Rivlin aux dirigeants d’Europe de l’Est : ne réhabilitez pas l’antisémitisme
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Rivlin aux dirigeants d’Europe de l’Est : ne réhabilitez pas l’antisémitisme

Interrogé par le Times of Israel en amont de la commémoration de la libération d'Auschwitz, le président appelle tous les pays à garantir aux Juifs une vie juive pleine et libre

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le président polonais Andrzej Duda, (à gauche), et le président israélien Reuven Rivlin, (au centre), participent à la Marche des vivants, une marche annuelle de commémoration de la Shoah entre les anciens camps de la mort d'Auschwitz et de Birkenau, à Oswiecim, en Pologne, le jeudi 12 avril 2018. (AP Photo/Czarek Sokolowski)
Le président polonais Andrzej Duda, (à gauche), et le président israélien Reuven Rivlin, (au centre), participent à la Marche des vivants, une marche annuelle de commémoration de la Shoah entre les anciens camps de la mort d'Auschwitz et de Birkenau, à Oswiecim, en Pologne, le jeudi 12 avril 2018. (AP Photo/Czarek Sokolowski)

En amont d’un rassemblement historique de près de 50 dirigeants du monde entier pour commémorer le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz, le président Reuven Rivlin a adressé une réprimande soigneusement formulée aux pays qui déforment la mémoire de la Shoah et mis en garde contre la réhabilitation de l’antisémitisme.

Dans une interview exclusive accordée au Times of Israel, le chef de l’État dénonce les gouvernements d’Europe centrale et orientale qui glorifient les collaborateurs nazis comme des héros nationaux et minimisent la complicité de leurs concitoyens dans les atrocités anti-juives. Dans le même temps, il a fustigé les politiciens populistes de droite en Europe qui font campagne sur des programmes xénophobes et antisémites, faisant apparemment référence à des partis tels que le Parti de la liberté autrichien et l’AfD en Allemagne.

Lorsqu’on lui a demandé comment il comptait faire face aux sensibilités qu’implique l’accueil de certains des dirigeants dont le traitement de ces questions le préoccupe, M. Rivlin a répondu « L’histoire – bonne et mauvaise – ne doit jamais être oubliée. L’antisémitisme – tel qu’il était alors et tel qu’il est aujourd’hui – ne doit pas être réhabilité ou glorifié ».

« Rien ne justifiera jamais l’indifférence ou l’hésitation face à l’antisémitisme. Ses partisans, y compris les hommes politiques ayant des opinions antisémites, racistes ou néo-nazies, ne seront jamais des partenaires bienvenus dans la famille des nations », a-t-il ajouté.

Le président organisera un dîner d’État mercredi pour les dizaines de dirigeants attendus à Jérusalem pour le Forum mondial sur la Shoah, axé sur le thème « Remembering the Holocaust, Fighting Antisemitism ». [Se souvenir de la Shoah, combattre l’antisémitisme].

Les félicitant pour leur participation, M. Rivlin a commenté : « Il s’agit d’une déclaration forte et courageuse qui résonne profondément et qui ne peut être mal interprétée. Des dirigeants de toute la planète viennent s’opposer à l’antisémitisme. C’est un événement incroyable, où le monde entier envoie un avertissement aux antisémites ».

L’événement de cette semaine est co-organisé par le bureau de Rivlin, le mémorial de la Shoah Yad Vashem de Jérusalem et la World Holocaust Forum Foundation, qui a été créée par le philanthrope et militant juif Moshe Kantor, né à Moscou.

Certains des dirigeants attendus aux commémorations représentent les principaux auteurs de ce que les critiques appellent la déformation de la Shoah, notamment les présidents de Lituanie (qui a annulé à la dernière minute sa venue), de Hongrie, de Lettonie et d’Ukraine.

Cependant, le président de la Pologne, Andrzej Duda, boycottera le Forum sur la Shoah de cette semaine à Jérusalem, en partie parce qu’il n’a pas été autorisé à prendre la parole, contrairement au président russe Vladimir Poutine.

Varsovie et Moscou se livrent actuellement une guerre de mots acerbe autour du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Poutine accusant la Pologne d’avoir collaboré avec les nazis, et Duda et les dirigeants polonais ripostant en mettant en avant le traité de non-agression conclu par l’Union soviétique avec l’Allemagne en 1939 (connu sous le nom de pacte Molotov-Ribbentrop).

Cette scène s’est déroulée à Moscou le 23 août 1939, après que les représentants de l’Allemagne nazie et de la Russie soviétique aient signé un pacte de non-agression de dix ans. De gauche à droite : Viatchesloff Molotov, Joseph Staline, Joachim von Ribbentrop et Friedrich Gaus. (Photo AP)

Rivlin, qui est né à Jérusalem exactement une semaine après le début de la Seconde Guerre mondiale avec l’invasion allemande de la Pologne il y a 80 ans, a évité de répondre directement à plusieurs questions du Times of Israel concernant la décision d’Andrzej Duda de ne pas participer aux commémorations. Il a simplement déclaré que le président polonais était invité aux événements organisés à Jérusalem et qu’il se rendrait en Pologne la semaine prochaine pour participer à une cérémonie commémorative à Auschwitz, où il « est impatient de rencontrer » son homologue.

Un porte-parole de l’ambassade de Pologne à Tel Aviv a répondu au Times of Israel : « Nous n’avons pas connaissance d’une demande formelle de la part du bureau du président Rivlin. Ni de la part de Yad Vashem ».

Le président polonais Andrzej Duda, (à gauche), et le président israélien Reuven Rivlin, (au centre), participent à la Marche des vivants, une marche annuelle de commémoration de la Shoah entre les anciens camps de la mort d’Auschwitz et de Birkenau, à Oswiecim, en Pologne, le jeudi 12 avril 2018. (AP Photo/Czarek Sokolowski)

Au début du mois, le président polonais s’était dit « stupéfait » d’être invité à Jérusalem pour une manifestation commémorant les 75 ans de la libération d’Auschwitz, estimant que le site de l’ancien camp de la mort était le lieu approprié pour un tel événement.

« Au fond de mon âme, je crois que c’est l’endroit approprié, le meilleur », a-t-il ainsi déclaré aux dirigeants juifs à Varsovie. « Je crois qu’il ne faut pas priver ce lieu de sa mémoire en le transférant ailleurs et en soulignant ailleurs ce qui s’est passé il y a plus de 75 ans et ce qui s’est passé pendant cette période ».

Pourquoi cet événement a lieu à Jérusalem et non à Auschwitz ?

Dans l’interview réalisée par courriel, Reuven Rivlin a longuement exposé le raisonnement qui l’a poussé à organiser une cérémonie de grande envergure commémorant la libération d’Auschwitz dans la capitale israélienne.

Il est faux de croire que l’État juif tire sa légitimité de la Shoah, a-t-il affirmé. « Mes ancêtres, qui sont venus de Lituanie en 1809 avec la bénédiction du Gaon de Vilna, ne l’ont pas fait par peur des persécutions mais par amour d’Israël ».

A LIRE : Autrefois décrié, lier la création d’Israël à la Shoah est désormais accepté

À l’inverse, il considère : « Le lien entre Auschwitz de 1945 et Israël de 2020 est celui du souvenir et de la promesse ».

Et de poursuivre : « C’est la promesse de regarder vers l’avenir, de tirer les leçons amères de l’Histoire et de travailler ensemble pour lutter contre l’antisémitisme, le racisme et la haine qui menacent aujourd’hui d’éroder nos fondements démocratiques ».

C’est notre exigence – protéger les Juifs, combattre l’antisémitisme et investir dans l’éducation

Aujourd’hui, la haine des Juifs est en hausse dans le monde entier, a-t-il déploré. « Nous pouvons le voir et entendre ses manifestations dans les synagogues, dans les rues, sur Internet et dans les hémicycles parlementaires. Nous devons être conscients de son danger. C’est la raison pour laquelle le 5e Forum mondial sur la Shoah se réunit à Jérusalem ».

L’idée qui sous-tend l’organisation de cet événement dans la capitale israélienne est de faire progresser la lutte contre l’antisémitisme et d’encourager les discussions sur la Shoah – « non pas pour remplacer les cérémonies et les traditions établies », a-t-il souligné.

M. Rivlin a également déclaré qu’il espérait que ces événements mémoriels amèneraient les dignitaires étrangers présents à adopter la définition de l’antisémitisme établie par l’Alliance internationale de la mémoire de la Shoah, [International Holocaust Remembrance Alliance ou IHRA], qui inclut le fait de cibler Israël.

« Nous attendons des pays qu’ils investissent dans l’éducation de leurs jeunes et dans des mesures concrètes et actives pour assurer une vie juive libre et pleine », a-t-il émis le souhait. « C’est notre exigence : protéger les Juifs, combattre l’antisémitisme et investir dans l’éducation. Il est également important que les pays adhèrent à l’IHRA, adoptent sa définition de l’antisémitisme et s’efforcent d’œuvrer en fonction de celle-ci ».

Une équipe d’urgence juive et des policiers sur les lieux de la fusillade de masse qui a tué 11 personnes et en a blessé six à la synagogue « Tree Of Life », le 28 octobre 2018, à Pittsburgh, Pennsylvanie. (Crédit : Jeff Swensen/Getty Images/AFP)

Le président a également affirmé l’engagement permanent d’Israël envers les Juifs de la diaspora, mais a souligné que c’était leur pays d’origine qui devait assurer leur sécurité physique.

« Nous sommes aux côtés des communautés juives du monde entier. Ils sont nos frères et sœurs ; nous sommes une famille », a-t-il assuré.

« Leur sûreté et leur sécurité relèvent avant tout de la responsabilité de leur pays d’origine, qui doit veiller à ce qu’ils puissent vivre une vie juive libre et pleine. C’est ce que nous exigeons des dirigeants du monde entier. Nous ne ferons jamais de compromis sur ce point et nous ne nous contenterons jamais de moins ».

Voici une transcription complète de notre entretien :

Times of Israel : Monsieur le Président, plus de 40 hauts fonctionnaires du monde entier, dont des dizaines de chefs d’État et quelques rois, seront à Jérusalem pour le cinquième Forum mondial sur la Shoah, sur votre invitation. Avez-vous été surpris de la réponse massive à votre appel ?

Président Reuven Rivlin : Nous nous réunissons pour honorer la mémoire des victimes de la Shoah, encore à peine capables de comprendre l’immensité de cette tragédie. Nous sommes également unis pour faire face à l’antisémitisme aujourd’hui et faire en sorte que les générations futures soient unies, unies dans l’objectif commun de faire en sorte que l’humanité ne tourne plus jamais sa fureur et sa haine contre nous ou contre toute autre communauté.

C’est un honneur d’accueillir autant de dirigeants ici à Jérusalem, et je les remercie du fond du cœur pour leur solidarité.

Les préparatifs sont en cours à la Résidence du Président à Jérusalem le 20 janvier 2020, pour un dîner d’État destiné aux dirigeants du monde entier participant aux événements du Forum mondial sur la Shoah marquant le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz. (Avec l’aimable autorisation de Alon Fargo)

Mais, en vérité, un forum de dirigeants n’est qu’un aspect du travail à venir. Il se déroule dans les écoles et sur les campus universitaires, dans les églises, les mosquées et les synagogues, entre historiens et travailleurs sociaux, entre hommes et femmes, jeunes et vieux, partout et dans tous les milieux.

Le mouvement sioniste existait bien avant la Shoah ; les responsables israéliens disent souvent que le génocide nazi des Juifs européens ne doit pas être considéré comme la base du droit d’Israël à exister. Pourquoi avez-vous pensé qu’il était approprié que la cérémonie principale de l’anniversaire de la libération d’Auschwitz ait lieu à Jérusalem, et non pas là où elle s’est déroulée ?

Il y a ceux qui pensent, à tort, que l’État d’Israël est une sorte de compensation pour la Shoah. Aucune erreur ne pourrait être plus grave. L’État d’Israël a été créé de plein droit, fondé sur l’amour et le désir de notre ancienne patrie, et par la réalisation d’un rêve. Ses racines ne sont pas la menace d’extermination, ni la haine des autres.

Mes ancêtres, qui sont venus de Lituanie en 1809 avec la bénédiction du Gaon de Vilna, ne l’ont pas fait par peur des persécutions mais par amour d’Israël. Le lien entre Auschwitz de 1945 et Israël de 2020 est celui qui unit le souvenir et la promesse.

C’est une promesse d’apprendre les leçons amères de l’Histoire et de travailler ensemble pour lutter contre l’antisémitisme, le racisme et la haine qui menacent aujourd’hui d’éroder nos fondements démocratiques.

Une société qui ne lutte pas contre l’antisémitisme en son sein, notamment en allouant les ressources nécessaires pour garantir une vie juive sûre, est une société malade

À notre grand regret, nous voyons l’antisémitisme relever à nouveau la tête dans le monde entier. Nous le voyons et nous entendons ses voix dans les synagogues, dans les rues, sur Internet et dans les hémicycles parlementaires. Nous devons être conscients de son danger. C’est la raison pour laquelle le 5e Forum mondial sur la Shoah se réunit à Jérusalem.

Son objectif est de faire progresser la lutte contre l’antisémitisme et d’encourager le débat sur la Shoah, et non de remplacer les cérémonies et les traditions établies. L’État d’Israël et le peuple juif honoreront toujours les manifestations organisées en Pologne à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de la Shoah, et j’y participerai cette année en tant que président d’Israël.

Cette photographie prise le 15 décembre 2019 à Oswiecim, en Pologne, montre une vue aérienne de l’entrée de la voie ferrée de l’ancien camp de la mort nazi allemand Auschwitz II – Birkenau avec sa tour de garde SS. (Pablo GONZALEZ / AFP)

Cette année, le Forum mondial sur la Shoah est intitulé « Se souvenir de la Shoah, combattre l’antisémitisme ». Qu’attendez-vous exactement de cet événement, en termes de mesures politiques concrètes ? Allez-vous exhorter les pays participants à adopter la définition de l’antisémitisme de l’IHRA, ou à faire avancer la législation visant à interdire le mouvement de boycott anti-Israël, à déclarer que l’anti-sionisme est une forme de haine des Juifs, à interdire le Hezbollah, ou quoi que ce soit de ce genre ? Les organisateurs tenteront-ils de publier une déclaration commune sur le thème de la commémoration de la Shoah après l’événement ?

Le fait qu’ils soient ici est une déclaration puissante en soi. Au-delà de cela, c’est l’éducation, l’éducation et l’éducation qui feront la différence. Nous attendons des pays qu’ils investissent dans l’éducation de leurs jeunes et dans des mesures concrètes et actives pour garantir une vie juive pleine et libre.

C’est notre exigence : protéger les Juifs, combattre l’antisémitisme et investir dans l’éducation. Il est également important que les pays adhèrent à l’IHRA, adoptent sa définition de l’antisémitisme et s’efforcent d’œuvrer en fonction de celle-ci.

Le président polonais Andrzej Duda a annoncé qu’il ne participerait pas au forum, car, contrairement aux dirigeants des États-Unis, de la Russie, de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne, il n’a pas été autorisé à prendre la parole. A quel point craignez-vous que son absence bien médiatisée – certains l’ayant qualifiée de boycott – ne fasse les gros titres de l’événement ?

Le président polonais Duda a été invité aux événements de cette semaine. La semaine prochaine, je me rendrai en Pologne et participerai à la cérémonie à Auschwitz, où il prendra la parole, à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de la Shoah. Et je suis impatient de le rencontrer.

[À ce stade, le président a refusé de répondre à deux questions complémentaires sur la controverse polonaise].

Le survivant de la Shoah, Edward Mossberg, (à gauche) en compagnie du président israélien Reuven Rivlin lors d’une cérémonie de la Marche des vivants au camp d’Auschwitz-Birkenau en Pologne, le 12 avril 2018. (Crédit : Yossi Zeliger / Flash90)

Certains gouvernements d’Europe centrale et orientale se sont livrés ces dernières années à ce que les critiques appellent une distorsion de la Shoah. Certains des dirigeants que vous allez accueillir à Jérusalem ont glorifié les collaborateurs nazis comme des héros nationaux et nient ou minimisent la complicité de leurs propres citoyens dans les atrocités antijuives. Comment comptez-vous aborder cette question sensible ?

L’histoire – bonne et mauvaise – ne doit jamais être oubliée. L’antisémitisme – tel qu’il était alors et tel qu’il est aujourd’hui – ne doit pas être réhabilité ou glorifié. Rien ne justifiera jamais l’indifférence ou l’hésitation face à l’antisémitisme. Ses partisans, y compris les hommes politiques, qui ont des opinions antisémites, racistes ou néo-nazies ne seront jamais des partenaires bienvenus dans la famille des nations.

Je tiens à exprimer ma gratitude envers ceux qui ont accepté de venir. C’est une déclaration forte et courageuse qui résonne profondément et qui ne peut être mal interprétée.

Des dirigeants de toute la planète viennent s’opposer à l’antisémitisme. C’est un événement incroyable, où le monde entier envoie un avertissement aux antisémites.

Image illustrative d’un graffiti néo-nazi à Dresde, en Allemagne. (CC BY Kalispera Dell, Wikimedia commons)

Les Juifs israéliens ressentent naturellement une profonde solidarité avec leurs coreligionnaires de la diaspora qui sont confrontés à la montée de l’antisémitisme. Dans quelle mesure pensez-vous que le gouvernement israélien est tenu de les soutenir dans leur lutte contre la haine des Juifs, étant donné que Jérusalem a des ressources limitées et des menaces très concrètes à ses portes ?

Nous sommes aux côtés des communautés juives du monde entier. Ils sont nos frères et sœurs ; nous sommes une famille. Leur sûreté et leur sécurité relèvent avant tout de la responsabilité de leur pays d’origine, qui doit veiller à ce qu’ils puissent vivre pleinement et librement leur vie juive.

C’est ce que nous exigeons des dirigeants du monde entier. Nous ne ferons jamais de compromis sur ce point et nous ne nous contenterons jamais de moins. Cela est renforcé par ma conviction que l’antisémitisme n’est pas un problème uniquement juif.

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