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Interview

Roms et Juifs, la mémoire partagée de la Shoah, « d’étrangers familiers » à partenaires

Dans "Rain of Ash", l'historien Ari Joskowicz retrace les relations entre les deux communautés depuis 1939, entre "méfiance mutuelle" et "réussite improbable"

La pièce "Roma Army", mise en scène par Yael Ronen, jouée à Rome, en Italie. (Crédit : Florin Ghioca)
La pièce "Roma Army", mise en scène par Yael Ronen, jouée à Rome, en Italie. (Crédit : Florin Ghioca)

A Jérusalem, au procès d’Adolf Eichman, responsable de la logistique de la « solution finale », le génocide des Roms d’Europe avait brièvement occupé le devant de la scène.

Lors de son témoignage durant cette audience historique, Aron Bejlin, un médecin juif qui avait travaillé dans le « camp tzigane » d’Auschwitz-Birkenau, a décrit le gazage de milliers de prisonniers roms en 1944 en s’attardant sur les prétendues origines « raciales » des Roms d’Europe.

« Bien sûr, il y avait des personnes blondes et aux yeux bleus parmi ces Tziganes », a déclaré Bejlin, qui n’avait pourtant pas été interrogé sur les caractéristiques physiques des détenus.

« Ils faisaient partie soit de mariages mixtes, lorsque la femme ne voulait pas se séparer de son mari, soit ils étaient de la deuxième génération. Dans tous les cas, nous avions des hommes et des femmes tziganes blonds », avait affirmé Bejlin.

Au lieu de faire une description des souffrances communes des Juifs et des Roms sous le régime nazi, comme on pouvait s’y attendre, Bejlin a parlé d’un camp « blanc » (pour les Juifs) et d’un « autre » camp, où étaient incarcérés les « Tziganes ».

Dans son nouveau livre, Rain of Ash: Roma, Jews, and the Holocaust, l’historien Ari Joskowicz présente le témoignage à connotation raciale de Bejlin lors du procès d’Eichmann comme un exemple de l’histoire du peuple rom racontée par d’autres, notamment par des survivants juifs.

Situant son livre dans la lignée de « l’engagement juif-rom en plein essor » qu’il décrit, Joskowicz – professeur associé à l’Université Vanderbilt (Nashville, Tennessee) – espère « stimuler un nouveau dialogue sur les opportunités et les défis de ces alliances inégales », a-t-il déclaré au Times of Israel lors d’une récente entrevue.

Photo d’une mère et d’un enfant roms prise par le « Centre d’hygiène raciale » de l’Allemagne nazie au Bureau de la santé du Reich. (Domaine public)

Il y a 50 ans, des activistes roms ont entrepris de changer le narratif des relations entre les Juifs et les Roms, et la communauté rom s’est organisée pour exiger des réparations et la reconnaissance de leur statut de victimes de la Shoah.

« Face à la méfiance et à la discrimination constantes, il était logique que les Roms se rapprochent des Juifs qui avaient survécu à la guerre, que ce soit pour comparer leurs expériences à celles des Juifs, chercher de l’aide auprès d’organisations juives ou décider que leur meilleur espoir était d’exiger d’être traités comme des victimes juives », a écrit Joskowicz, dont les grands-parents ont survécu à la Shoah.

Boucs émissaires depuis des siècles, les Roms d’Europe sont surnomm
és « les vrais descendants de Caïn » par les politiciens de droite. En Roumanie comme ailleurs, la liberté de circulation et les autres droits garantis par l’Union européenne (UE) ne s’appliquent pas à eux.

Dans son livre, Joskowicz retrace le cheminement des Juifs et des Roms qui se sont progressivement rapprochés autour d’une mémoire partagée, depuis leurs recherches respectives dans les archives de la Shoah jusqu’à leurs actions communes de lobbying en faveur des réparations.

Robert Ritter, l’un des chefs de file de la persécution anti-Roms de l’Allemagne nazie, prélève du sang sur une femme rom en 1938 (Crédit : Domaine public)

« Les Juifs et les Roms, qui se considéraient auparavant comme une sorte de reflet abstrait ou d’étranger familier, trouvent de plus en plus d’occasions de se pencher sur leurs différences », écrit Joskowicz.

« Être traités comme les victimes juives »

Totalisant environ 11 millions d’individus, les Roms constituent la plus grande minorité d’Europe. Pendant des siècles, ils ont été appelés « Tsiganes » de manière péjorative, en raison du mythe selon lequel ils étaient originaires d’Égypte. En fait, les Roms viennent de l’Inde qu’ils ont quittée il y a environ 1 500 ans. Aujourd’hui, ils s’identifient comme appartenant à différents groupes ethniques en fonction de facteurs territoriaux, religieux, dialectaux et autres. Ainsi, les Roms des régions germanophones sont appelés Sinti, tandis que ceux des régions francophones sont appelés Manouche.

Sinti et Roms à la prison de Hohenasperg en Allemagne avant leur déportation vers la Pologne occupée (Crédit : Domaine public)

Pendant la Shoah, les Roms ont été emprisonnés dans des ghettos et envoyés dans des camps de concentration, parfois avec des Juifs. À Auschwitz-Birkenau, il existait un « sous-camp » rom où les familles étaient maintenues intactes par les Allemands au cas où des inspecteurs internationaux viendraient visiter les lieux.

Selon les historiens, plus de 500 000 Roms ont été assassinés lors du Porajmos, ou Dévoration, en romani. Comme les Juifs d’Europe, les Roms ont d’abord été assassinés dans ce que l’on a appelé le « Shoah par balles », avant d’être déportés dans des camps de la mort pour y être gazés.

« Les Roms qui ont survécu ont souvent été considérés comme des témoins peu fiables »

Alors que les Juifs ont été reconnus comme des victimes après la Seconde Guerre mondiale, des pays comme l’Allemagne de l’Ouest ont continué d’identifier et d’étiqueter les survivants roms sous le terme de « Tsiganes », lequel « empêche toute tentative de réparer les injustices du passé, mais qui fait aussi d’un individu la cible d’autres injustices », écrit Joskowicz.

« Les Roms qui ont survécu ont souvent été considérés comme des témoins peu fiables et ont continué à souffrir de mesures policières lourdes et coercitives en Allemagne de l’Ouest après la guerre », indique Joskowicz. « Si les témoins juifs ont également eu droit à des contre-interrogatoires hostiles, la plupart d’entre eux vivaient en dehors de la juridiction du tribunal et n’ont pas souffert de persécutions persistantes de la part de l’État », précise-t-il.

L’historien et auteur Ari Joskowicz (Crédit : Autorisation)

Selon l’United States Holocaust Memorial Museum (USHMM), « ce n’est que fin 1965 que la loi d’indemnisation ouest-allemande a explicitement reconnu que les actes de persécution qui avaient eu lieu avant 1943 étaient motivés par la race, ce qui rendait la plupart des Roms éligibles. »

Pendant les années 1970, plusieurs événements ont influencé le cheminement du « travail de mémoire » des Roms sur le génocide, notamment le premier rassemblement international d’activistes.

« Notre peuple doit s’unir et s’organiser pour travailler au niveau local, national et international », a déclaré Slobodan Berberski, qui a présidé le premier congrès mondial des Roms, tenu à Londres en 1971.

« Nos problèmes sont les mêmes partout : Nous devons poursuivre nos propres formes d’éducation, préserver et développer notre culture rom, insuffler un nouveau dynamisme à nos communautés et forger un avenir conforme à notre mode de vie et à nos croyances. Nous avons été passifs assez longtemps et je crois qu’à partir d’aujourd’hui, le succès est à notre portée », a affirmé Berberski aux délégués roms à Londres.

Comme il est montré dans Rain of Ash,  Holocauste, la mini-série télévisée diffusée en 1978, a contribué à la sensibilisation au génocide des Roms et à d’autres groupes victimes du nazisme, notamment lorsque la série a été diffusée en Allemagne de l’Ouest.

Remédier aux injustices du passé

Les relations entre les Juifs et les Roms ont commencé à se transformer après le congrès mondial sur les Roms. Partant d’une « incompréhension de la souffrance de l’autre », écrit Joskowicz, les activistes des deux groupes ont établi des relations productives.

Ces dernières années, les Juifs et les Roms se sont retrouvés dans de nombreux forums, y compris au théâtre. Ainsi, une pièce itinérante intitulée « Roma Army« , dont la première a eu lieu en 2017 au théâtre Maxim Gorki de Berlin, met en scène des acteurs principalement roms et traite des « biographies des acteurs spécifiques sur scène », a expliqué Joskowicz.

Mise en scène par l’Israélienne Yael Ronen, la pièce dépeint les acteurs « comme des personnes stigmatisées parce qu’elles sont roms, gens du voyage, gays, queers ou pauvres ; elles s’attardent sur la violence et la honte, sur les divorces et l’image corporelle », a écrit Joskowicz.

Roms et Sinti chassés d’Asperg par les nazis le 22 mai 1940 (Crédit : Domaine public)

Selon les statistiques démographiques européennes, les Roms vivent en moyenne 10 ans de moins que les Européens non roms. Les taux de mortalité infantile des Roms sont deux à six fois plus élevés que ceux de la population générale.

« Les Européens roms, tout comme les autres personnes considérées comme non blanches dans les sociétés qui ont continué à privilégier les blancs, témoignent d’un racisme omniprésent qui façonne leur vie de tous les jours », souligne Joskowicz.

À la suite des protestations des activistes roms qui estimaient que leur histoire avait été exclue de l’USHMM, l’institution s’est depuis impliquée dans la recherche sur le génocide des Roms.

Le changement à l’USHMM, note Joskowicz, a été rendu possible par le « travail invisible des individus sur le terrain, les changements dans leur orientation scientifique et la tendance à étendre leur mandat à des domaines d’expertise adjacents », écrit-il.

Femmes roms et sinté à Bergen-Belsen en Allemagne après la libération du camp nazi en avril 1945. (Domaine public)

La question de savoir si les Roms ont été victimes d’un génocide n’est plus un débat, a déclaré Joskowicz.

« Les commémorations conjointes de la Shoah qui mettent l’accent sur la souffrance – qu’elle soit unique ou partagée, particulière à leur contexte ou généralisable dans leurs enseignements – offrent désormais aux participants un espace politique relativement sûr en comparaison », écrit Joskowicz.

« Le sujet le plus sensible n’est pas le caractère unique de la Shoah juive, mais la politique d’Israël »

Dans les alliances juifs-roms d’aujourd’hui, indique Joskowicz, « le sujet le plus sensible n’est pas le caractère unique de la Shoah juive mais la politique d’Israël – un sujet que de nombreux activistes roms évitent et que de nombreux activistes juifs aimeraient pouvoir éviter ».

Lentement, « l’improbable success story » des relations entre Juifs et Roms commence à se faire connaître, souligne Joskowicz.

« Des groupes qui avaient peu en commun, qui ont évolué différemment dans le monde et qui ont laissé des traces différentes, ont subi les mêmes souffrances sans vraiment connaître leur sort respectif », conclut Joskowicz.

La pièce « Roma Army », mise en scène par Yael Ronen, jouée à Rome, en Italie (Crédit : Florin Ghioca)

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