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Repositionnée, la 14e chaîne vise le grand public tout en restant pro-Netanyahu

L'ancienne Vingtième chaîne israélienne tente de devenir une véritable alternative conservatrice à la Douzième et la Treizième chaîne d'information

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Présentateurs de Now 14, la chaîne d'information télévisée en Israël, anciennement Channel 20, connue pour ses points de vue de droite, proches de ceux de Fox News. (Courtoisie : Channel 14)
Présentateurs de Now 14, la chaîne d'information télévisée en Israël, anciennement Channel 20, connue pour ses points de vue de droite, proches de ceux de Fox News. (Courtoisie : Channel 14)

Récemment, au cours d’un journal télévisé du soir, le présentateur de la Quatorzième chaîne israélienne, Shimon Riklin, et son équipe de commentateurs ont apporté leur soutien à Aryeh Deri, député du Shas qui a été mis en examen, à propos de son inculpation pour des infractions fiscales dans le cadre d’un arrangement judiciaire. Ils ont qualifié le procureur général Avichai Mandelblit de « mauvaise graine » pour avoir traduit l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu devant les tribunaux et ils ont douté de la gravité du variant Omicron du coronavirus.

Une prise de position quelque peu inhabituelle pour une chaîne d’information israélienne. Mais rien de bien surprenant pourtant s’agissant de la Quatorzième chaîne israélienne – une chaîne conservatrice qui est parfois comparée à Fox News et qui est officiellement connue sous le nom de Now 14. Diffusée 24 heures sur 24, cette chaîne émet tous les jours sauf le samedi, jour du Shabbat. La chaîne évolue dans un environnement où les vêtements et les coutumes juives orthodoxes sont la norme – rares sont les présentateurs, les animateurs ou les journalistes s’affichant tête nue – et où Netanyahu y est encore considéré comme un héros politique.

Netanyahu reste célèbre pour l’importance qu’il accorde à l’image qu’il donne dans les médias pour sa volonté de contrôler les narratifs des journalistes – deux des affaires à l’origine de son procès actuel portent sur des tentatives qui avaient visé à influencer la couverture médiatique de ses actions. Dans la presse écrite, Israel Hayom est considéré par un grand nombre comme le porte-voix de Netanyahu – mais le journal n’avait pas d’équivalent à la télévision jusqu’à Now 14.

Now 14 a été soutenue par des financements importants de l’homme d’affaires russe Yitzchak Mirilashvili – fils du milliardaire d’origine géorgienne Mikhael Mirilashvili, qui a payé l’aménagement d’un nouveau studio et permis le recrutement de nouvelles têtes à l’antenne – et obtenue son créneau et son canal aux côtés des autres chaînes d’information. Et son objectif, aujourd’hui, est d’acquérir une légitimité en tant que véritable alternative conservatrice face aux traditionnelles chaînes d’information d’Israël.

Mais ses détracteurs affirment que tant que la chaîne continuera de se contenter de répéter les propos de l’ancien Premier ministre, elle ne sera jamais prise au sérieux dans le paysage médiatique israélien.

« Elle n’offre pas un bon journalisme, elle n’a pas de talent et elle a des problèmes d’éthique », a déclaré Eytan Gilboa, professeur et directeur fondateur de l’école de communication de l’université Bar Ilan. « Elle n’a qu’une seule position, être la chaîne de Netanyahu ».

D’autres, cependant, soutiennent que les chaînes grand public israéliennes sont des relais pour les politiciens libéraux, laissant un vide de médias  situé à droite de l’échiquier politique.

« Les autres chaînes ont des tendances complètement de gauche », a déclaré le journaliste Yaakov Ahimeir, 83 ans, qui a été présentateur sur la station de radio Kol Yisrael et sur Première chaîne israélienne depuis le début des années 1970, et qui apparaît encore à l’antenne de temps en temps. « Ils pouvaient avoir des invités de droite, mais le public de droite se sentait exclu de ces chaînes. C’est pourquoi la création de ‘Now 14’ est une nécessité. Elle donne une vision plus large des problèmes en Israël. »

L’ancien premier ministre Benjamin Netanyahu s’exprime lors de la conférence annuelle de Jérusalem de Channel 20, à Jérusalem, le 16 mars 2021. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Les deux autres principales chaînes d’information commerciales, la Douzième et la Treizième chaînes, reflètent une approche plus standard et critique de la politique israélienne. La Treizième chaîne, officiellement connue sous le nom de Reshet 13, a enquêté sur la plupart des premières allégations de corruption formulées à l’encontre de Netanyahu, mais a ensuite été remaniée plus récemment pour devenir un organisme d’information plus traditionnel, légèrement moins orienté à gauche.

La Douzième chaîne, connue sous le nom de Keshet 12, est le principal concurrent de Reshet, considéré comme le porte-drapeau des programmes d’information israéliens. Un jour, elle a été accusée par le turbulent Yaïr Netanyahu, fils aîné de Benjamin, d’avoir une couverture médiatique presque aussi dommageable pour le peuple juif que les nazis.

Elle est également en concurrence avec Kan sur la Onzième chaîne, un organe d’information financé par des fonds publics qui produit des reportages indépendants.

Now 14 a commencé à émettre en août 2014, initialement en tant que Vingtième chaîne du câble et du satellite, avec pour mission de fournir du contenu sur le patrimoine juif. En 2016, compte tenu des changements en cours dans le système de réglementation de la télévision en Israël, la chaîne a reçu l’autorisation de l’Autorité israélienne de radiodiffusion de diffuser ses propres programmes d’information.

Au début de l’année dernière, grâce au financement de Mirilashvili, la Vingtième chaîne a été transférée à la Quatorzième chaîne, complétant ainsi un bloc de chaînes d’information qui commence par le diffuseur public Kan sur la Onzième chaîne, et a commencé à se surnommer Now 14.

Même avant ce changement, Netanyahu a longtemps été accusé d’être impliqué dans les opérations de la Vingtième chaîne.

Selon Nir Hefetz, un ancien collaborateur de Netanyahu devenu témoin de l’État dans les affaires de corruption qui le concernent, Yaïr Netanyahu a cherché à s’impliquer dans le recrutement des journalistes de la Quatorzième chaîne, en envoyant une liste de noms parmi lesquels la chaîne devait choisir. Lorsque les candidats n’ont pas été choisis, Yaïr s’est assis avec les dirigeants de la chaîne pour exprimer sa frustration, a déclaré Hefetz.

Malgré cela, de nombreux membres de la chaîne sont proches de Netanyahu, tant sur le plan personnel qu’idéologique.

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Parmi les présentateurs de la chaîne figurent Erel Segal et Jacob Bardugo, deux partisans inconditionnels de Netanyahu et commentateurs de droite bien connus. Un autre est Yinon Magal, journaliste et ancien politicien de droite, qui a lancé une campagne pour lever des fonds afin de payer les frais juridiques de Benjamin Netanyahu. La campagne a levé plus de deux millions de shekels.

En février 2020, Segal, alors présentateur de nouvelles sur Kan 11, a été suspendu pour être apparu dans une vidéo aux cotés de Benjamin Netanyahu, dans laquelle lui, Magal et Riklin chantaient la chanson « Loue, ô Jérusalem » avec le Premier ministre, quelques semaines avant les élections de mars 2020. Sept mois plus tard, il a intégré la Vingtième chaîne.

De g. à d. : Erel Segal, Yinon Magal, Benjamin Netanyahu, Shimon Riklin, dans une vidéo publiée sur le compte Twitter du Premier ministre, le 13 février 2020. (Capture écran)

Mais les partisans de la chaîne affirment que tout alignement sur Netanyahu est le résultat de la tendance à l’extrême droite de la chaîne.

« Elle est de droite dans son esprit », a déclaré Ahimeir. « Ce n’est pas nécessairement pour promouvoir M. Netanyahu en tant que leader de l’opposition, c’est juste juif, traditionnel et sioniste. »

Invitée à répondre aux accusations selon lesquelles la chaîne serait contrôlée ou influencée par l’ex-Premier ministre, la direction de la station a seulement répondu qu’en tant que société de médias, la Quatorzième chaîne dispose d’un permis de diffusion à la télévision et à la radio et fonctionne conformément à la loi et aux règlements de l’État d’Israël.

La chaîne avait un grand potentiel pour attirer la droite politique, a déclaré Gilboa de Bar Ilan, notant le grand nombre d’électeurs de droite.

Au lieu de cela, a-t-il dit, « cela ressemble à une chaîne de télévision communautaire. Ce ne sont pas des journalistes professionnels, c’est un plaidoyer à sens unique ».

Shimon Riklin, au centre, pendant une émission de Channel 20 depuis la place HaBima à Tel Aviv, le 15 octobre 2020. (Tomer Neuberg/FLASH90)

Les taux d’audience de Now 14 sont restés faibles, malgré le changement. Le programme d’information de la chaîne aux heures de grande écoute atteint rarement un quart de ce que le Douzième et Treizième chaîne obtiennent, selon les chiffres d’audience publiés par Ice.co.il.

M. Gilboa a déclaré que la chaîne avait lésiné sur le personnel et les correspondants nécessaires pour en faire une chaîne d’information solide. Les recettes publicitaires ont été minimes, même avec le passage au numérique, a-t-il ajouté. La perte de revenus publicitaires au profit des médias numériques est un problème qui touche l’ensemble du secteur, mais qui affectera plus durement la Quatorzième chaîne tant qu’elle restera confinée dans son créneau pro-Netanyahu, a-t-il ajouté.

« Trois chaînes commerciales, c’est trop, il n’y a pas de place en termes de revenus publicitaires », a déclaré Gilboa. « Si la Quatorzième chaîne pensait gagner plus de publicité et de revenus, cela n’arrive pas et n’arrivera pas à moins qu’elle ne change son contenu éditorial. »

Tsuriel Rashi, professeur de médias à l’université d’Ariel, a noté que la chaîne était encore en train de trouver ses marques dans un paysage médiatique où les nouveaux venus sont rares, et qu’elle pourrait être en train de trouver son identité.

« Nous avons besoin de quelques années pour savoir s’il s’agit d’une chaîne traditionnelle, de droite ou simplement au service de Bibi », a déclaré Rashi.

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