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Shoah : une béatification de Justes pour « redorer l’image de la Pologne »

Les nationalistes se servent de l'histoire de la famille Ulma pour minimiser la collaboration de certains Polonais avec les nazis ou même l'indifférence d'une grande partie de la société

Des soldats montent la garde pendant que les gens déposent des couronnes de fleurs lors d'une cérémonie sur la tombe de la famille Ulma, une famille polonaise qui s'est sacrifiée alors qu'elle cachait des Juifs pendant la Shoah, à Markowa, en Pologne, le 17 mars 2016. (Crédit : Wojtek Radwanski /AFP)
Des soldats montent la garde pendant que les gens déposent des couronnes de fleurs lors d'une cérémonie sur la tombe de la famille Ulma, une famille polonaise qui s'est sacrifiée alors qu'elle cachait des Juifs pendant la Shoah, à Markowa, en Pologne, le 17 mars 2016. (Crédit : Wojtek Radwanski /AFP)

La béatification de la famille polonaise Ulma, exécutée par les nazis allemands pour avoir abrité des juifs, va permettre aux nationalistes au pouvoir de promouvoir une image favorable de l’attitude des Polonais pendant la Shoah, minimisant largement son autre côté, (beaucoup) plus sombre.

Avant la cérémonie de dimanche, les Ulma étaient omniprésents dans l’espace public en Pologne.

La béatification, une décision du pape François en vertu de laquelle ces Polonais ont été proclamés « bienheureux », s’est déroulée ce dimanche dans leur village natal, Markowa, dans le sud-est de la Pologne.

« Que cette famille polonaise, qui a représenté un rayon de lumière dans les ténèbres de la Seconde Guerre mondiale, soit pour nous tous un modèle à imiter dans l’élan du bien, au service de ceux qui sont dans le besoin », a ainsi déclaré François.

Plus de 30 000 personnes, dont un millier de prêtres, le président polonais, le grand rabbin de Pologne et une délégation venue d’Israël, y ont assisté.

Expositions, concerts, spectacles, conférences ont été organisés pour parler de leur destin tragique. Des livres pour adultes et enfants retracent leur vie et leur mort. Et les hommes politiques ne cachent pas l’enjeu de cette béatification.

Le nom de Wiktoria i Jozef Ulma est visible sur le mur commémorant les Polonais qui ont sauvé les Juifs pendant la Shoah, lors de la cérémonie d’inauguration du Musée de la famille Ulma des Polonais sauvant les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale à Markowa, Pologne, le 17 mars 2014. (Crédit : Wojtek Radwanski/AFP)

Pour le conseiller présidentiel Marcin Przydacz, cet événement religieux a du point de vue de la politique internationale « une dimension d’édification de l’image de la Pologne et de la vérité historique ». « C’est ainsi que se construisent les politiques historiques », a-t-il dit à la radio polonaise PR1.

La Pologne, qui n’a jamais collaboré avec les nazis au niveau politique, est un des pays les plus touchés par la Seconde Guerre mondiale. Six millions de ses citoyens, dont trois millions de juifs, y ont été tués par les nazis.

Le mémorial de Yad Vashem à Jérusalem, dédié à la mémoire de la Shoah, recense 7 232 Polonais distingués comme « Justes parmi les Nations » pour avoir aidé les juifs sous l’occupation nazie, alors que toute sorte d’aide aux juifs y était passible de la peine de mort.

Pour les historiens, le sacrifice de ceux qui ont aidé les juifs ne peut cependant pas obscurcir d’autres comportements bien moins glorieux, le pouvoir refusant depuis des années de reconnaître la collaboration de certains Polonais avec les nazis, ou même l’indifférence d’une grande partie de la société envers les juifs.

Le musée de la famille Ulma – des Polonais ayant sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : CC BY-SA 4.0 Wikipédia/ Maciej Szczepanczyk)

« L’histoire n’est pas un buffet, où l’on peut choisir ce qu’on veut, bien que les hommes politiques la traitent comme telle », souligne à l’AFP Agnieszka Haska, sociologue au Centre d’études sur la Shoah à l’Université de Varsovie.

« L’histoire des Ulma est héroïque et tragique, mais les cas de sauvetage de juifs n’ont pas été aussi nombreux que les politiques historiques actuelles le prétendent (…) Les Justes étaient un extrême, aussi bien que les personnes qui collaboraient », dit-t-elle.

Selon elle, « en tant que victimes de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes incapables d’accepter que nous n’étions pas aussi nobles que nous le pensions ».

Pendant plus d’un an, la famille Ulma a caché huit membres des familles Goldmann et Grünfeld. Dénoncés par un policier polonais, ils ont tous été exécutés sommairement par les Allemands le 24 mars 1944, y compris les enfants.

Jozef Ulma, sa femme Wiktoria, enceinte de sept mois et qui accouchera durant la fusillade, sont abattus par la police allemande sous les yeux de leurs enfants. Ces derniers, Stanislawa, Barbara, Wladyslav, Franciszek, Antoni et Maria, âgés de deux à huit ans, sont à leur tour exécutés, la maison pillée puis incendiée.

Shaul Goldmann et ses cinq enfants, dont sa fille Lea, la fille de cette dernière, Reshla, âgée de cinq ans, ainsi que Golda Grünfeld, sont tués.

Les nazis criblent le plafond : le sang des victimes se répand, une goutte tombe sur une photo représentant deux femmes juives posée sur une table en dessous. Cette photo a été conservée jusqu’à ce jour comme une « relique » du martyre juif.

En 1995, la famille Ulma a été décorée de la médaille des Justes parmi les nations par Yad Vashem.

Illustration : La salle des noms du musée de la Shoah Yad Vashem à Jérusalem. (Crédit : Mendy Hechtman / Flash90)

Depuis 2016, la famille a son musée à Markowa. Le 24 mars a été établie une « Journée nationale de la Mémoire des Polonais qui ont secouru les Juifs ».

Lors d’un voyage à Markowa pour un reportage sur l’aide de l’Eglise locale aux réfugiés ukrainiens fuyant la guerre après l’invasion russe, une journaliste italienne de l’agence Ansa, Manuela Tulli, reçoit un recueil de photos réalisées par Jozef Ulma, qui, sur son temps libre, documente la vie familiale à la ferme.

C’est un album touchant, qui retrace la vie de la famille avec des scènes du quotidien, « on voit les enfants courir pieds nus dans l’herbe, faire les devoirs, la mère étendre le linge », décrit à l’AFP Mme Tulli, co-autrice d’un ouvrage sur la tragédie avec le prêtre polonais Paweł Rytel-Andrianik.

« C’est une histoire d’amour et d’amitié, quand les Juifs ont demandé l’aide, ils ont ouvert leur porte. Ils ont vécu ensemble un an et demi, cuisiné et mangé ensemble », raconte la journaliste italienne.

Des personnes participant à la « Marche des Vivants », une randonnée annuelle entre deux anciens camps de la mort gérés par les nazis, pour commémorer les victimes de la Shoah et célébrer l’existence de l’État juif, à Oswiecim, en Pologne, le 18 avril 2023. (Crédit : AP Photo/Michal Dyjuk)

Au-delà des faits, c’est la première fois que l’Eglise accorde la béatification à une famille entière.

Le Vatican a également décidé de béatifier l’enfant dont Wiktoria était enceinte, alors que d’ordinaire une personne non baptisée ne peut être béatifiée.

Car, selon le Dicastère pour la cause des saints, le département du Vatican en charge des questions de béatification et canonisation, le septième enfant « est né au moment du martyre de la mère ». « Ce dernier a donc été ajouté au nombre des enfants, martyrs eux aussi. De fait, dans le martyre des parents, il a reçu le baptême du sang », précise un communiqué du dicastère.

Discours patriotique

« Leur histoire est utilisée comme un contre-argument aux accusations d’antisémitisme, et pour redorer l’image de la Pologne à l’étranger », déplore à l’AFP Zuzanna Radzik, éditorialiste à l’hebdomadaire catholique progressiste Tygodnik Powszechny.

Pour elle, l’histoire de la famille Ulma « est devenue un morceau de choix pour le discours patriotique, car c’est une famille de paysans, nombreuse, catholique, et morte ».

L’exemple des Ulma permet aux hommes politiques de lancer des déclarations non soutenues par les historiens et d’attaquer ces derniers.

Le 6 février 2018, le président polonais Andrzej Duda a annoncé sa décision de signer une loi pénalisant certaines déclarations sur la Shoah, à Varsovie, en Pologne. (Crédit : AP Photo/Alik Keplicz)

Le président polonais Andrzej Duda a estimé en mars à Markowa que « des milliers de Polonais sur le million qui aidaient les juifs (…) ont été assassinés de cette manière, le plus souvent en même temps que leurs voisins juifs », alors que le Premier ministre Mateusz Morawiecki a évoqué « des millions ».

Les historiens évaluent à jusqu’à 30 000 le nombre des Polonais qui aidaient les juifs.

« A Markowa, un village de 1 000 maisons, une vingtaine de juifs ont survécu, ce n’est pas énorme » contre 120 avant la guerre, déclare Jan Grabowski, historien de la Shoah à l’Université d’Ottawa.

Il rappelle qu’après l’exécution des Ulma, 24 juifs ont été tués à Markowa par leurs voisins polonais.

Avec d’autres historiens de la Shoah, dont notamment Mme Barbara Engelking, il est devenu la cible d’attaques, objet de plusieurs procès pour « diffamation » et « activités anti-polonaises ».

Barbara Engelking, spécialiste de la Shoah, (à gauche) et Jan Grabowski, spécialiste de la Shoah, (à droite). (Yad Vashem via AP / Autorisation)

En juin, le ministre de l’Education Przemyslaw Czarnek a déclaré qu’il allait couper les financements pour les études sur la Shoah, menées par Mme Engelking à l’Université de Varsovie, qualifiant ses déclarations et travaux « d’une stupidité dégoûtante ».

« Les Polonais, dans leur grande majorité ont porté secours à nos frères juifs. Les Polonais ont donné leur vie pour les juifs », a-t-il assuré citant en exemple les Ulma.

Pour M. Grabowski, cette exploitation de l’image des Justes permet aujourd’hui « de dissimuler les choses auxquelles les Polonais ne savent pas faire face ».

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