jérusalem prévoit de construire des villas et un centre commercial sur le vieux village (Crédit : Hadas Parush / Flash90)
Une vieille presse d’olive à Lifta, un village arabe palestinien abandonné à la périphérie de Jérusalem, le 17 décembre 2016. La ville de Jérusalem prévoit de construire des villas et un centre commercial sur le vieux village (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Ceux qui s’opposent à la construction font valoir que les résultats de l’enquête montrent de manière concluante que, pour préserver Lifta, l’ensemble du projet doit être abandonné. Ceux qui ont mené l’enquête archéologique sont d’accord avec eux.

Mashiach, dans un entretien accordé auTimes of Israël, a déclaré que la fouille avait démontré « une vision complète de la culture et de la vie traditionnelle préservée dans un état incroyablement rare. Il n’y a pas d’autre village qui ait été conservé comme ça. »

« La meilleure chose à faire est de préserver et de profiter de l’endroit pour instaurer une sorte de tourisme ou de commerce, comme c’est le cas partout dans le monde », a-t-il ajouté.

Vue de Lifta, à la périphérie de Jérusalem, le 17 décembre 2016 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)
Vue de Lifta, à la périphérie de Jérusalem, le 17 décembre 2016 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Cependant, Mashiach et son équipe n’ont aucun mot à dire sur l’avenir de Lifta.

Les résultats de leur étude, qui a été menée aux frais du contribuable israélien, n’ont pas encore été publiés. Ils ont seulement été communiqués à l’Autorité foncière d’Israël, et à la société israélienne qui a conçu les projets de construction, Ehud Tayar.

Malgré l’opposition publique des archéologues qui ont examiné le site, l’Autorité foncière d’Israël entend poursuivre le projet de développement, selon la ville de Jérusalem.

Un Juif orthodoxe récite la prière de Tashlich dans un bâtiment de Lifta, à l'entrée de Jérusalem, près de ka rivière de Lifta (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
Un Juif orthodoxe récite la prière de Tashlich dans un bâtiment de Lifta, à l’entrée de Jérusalem, près de la rivière de Lifta (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Mashiach a déclaré que l’ILA apportait des modifications complémentaires aux projets de construction, ce qui signifie que les bâtiments et les endroits où ils sont placés peuvent changer, mais le schéma original du plan demeurera inchangé.

Cependant, les modifications du plan n’ont pas été rendues publiques et n’ont pas été soumises aux différents comités de construction qui ont accordé l’approbation initiale au projet en 2004, avant que l’étude sur le terrain n’ait été effectuée et avant que des règles plus strictes ne soient mises en place pour protéger les sites historiques.

L’Autorité foncière n’a pas répondu aux nombreuses demandes du Times of Israël pour confirmer ces plans suite à l’enquête archéologique à Lifta. L’autorité n’a pas non plus répondu à une demande d’autorisation pour s’entretenir avec les employés d’Ehud Tayar qui sont responsables de la conception du quartier.

Le bureau de Nir Barkat, le maire de Jérusalem, a déclaré dans un communiqué adressé au Times of Israël que la municipalité soutient le développement du site.

Les gens participent à une reconstitution médiévale à Lifta le 19 novembre 2016 (Crédit : Yaniv Nadav / Flash90)
Les gens participent à une reconstitution médiévale à Lifta le 19 novembre 2016 (Crédit : Yaniv Nadav / Flash90)

« Les projets [immobiliers] de Lifta, qui sont destinés à des fins résidentielles et touristiques, ont été approuvés par la commission de planification locale et respectent les normes et les procédures de conservation nécessaires. La municipalité de Jérusalem soutient le projet et a présenté et promu le plan dans le cadre du développement de la ville, tout en assurant constamment l’adhésion aux règles requises pour les antiquités et la préservation », a déclaré le communiqué.

La mairie de Jérusalem a déclaré que la construction prendrait en compte les résultats de l’enquête de l’IAA à Lifta.

« Les procédures de planification et de développement suivront les recommandations des résultats de l’enquête », a-t-il ajouté.

Mais Mashiach et la coalition de militants s’opposant aux projets immobiliers affirment qu’aucune planification minutieuse ne peut rendre justice à Lifta. Ce qui rend le village spécial, précisent-ils, ce ne sont pas les maisons en pierres individuelles, ni les autres découvertes archéologiques en elles-mêmes.

Lifta est unique, a déclaré Mashiach, parce que le « système total » a été conservé, de sorte que chaque espace ouvert et les structures artificielles, fabriquées par l’homme, peuvent être reconstitués pour recréer le village en tant qu’organisme unique – un paysage culturel qui a presque été détruit par la guerre et la marche de la modernité.

« Lifta est pour les Liftawis »

Pendant la guerre d’Indépendance de 1948, Lifta, en raison de son emplacement stratégique à l’entrée de Jérusalem, fut rapidement exposé à la bataille. Lorsque la guerre s’est terminée, Lifta était vide. La question de savoir si les villageois avaient fui ou ont été expulsés est devenue l’objet d’un débat.

Depuis cette époque, la plupart du village est restée intacte, mais il a aussi été laissé à l’abandon, seul.

Au début des années 1950, un nouveau Lifta a été fondé, en surplomb de la vallée et des maisons désertes. Le village a été créé par des Juifs du Kurdistan, qui ont été installés là-bas par l’Agence juive, agence para-gouvernementale.

Il y a environ 10 ans, l’Autorité foncière a exigé que les habitants juifs de Lifta quittent leurs maisons afin que les routes d’entrée à Jérusalem puissent être élargies. L’État a soutenu que ces familles habitaient là illégalement et qu’il était prêt à les expulser sans compensation.

Yoni Yochanan, l’un des résidents du quartier, a mené une campagne publique contre leur expulsion. En étudiant les anciens documents d’Etat des années 1950, il a réussi à prouver qu’ils n’étaient pas là illégalement et que l’État s’était montré négligeant en ne proposant pas aux familles juives de Lifta une chance d’acheter leurs maisons.

Le ministre des Finances Moshe Kahlon (à droite) et le MK David Amsallem assistent à une cérémonie pour signaler l'accord signé entre l'État et les résidents de Lifta, à l'extérieur de Jérusalem, le 8 mars 2017 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
Le ministre des Finances Moshe Kahlon (à droite) et le MK David Amsallem assistent à une cérémonie pour signaler l’accord signé entre l’État et les résidents de Lifta, à l’extérieur de Jérusalem, le 8 mars 2017 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Les révélations de Yochanan ont abouti à un accord de compensation entre l’État et les familles juives de Lifta qui a été signé il y a trois mois.

La semaine dernière, les 12 familles restantes ont quitté leurs maisons et des bulldozers ont été envoyés pour les démolir.

« La compensation n’est pas grande, mais cela suffit pour commencer une nouvelle vie », a déclaré Yochanan, lors d’une interview téléphonique accordée dimanche au Times of Israël.

Yochanan fait partie de la coalition de militants qui s’opposent aux projets de construction de l’ILA à Lifta. Il est persuadé que le village devrait être préservé pour que les générations futures étudient.

« Ce village a une signification historique pour les Arabes, pour les Juifs… Avec toute l’histoire de ce lieu, vous pouvez faire quelque chose de sympa pour les jeunes et enseigner ce qu’il y avait », a-t-il déclaré.

Ilan Shtayer, l’un des leaders de la coalition qui s’oppose au projet immobilier de Lifta, a souligné et critiqué le fait que le gouvernement a choisi de construire des appartements de luxe sur le site.

Il a mis en garde contre le fait que le quartier de Lifta, s’il devait être construit, pourrait suivre les traces d’autres complexes d’appartements de luxe à Jérusalem, qui restent vides toute l’année parce qu’ils ont été achetés par des non Israéliens riches et qu’ils ne sont que des résidences secondaires.

« Nous ne supportons plus de voir un autre quartier fantôme pour les riches, avec un centre commercial de luxe », a-t-il ajouté.

Shtayer a également soutenu que l’Etat agit ainsi non seulement pour obtenir un avantage financier, mais aussi par désir idéologique d’effacer les vestiges de la vie palestinienne dans les frontières d’Israël – les maisons vides de Lifta étant la première chose que les visiteurs de Jérusalem voient lorsqu’ils s’approchent de la ville depuis l’ouest .

« Je suis certain qu’il y a des gens qui ont un intérêt manifeste à effacer Lifta du regard de la population en Israël et dans le monde entier », a-t-il affirmé.

Il a comparé Lifta aux sites historiques célèbres, comme celui de Pompéi et du Machu Picchu, et a déclaré qu’il avait une « importance unique sur le plan national et même mondial. »

Un ancien habitant du village abandonné de Lifta supervise un jeune Arabe israélien sui plante un arbre le jour de la terre (Crédit : Ruben Salvadori / Flash90)
Un ancien habitant du village abandonné de Lifta supervise un jeune Arabe israélien qui plante un arbre le jour de la terre (Crédit : Ruben Salvadori / Flash90)

Mais tandis que Shtayer et Yochanan aimeraient que Lifta soit préservé, un autre groupe voit un avenir différent pour le site.

Beaucoup de réfugiés palestiniens de Lifta et de leurs descendants ne veulent pas seulement conserver Lifta, ils veulent y retourner. Aujourd’hui, les Liftawis, qui se comptent par dizaines de milliers, maintiennent une forte connexion avec le village.

Abdallah, un Liftawi qui vit maintenant à Orlando, en Floride, a traversé l’Atlantique pour venir en Israël pour participer au rassemblement annuel du village abandonné en mars.

Il a affirmé que le groupe WhatsApp composé de milliers de Liftawis était la preuve de leur lien fort avec le village de Lifta.

« Nous n’avons pas d’autres maisons pour nous. Beit Hanina, [un quartier de Jérusalem Est], est pour la tribu Hanina, a-t-il déclaré. Lifta est pour les Liftawis. »

Le maire de Jérusalem Nir Barkat (à gauche)et son adjoint Meir Turgeman à Jérusalem, le 1 septembre 2013. (Crédit : Yonatan  Sindel/Flash90)
Le maire de Jérusalem Nir Barkat (à gauche)et son adjoint Meir Turgeman à Jérusalem, le 1 septembre 2013. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le 9 août dernier, le projet a été retiré de l’ordre du jour de la commission de planification de la ville, quand son président, Meir Turgeman, favorable au projet, a réalisé qu’une majorité des membres de la commission s’y opposaient, selon les comptes-rendus de cette rencontre et un membre de la commission qui s’est confié au Times of Israël.

Après cette réunion, la municipalité de Jérusalem a publié un communiqué indiquant que « le projet a été retiré des programmes afin d’être soumis à un autre examen professionnel. Une fois que cet examen sera terminé, le projet sera à nouveau discuté par la commission de la planification et de la construction. »

Les membres de la commission s’opposent notamment au projet car il prévoit la construction de 200 villas de luxe dans un paysage historiquement important, et non de logements à bas prix qui pourraient héberger des centaines de personnes dans la capitale congestionnée. Une source proche des débats, qui a souhaité rester anonyme car elle n’est pas autorisée à parler du projet, a déclaré que « le maire et ceux qui travaillent pour le maire sont déterminés à mener ce projet à terme. »

La source a ajouté que les partisans du projet réfléchissent à « la façon de rendre ce site plus profitable pour la ville. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...