Ryad boycotte le « Made in Turkey » sur fond de rivalité avec Ankara
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Ryad boycotte le « Made in Turkey » sur fond de rivalité avec Ankara

La rivalité entre la Turquie et l'Arabie saoudite s'est intensifiée avec l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi

Une femme tient une boite de labneh turc dans un supermarché de Ryad, en Arabie saoudite, le 18 octobre 2020.(Crédit : FAYEZ NURELDINE / AFP)
Une femme tient une boite de labneh turc dans un supermarché de Ryad, en Arabie saoudite, le 18 octobre 2020.(Crédit : FAYEZ NURELDINE / AFP)

Des feuilles de vigne marinées au café, en passant par le fromage, les supermarchés saoudiens retirent les produits turcs de leurs rayons suite aux appels au boycott du « Made in Turkey » sur fond de rivalité entre Ryad et Ankara.

La rivalité entre la Turquie et l’Arabie saoudite, qui se disputent la suprématie sur le monde musulman, s’est intensifiée avec l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en 2018 par des agents de Ryad dans le consulat du royaume à Istanbul.

Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, a été désigné par des responsables turcs et américains comme le commanditaire du meurtre, ce que nie Ryad en évoquant des agents agissant seuls.

Les exportateurs turcs se sont récemment plaints de retards aux douanes saoudiennes, alors que le chef de la Chambre de commerce saoudienne a appelé à « boycotter tout ce qui est turc ».

Drapeaux saoudien et turc. (Crédit : FAYEZ NURELDINE and ADAM ALTAN / AFP)

Des chaînes de supermarchés ont annoncé mettre fin aux importations et à la vente de produits turcs, une « décision qui répond à la campagne de boycott populaire », a indiqué sur Twitter la société Abdullah Al-Othaim Markets.

« C’est un sujet très sensible », souligne à l’AFP le directeur d’une chaîne de magasins ayant requis l’anonymat. Des rayons entiers ont été vidés de produits « Made in Turkey » dans un supermarché de l’entreprise à Ryad.

« Perception négative »

Face au risque de voir la Turquie porter ce litige devant l’Organisation mondiale du commerce, les autorités saoudiennes assurent que la campagne est menée par de simples citoyens.

Mais dans une déclaration commune, huit grands groupes turcs ont indiqué que les entreprises saoudiennes étaient « obligées de signer une lettre dans laquelle ils s’engagent à ne pas importer de marchandises de Turquie ».

A Ankara, l’Association des entrepreneurs turcs a cité « divers obstacles » au commerce avec l’Arabie saoudite.

Elle affirme notamment ne pas recevoir d’invitation pour participer aux appels d’offres et fait état de difficultés dans l’obtention des visas et de retards de paiement.

« La perception négative de la Turquie a entraîné pour nos entrepreneurs des pertes de 3 milliards de dollars l’année dernière au Moyen-Orient », estime l’Association.

« L’Arabie saoudite, deuxième dans la liste des pays faisant le plus d’affaires avec la Turquie en 2016-2018, est tombée dans les catégories inférieures », selon la même source.

L’année dernière déjà, des vacanciers saoudiens ont boudé la Turquie, suite à des appels à boycotter une destination pourtant populaire dans le royaume.

Mais la raison de la récente campagne reste inconnue, au moment où les deux pays restent à couteaux tirés sur une série de questions régionales comme les conflits en Libye et en Syrie.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’exprime lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue russe Vladimir Poutine à la suite de leurs entretiens dans la station balnéaire de Sotchi, le 22 octobre 2019. (Crédit : Sergei Chirikov/Pool/AFP)

Elle frappe une économie turque déjà touchée par le Covid-19 et une chute de la livre.

Une caricature sur Twitter montre une main enveloppée du drapeau saoudien tordre l’oreille du président turc Recep Tayyip Erdogan, accusé d’ingérence par Ryad.

« Arrêtez d’acheter des produits turcs. [Erdogan] combat notre pays avec notre argent », dit un message en arabe circulant sur WhatsApp.

« Mise en scène politique »

Un Saoudien est même apparu dans une vidéo en ligne brûlant un instrument de musique fabriqué en Turquie.

« C’est une sorte de mise en scène politique », explique Karen Young, chercheuse à l’American Enterprise Institute. « C’est un signal de l’État aux citoyens sur la façon de percevoir un adversaire extérieur ».

L’Arabie Saoudite n’est que le 15e débouché pour les produits turcs, dont les textiles, des produits chimiques, des tapis, des meubles et de l’acier.

Les chiffres officiels montrent que les exportations turques sont tombées de 3,2 milliards de dollars (2019) à 1,9 milliard de dollars au cours des huit premiers mois de cette année.

La campagne n’est pas sans rappeler les mesures punitives prises par Ryad lors de différends diplomatiques avec le Canada, l’Allemagne ou le Qatar voisin, soumis à un blocus économique régional depuis trois ans.

Toutefois, entre Ryad et Ankara, « les flux commerciaux bilatéraux ne sont pas assez importants pour faire ou défaire les économies de l’un ou l’autre pays », relève Robert Mogielnicki, de l’Arab Gulf States Institute de Washington.

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