Rencontre avec le crabe israélien devenu une star internationale
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Rencontre avec le crabe israélien devenu une star internationale

Le crabe boxeur - ou 'pom-pom crab' - tient en permanence une anémone de mer dans chacune de ses pinces. Les chercheurs de l'université Bar-Ilan tentent de comprendre pourquoi

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Un crabe de Libye trouvé à Eilat (Autorisation : Yisrael Schnytzer)
Un crabe de Libye trouvé à Eilat (Autorisation : Yisrael Schnytzer)

Lorsque le jeune biologiste israélien Yisrael Schnytzer explique qu’il gagne sa vie en étudiant les crabes de Libye, de nombreuses personnes – en particulier les Israéliens – lui répondent : « Très intéressant, mais quel est le bénéfice pratique ? »

« Aucun », riposte-t-il toujours. « Ils sont simplement vraiment étonnants ».

Et apparemment, Schnytzer n’est pas seul à le constater. Lorsque Schnytzer, aux côtés de son partenaire de doctorat, Yaniv Giman, ainsi que leurs professeurs Yair Achituv de l’université de Bar-Ilan et Ilan Karplus du Centre Volcani, ont publié un communiqué de presse décrivant leurs toutes dernières recherches sur les crabes libyens, au mois de janvier dernier, ils ont été inondés de requêtes en provenance des médias.

Les compte-rendus de leurs études sont parus dans Science, le National Geographic, dans le Washington Post, The Atlantic, Der Spiegel, dans The New Scientist, dans le Daily Mail, à la radio publique nationale et des douzaines d’autres publications ont encore été répertoriées.

Le mois prochain, la BBC arrivera en Israël pour enregistrer une émission sur le crabe de Libye – la toute première émission de télévision en son genre consacrée à ce petit crustacé particulier dans le cadre d’un programme intitulé plus largement « les animaux se conduisent mal ».

Le crabe de Libye – qu’on appelle aussi le crabe boxeur – apparaît toujours dans la nature tenant un autre animal, en l’occurrence une anémone de mer, dans chacune de ses pinces. Dans une série d’expériences, les quatre scientifiques israéliens ont démontré que si on leur enlève leurs anémones de mer, ils attaqueront un autre crabe pour en récupérer une, puis la couperont en deux. Chacun des deux morceaux d’anémone de mer se régénérera, devenant des clones identiques dans chaque pince. Les anémones de mer sont des prédateurs associés aux coraux et aux méduses.

Les anémones de mer dont s’emparent les crabes de Libye dans la mer rouge, à proximité de la ville d’Eilat sont issues de la famille de ‘genus Alicia’ et d’espèces qui, selon les scientifiques, étaient alors inconnues. Ils n’ont pu trouver d’autres exemples de ces espèces vivant de manière autonome dans la nature, tout en reconnaissant n’avoir pas mené de recherche exhaustive.

Plongeant pour la science

La première fois que Schnytzer a entendu parler de ces crabes, c’est lorsqu’il cherchait un programme de doctorat en Israël et qu’il a rencontré à cette occasion le professeur Achituv de l’université Bar-Ilan.

“Il m’a parlé de ce petit crabe qui tient une anémone de mer dans chacune de ces pinces sans que personne ne sache ce qu’il fait, et de la seule publication parue à ce sujet qui remontait à 1905.”

Schnytzer a accepté. Lui et ses collègues ont donc dû se rendre régulièrement dans la ville portuaire d’Eilat, au sud d’Israël, plongeant dans la mer Rouge pour y trouver le petit crustacé de la taille d’une pièce de monnaie dans l’eau peu profonde, sous les pierres escarpées.

Une vue de la mer rouge à Eilat, le 29 mai 2009 (Crédit :  Anna Kaplan/Flash 90)
Une vue de la mer rouge à Eilat, le 29 mai 2009 (Crédit : Anna Kaplan/Flash 90)

« Quand vous retournez une pierre, de nombreuses créatures sortent soudainement et partent dans toutes les directions. Il fait reconnaître ce que vous êtes en train de chercher et l’attraper rapidement ». (Schnytzer conseille la prudence lorsqu’on retourne des pierres dans la mer Rouge, parce que l’une d’elle pourrait accidentellement servir de refuge à un poisson-pierre, très vénéneux, qui ressemble à une pierre incrustée dans son habitat.)

Schnytzer explique devoir rester dans l’eau quatre à cinq heures typiquement et, un jour de chance, revenir avec quelques crabes. Au total, plus de 100 crabes ont pu être capturés ces dernières années. Il est d’ailleurs impossible d’en collecter plus, la Réserve naturelle israélienne ayant restreint le nombre d’animaux pouvant être ôté de son milieu naturel.

Dans le laboratoire, Schnytzer et ses collègues ont observé que tous ces crabes tenaient une anémone de mer dans leurs pinces.

Yisrael Schnytzer (Facebook)
Yisrael Schnytzer (Facebook)

« Ce n’est pas tous les jours qu’un animal contrôle ainsi un autre animal. La manière dont je l’explique aux gens, c’est de dire ‘Imaginez que vous ayez une souris dans chaque main et que vous ne la lâchiez jamais. Tout ce que vous feriez, ce serait en tenant ces souris' ».

Il y a neuf ou dix espèces de crabes de Libye dans le monde, l’une dans la mer Morte, à côté d’Eilat, et les autres sur les côtes africaines et du sud de l’Asie. Schnytzer et ses collègues ont étudié deux espèces – les crabes d’Eilat, qui sont marron clair et ressemblent aux pierres sous lesquelles elles vivent, et une seconde, plus colorée, venue d’Indonésie qui vit parmi les coraux. Toutes les espèces de Libye tiennent des anémones de mer dans leurs pinces, même si la famille à laquelle appartient l’anémone de mer peut varier selon l’espèce de crabe.

Schnytzer suppose que les crabes utilisent les anémones pour piquer les prédateurs qui s’approchent trop ainsi que pour attraper de la nourriture.

“C’est quelque chose que nous avons encore à étudier. Il nous est arrivé de mettre un poisson dans l’aquarium avec le crabe. Le crabe a secoué les anémones devant le poisson en mimant un mouvement d’attaque. Une fois, l’anémone a touché le poisson et le poisson s’est contracté comme s’il avait été piqué. Il s’est éloigné et il n’est pas revenu ».

Schnytzer et ses collègues ont tenté de définir ce que feraient les crabes s’ils étaient privés d’une ou deux anémones de mer. Ils ont saisi une pince à épiler et minutieusement ôté les anémones de mer des pinces du crustacé.

Si les chercheurs enlevaient une seule anémone, alors le crabe brisait en deux l’anémone restante. Ces deux fragments se régénéraient en quelques jours, devenant deux clones identiques.

Si les chercheurs enlevaient les deux anémones, le crabe entrait alors en lutte avec un autre congénère pour se saisir d’un fragment d’anémone de mer, le coupant en deux jusqu’à régénération complète.

Les chercheurs estiment que cela pourrait être un cas unique d’animal se saisissant d’un autre pour qu’il se reproduise assexuellement – même s’ils savent également que cette espèce d’anémone de mer peut aussi se reproduire sexuellement.

“Tandis que chaque crabe tient dans ses pinces une paire de clones identiques, si vous regardez la population entière, vous distinguez bien trois types génétiques différents. Cela ne peut arriver que s’il existe une reproduction sexuelle. »

Combat ritualisé

Concernant la lutte entre les crabes, Schnytzer note qu’elle n’a pas été particulièrement féroce.

“C’était quelque chose de ritualisé. Aucun des deux n’est mort et aucun d’entre eux n’a été blessé ».

Schnytzer souligne que dans la nature, si un petit animal attaque un animal plus grand pour lui voler une ressource, le plus grand le tuera. Mais dans le cas des crabes boxeurs, le petit parviendra toujours à se saisir d’un morceau d’anémone.

Un crabe boxeur d'Indonésie (Crédit :  istock/Kunhui Chih)
Un crabe boxeur d’Indonésie (Crédit : istock/Kunhui Chih)

« Ce qui nous suggère que peut-être le gros peut donner quelque chose, comme s’il y avait des règles. C’est comme s’il y avait une sorte d’intérêt général – parce que si je ne lui donne pas une anémone, je n’en aurai pas une plus tard ou quelque chose comme ça ».

Les chercheurs ont également remarqué qu’il n’était pas nécessaire que ce soit le crabe sans anémone qui vienne initier l’attaque.

“Dans environ 50 % des cas, c’est le crabe qui a une anémone qui initie le combat – ce qui est également déconcertant, et ce qui laisse penser qu’il peut y avoir aussi d’autres types de règles.

Comportement abusif ?

Un autre aspect qui pose question dans la relation entre le crabe et l’anémone, c’est que lorsque les chercheurs ont enlevé les anémones de mer au crabe, elles ont paru prospérer.

“Dans la nature, les crabes sans anémones ne survivraient probablement pas. Nous avons constaté qu’ils ne pouvaient pas collecter la nourriture de manière active parce que leurs pinces sont trop petites. Dans un petit aquarium, lorsque vous posez de la nourriture à côté d’eux, ils parviennent à s’alimenter mais nous supposons que dans la nature, ils mourraient très probablement ».

Schnytzer tient un crabe de Libye d'Eilat  (Facebook)
Schnytzer tient un crabe de Libye d’Eilat (Facebook)

« Les anémones séparées, d’un autre côté – elles grandissent, elles ne cessent de grandir. Elles semblent aller bien. Elles n’ont pas besoin du crabe et parviennent à se nourrir par elles-mêmes ».

Est-ce une relation d’exploitation ? Schnytzer répond : « Oui, les crabes volent de la nourriture collectée par l’anémone, ce qui leur permet de rester petites tout en les faisant se reproduire quand ils le le veulent. Je suppose qu’on peut appeler cela une exploitation ».

Schnytzer présume que l’anémone peut tirer des avantages de cette relation également, sans avoir aucune certitude sur leur nature. Il souligne aussi que ce qui est donné à observer actuellement n’est qu’un aperçu du long processus de l’évolution.

“Peut-être que dans quelques millions d’années, ils bénéficieront tous les deux de cette relation ou que ce ne sera jamais le cas. L’anémone peut arriver à trouver des moyens de piquer les crabes. Peut-être que la raison pour laquelle nous n’avons pas trouvé dans la nature, c’est qu’elle a migré loin des crabes. C’est dur à dire, ce sont des questions importantes ».

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