Roulette russe : comment Liberman espère profiter de la défaite de Netanyahu ?
Rechercher
Analyse

Roulette russe : comment Liberman espère profiter de la défaite de Netanyahu ?

En entraînant le pays vers de nouvelles élections au sujet de la conscription des haredim, le chef d'Yisrael Beytenu s'adoube champion de la cause des Israéliens laïcs

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre de la Défense Avigdor Liberman dirige une réunion de faction de son parti Yisrael Beytenu à la Knesset, le 18 juin 2018. (Miriam Alster/ Flash90)
Le ministre de la Défense Avigdor Liberman dirige une réunion de faction de son parti Yisrael Beytenu à la Knesset, le 18 juin 2018. (Miriam Alster/ Flash90)

Sept semaines après les dernières élections à la Knesset, il semble que Benny Gantz n’ait pas été le seul à avoir prononcé un discours de victoire prématuré.

Le chef du parti Kakhol lavan a été très largement tourné en ridicule pour avoir déclaré, tard le 9 avril, qu’une « grande lumière » avait fait son apparition dans le pays, et qu’il sera le « Premier ministre de tout le monde ». Dans les dernières minutes du 29 mai, alors que l’heure fatidique de la date butoir pour former une coalition approchait, il semble que la plaisanterie se soit retournée contre Benjamin Netanyahu.

« C’est une nuit d’une incroyable, incroyable victoire », avait déclaré Netanyahu, il y a tout juste 50 jours. Son parti du Likud avait obtenu un résultat « presque sans précédent », s’était-il vanté. « Quand avons-nous obtenu autant de sièges ? Je ne m’en souviens pas ».

Mais maintenant, c’est un retour à la case départ, avec de nouvelles élections prévues pour le 17 septembre. Et la campagne pour la 22e Knesset va prendre une tournure très différente de la précédente.

A l’approche de l’élection du 9 avril, le monde politique israélien n’avait qu’une seule chose en tête : la candidature du novice en politique Benny Gantz. Peu de gens parlaient des déboires judiciaires du Premier ministre et des attaques continues sur le sud d’Israël depuis Gaza.

Au lieu de cela, les gens étaient curieux au sujet de l’ancien chef de l’armée devenu politicien : comment s’appellera son parti ? Qui sera sur sa liste ? Quelle vision politique défend-il ? Fera-t-il une alliance avec Moshe Yaalon et/ou Yair Lapid ? Et, en ensuite, qu’y avait-il sur son téléphone qui a été piraté par les Iraniens ?

Benny Gantz réagit alors qu’il se présente devant des militants du parti au quartier général de Kakhol lavan à Tel Aviv le 10 avril 2019. (MENAHEM KAHANA / AFP)

A l’inverse, la prochaine campagne politique va probablement se focaliser sur un quelqu’un d’expérimenté qui sème la discorde politique depuis des décennies : Avidgor Liberman. Le chef d’Yisrael Beytenu est la principale raison pour laquelle Israël va se diriger vers de nouvelles élections. Et si l’on ne peut que se contenter d’hypothèses sur ses raisons, il poursuit, sans aucun doute, une stratégie calculée dont il pense qu’elle servira ses intérêts.

Liberman joue un jeu dangereux avec une mise très élevée. En entraînant le pays entier vers les urnes, à cause de son insistance à faire passer une version non amendée de la loi régulant la conscription dans l’armée pour les étudiants des yeshivot, il prend un grand risque.

L’ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères pourrait bien sortir renforcé des élections du 17 septembre, alors que certains sondages suggèrent que sa liste obtiendrait 10 sièges (alors qu’Yisrael Beytenu n’avait que cinq sièges dans la 21ème Knesset, très courte et maintenant dissolue). Mais il pourrait aussi bien se retrouver en dessous du seuil électoral.

Des partis de droite n’ont pas perdu de temps, tirant leurs première salves contre Liberman quelques minutes après que la Knesset a voté sa propre dissolution.

« Avidgor Liberman fait maintenant partie de la gauche. Il fait tomber les gouvernements de droite. Ne lui faites plus confiance », a déclaré Netanyahu à des journalistes alors qu’il quittait la Knesset en colère.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’entretient avec la presse à la suite d’un vote sur un projet de loi visant à dissoudre la Knesset le 29 mai 2019, à la Knesset à Jérusalem. (Menahem KAHANA / AFP)

Peu après, son nouvel assistant médiatique Topaz Luk a tweeté, « Nous avons commencé » en russe. Yair Netanyahu, le fils du Premier ministre, a depuis tweeté de nombreuses fois, en russe et en hébreu, indiquant que Liberman sera la principale cible du Likud dans la prochaine campagne électorale.

D’autres partis qui espéraient gouverner dès maintenant et qui, au lieu de cela, se retrouvent à nouveau en campagne électorale, ont aussi attaqué le chef d’Yisrael Beytenu pour avoir sabordé les négociations de coalition.

« Le dictateur Liberman décide de l’agenda politique du pays : il décide quelle loi passe, comment elle passe, si et quand des élections sont tenues », a déclaré avec colère le député Moshe Gafni de Yahadout HaTorah jeudi matin. « Les électeurs israéliens ne lui pardonneront pas cela. Il ne passera pas le seuil électoral ».

Et s’il le passait ?

Liberman, l’un des plus vieux renards de la politique israélienne, est bien conscient que les partis religieux et de droite sont furieux contre lui et qu’ils chercheront à le détruire aux élections du 17 septembre. Pourtant, le chef d’Yisrael Beytenu juge que cela valait le coup.

Certains analystes considèrent que l’animosité personnelle a pris le pas sur les dernières décisions de l’ancien soutien de Netanyahu qui est devenu son rival. Et cela pourrait bien être le cas. Mais il y a aussi une raison clairement rationnelle derrière sa volonté de faire du projet de loi de conscription sa forteresse pour un baroud d’honneur. Cela s’inscrit dans un processus de réorientation politique qui vise à transformer un immigré moldave en champion de la cause des Israéliens laïcs qui souffrent de la domination ultra-orthodoxe sur la politique israélienne.

Les anciens succès électoraux de Liberman étaient principalement imputables aux immigrants de l’ancienne Union soviétique. Mais alors le temps passe, les Israéliens russophones semblent de moins en moins enclins à voter selon des lignes de fractures ethniques ou linguistiques.

En outre, sans réussites significatives à présenter pendant ses deux années au ministère de la Défense, Liberman n’a peut-être pas vu beaucoup d’intérêt à rejoindre Netanyahu pour occuper à nouveau le même poste. Il a peut-être considéré qu’il y aura de toute façon de nouvelles élections bientôt, si et quand le Procureur général Avichai Mandelblit décidera d’inculper formellement Netanyahu pour des affaires de corruption.

Le ministre de la Défense Avidgor Liberman arrive en Cisjordanie en 2017. (Ariel Hermoni/ Ministère de la Défense)

Plutôt que de servir loyalement en tant que ministre de la Défense du Premier ministre jusqu’à son inculpation, Liberman a peut-être préféré agir maintenant pour se distinguer tel un défenseur inflexible des Israéliens laïcs qui sont lassés de voir les partis ultra-orthodoxes toujours obtenir ce qu’ils veulent.

« Les électeurs sont fatigués de la capitulation devant les ultra-orthodoxes, a déclaré jeudi Liberman en conférence de presse à Tel Aviv, considérant que l’accord de coalition qu’il a rejeté comme étant vendu aux ultra-orthodoxes. « Nous voulons un gouvernement de droite, nous ne voulons pas un gouvernement halakhique », a-t-il ajouté.

Agiter le spectre des ultra-orthodoxes et ce qui serait leur influence disproportionnée sur la politique israélienne n’est pas une tactique nouvelle. En 2013, le parti nouvellement formé Yesh Atid de Yair Lapid avait obtenu le nombre impressionnant de 19 sièges – grâce, en grande partie, à une campagne promettant de défendre les droits de la majorité silencieuse laïque d’Israël et la promesse de faire sortir les partis ultra-orthodoxes du gouvernement.

Assurément, il est très improbable que Liberman puisse reproduire cette réussite en septembre. Il est impossible de prédire, à l’heure actuelle, qui va fédérer sur ces électeurs laïcs de droite qui, pour des raisons qui leurs sont propres, ne vont pas voter pour le Likud. Peut-être que Naftali Bennett et Ayelet Shaked vont faire leur retour ? Peut-être que Moshe Feiglin sera capable de transformer l’agitation médiatique autour de son parti Zehut en de véritables sièges à la Knesset cette fois-ci ? Peut-être que les partis arabes ou ceux de gauche sioniste feront mieux ?

Pour l’instant, Liberman semble être l’homme le plus détesté du pays. Mais il aura beaucoup de publicité après son acte de sabotage, et, comme le dit si bien le dicton, il n’y a rien de tel qu’une mauvaise presse. A l’approche des dernières élections, personne ne semblait vraiment intéressé par Yisrael Beytenu. Aujourd’hui, les cinq petits sièges de son parti sont au coeur des discussions de l’ensemble du pays – pour le meilleur ou le pire.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...