“Si c’est une femme”, les horreurs oubliées faites aux femmes dans les camps nazis
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Si Auschwitz était la capitale des crimes contre les juifs, Ravensbrück était la capitale des crimes contre les femmes

“Si c’est une femme”, les horreurs oubliées faites aux femmes dans les camps nazis

Sarah Helm entre dans Ravensbrück en Allemagne, où 90 000 femmes ont péri pendant l’Holocauste

Le camp de concentration de Ravensbrück  en 1939. (Crédit : Bundesarchiv, Bild, via Wikimedia Commons)
Le camp de concentration de Ravensbrück en 1939. (Crédit : Bundesarchiv, Bild, via Wikimedia Commons)

LONDRES – A 80 kilomètres au nord de Berlin, Ravensbrück était le seul camp de concentration que les nazis ont construit dans le seul but d’héberger les femmes prisonnières politiques. Il a ouvert ses portes en mai 1939, quatre mois avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, et a été libéré par les Russes six ans plus tard.

Plus de 130 000 femmes ont passé ses portes. Pendant sa période la plus occupée, vers la fin de la guerre, le camp avait une population de 45 000 personnes. Les estimations du nombre final de morts sont débattues, allant de 30 000 à 90 000.

Pourquoi, alors, connait-on si peu de choses sur un camp qui a éliminé des dizaines de milliers de femmes sur le sol allemand ?

La destruction totale des preuves explique en partie ce vide historique. Pendant les derniers jours de Ravensbrück, avant la libération par l’Armée rouge soviétique, la plupart des dossiers de prisonniers ont été brûlés par les nazis puis jetés dans le lac situé derrière le camp.

Si Auschwitz était la capitale des crimes contre les juifs pendant le troisième Reich, Ravensbrück, semble-t-il, était la capitale des crimes contre les femmes.

En tout cas, c’est l’argument que l’auteure et journaliste freelance anglaise Sarah Helm expose avec conviction dans son dernier livre, Si c’est une femme – Dans Ravensbrück : le camp de concentration pour femmes d’Hitler (« If This Is a Woman — Inside Ravensbrück: Hitler’s Concentration Camp for Women »).

Sarah Helm, auteur de "Si c'est une femme — Dans Ravensbrück : le camp de concentration pour femmes d'Hitler". (Crédit : autorisation)
Sarah Helm, auteur de « Si c’est une femme — Dans Ravensbrück : le camp de concentration pour femmes d’Hitler ». (Crédit : autorisation)

Étayé par de vastes recherches entreprises et des entretiens, et des sources historiques autrefois enfermées derrière le rideau de fer, le livre de Helm montre comment un auteur dévoué peut réellement sauver l’histoire de l’oubli.

Paradoxalement, dit Helm quand nous avons commencé à bavarder, l’émergence de l’Holocauste comme discussion culturelle mondiale appropriée, pendant les années 1960, a été un facteur qui a contribué à assurer que Ravensbrück reste en marge du sujet dans le discours historique dominant sur l’Allemagne nazie et ses crimes racistes.

« Evidemment les gens avaient entendu parler de l’Holocauste avant [les années 1960], dit Helm. Mais la prise de conscience n’a vraiment eu lieu qu’avec le procès d’Eichmann en 1961. »

Naturellement, dit Helm, l’ampleur et l’horreur de l’Holocauste juif a totalement pris le premier plan du narratif.

« Et alors l’histoire des groupes non juifs [qui ont été exterminés] a été traitée comme secondaire. »

De plus, parce que les prisonniers de Ravensbrück n’étaient que des femmes, cette époque importante de l’histoire nazie a été mise sous le tapis pendant des décennies, explique Helm.

‘La plupart des historiens de l’époque étaient des hommes, dont le sujet a inévitablement été négligé’

Ce n’est réellement qu’après le milieu des années 1990 que des historiennes ont commencé à explorer les histoires de Ravensbrück avec une analyse adéquate. Avant ça, la plupart des femmes passées dans les camps étaient chanceuses d’avoir ne serait-ce qu’un paragraphe dans l’histoire de l’Holocauste, dit Helm.

Et particulièrement les « asociales » allemandes : sans-abris, prostituées, et pauvres.

« Ces femmes ont été envoyées dans les chambres à gaz et n’ont pas vraiment intéressées les historiens », dit Helm.

Peut-être que ce qu’il y a de plus fascinant dans l’histoire de Ravensbrück est la façon dont il s’est transformé avec le temps, d’une institution qui n’accueillait que des prisonniers politiques, pour devenir finalement le plus cruel des camps de la mort nazis.

« Au début, Ravensbrück était très petit, dit Helm. Il était principalement peuplé de femmes allemandes, qui étaient des asociales ou des prisonniers politiques. En gros, quiconque s’opposant ouvertement à Hitler. »

Ilse Heinrich (à gauche) et Charlotte Kroll, survivantes du camp de concentration nazi de Ravensbrück, pendant la commémoration du 70ème anniversaire de la libération du camp par l'Armée rouge, à Ravensbrück, près de Fuerstenberg, au nord-est de l'Allemagne, le 19 avril 2015. (Crédit : AFP PHOTO/DPA/PATRICK PLEU)
Ilse Heinrich (à gauche) et Charlotte Kroll, survivantes du camp de concentration nazi de Ravensbrück, pendant la commémoration du 70ème anniversaire de la libération du camp par l’Armée rouge, à Ravensbrück, près de Fuerstenberg, au nord-est de l’Allemagne, le 19 avril 2015. (Crédit : AFP PHOTO/DPA/PATRICK PLEU)

Beaucoup de femmes de ce groupe particulier étaient juives, dit Helm. Il semble cependant qu’à ce moment, elles n’aient pas été internées en raison de leur statut racial, mais simplement à cause de leur activité politique.

A l’automne 1944, Ravensbrück était surpeuplé. Le vaste nombre de femmes arrivant dans le camp était la conséquence de l’énorme processus d’évacuation à l’est, où les Russes avaient commencé à libérer de nombreux camps, comme Auschwitz.

Hitler avait pris l’étrange décision de prendre tous les survivants de ces camps, et de les faire marcher vers l’Allemagne.

Couverture de "Si c'est une femme — Dans Ravensbrück : le camp de concentration pour femmes d'Hitler". (Crédit : autorisation)
Couverture de « Si c’est une femme — Dans Ravensbrück : le camp de concentration pour femmes d’Hitler ». (Crédit : autorisation)

« Notamment, des centaines de milliers de prisonniers démunis marchaient vers l’ouest », explique Helm.

L’exode hongrois a eu un impact massif sur Ravensbrück aussi, particulièrement des juifs de Hongrie, dont beaucoup avaient été envoyés à Auschwitz. En octobre 1944, le gouvernement Horthy de Budapest est tombé, et les bombes alliées avaient détruit les lignes de chemins de fer.

Un tel transport de personnes dans l’Europe de l’est était devenu un problème important. Et pourtant, Hitler a insisté pour qu’il ne reste pas un juif en Hongrie avant l’arrivée de l’Armée rouge.

« Auschwitz n’était plus en opération après novembre 1944, donc beaucoup [de prisonniers] ont commencé à marcher vers l’Allemagne », explique Helm.

« Dans ce climat, [les nazis] ont commencé à penser que le seul moyen de résoudre ce problème était de tuer plus de gens. »

Fondamentalement, précise Helm, la tuerie qui a commencé à Ravensbrück à ce moment a signifié que le gazage avait cessé d’être un processus idéologique d’extermination. A la place, du moins du point de vue déformé de l’idéologie nazie, il est devenu un moyen pratique de contrôler la population dans les camps de travail horriblement surpeuplé.

« La tuerie est montée à 2 000 personnes par mois à Ravensbrück à ce moment », dit Helm. Un moyen devait être trouvé pour accélérer le processus d’assassinat. Une chambre à gaz a donc été installée.

Un crematorium au musée d'Auschwitz, le 28 janvier 2015. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/The Times of Israel)
Un crematorium au musée d’Auschwitz, le 28 janvier 2015. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/The Times of Israel)

« Des morceaux de la chambre à gaz auraient été apportés directement depuis Auschwitz, qui avait été démantelé à ce moment », dit Helm.

Le titre du livre de Helm peut donner l’impression que les camps de concentration nazis en Allemagne étaient uniquement le fruit de l’esprit d’Hitler, mais presque chaque aspect des camps a été géré et planifié avec des précisions extraordinaires par Heinrich Himmler.

Dans son livre, Helm écrit : « Adolf Hitler montrait peu d’intérêt pour les camps de concentration, mais ils étaient au centre de l’empire d’Himmler ; tout ce qui s’est passé derrière leurs murs a été signé de sa main. »

« Himmler était aussi responsable de l’idée originale de mettre aussi en place un camp de femmes », souligne Helm.

Heinrich Himmler à Dachau en 1936. (Crédit : Friedrich Franz Bauer/Wikimedia Commons/German Federal Archive)
Heinrich Himmler à Dachau en 1936. (Crédit : Friedrich Franz Bauer/Wikimedia Commons/German Federal Archive)

Même si Himmler n’était pas la seule personne impliquée dans les projets de la solution finale, Helm affirme qu’il a aidé à superviser une grande partie du processus de mise en place des camps dans l’est, ce qui a finalement entraîné la mort de millions de juifs.

Himmler était aussi un visiteur régulier du camp de Ravensbrück, dit Helm. « Il visitait les camps parce qu’il voulait qu’ils soient aussi autonomes que possibles. »

La décision d’Himmler de placer les camps près de lieux naturels magnifiques n’était pas simplement une coïncidence. En fait, les forêts allemandes ont joué un rôle central dans la mythologie du Heimat, le sol allemand. Prenez par exemple Buchenwald, l’un des camps de concentration nazis les plus célèbres, son nom signifie littéralement Forêt de hêtres.

« Beaucoup de camps ont été [délibérément] situés dans de très beaux endroits », dit Helm.

« Ravensbrück, par exemple, était situé derrière un lac. D’autres camps étaient eux aussi situés dans de belles régions forestières. Himmler avait lu de la littérature sur ces sites historiques. Son idée était que la nature purifierait le gène allemand, et que les SS, et les Allemands, grandiraient purs et forts, comme les arbres dans les bois. »

« Himmler pensait que le sang serait pur si la graine était plantée près de ces sites naturels très purs », ajoute Helm.

‘Himmler pensait que le sang serait pur si la graine était plantée près de ces sites naturels très purs’

Dans l’épilogue de son livre minutieusement précis, qui fait 700 pages, Helm passe un temps considérable à disséquer pourquoi ceux qui étaient en position d’autorité, impliqués dans les atrocités terribles conduites à Ravensbrück, n’ont jamais été jugés.

Les raisons sont compliquées. Mais une chose est certaine : en 1948, les Alliés avaient perdu leur volonté de punition des nazis. Principalement parce que la Guerre froide était devenue le sujet dominant de l’agenda politique.

Et, à partir de 1949, la responsabilité principale des enquêtes sur les crimes nazis a été confiée aux tribunaux allemands, dont le personnel était probablement composé pour beaucoup de personnes qui étaient nazies quelques années auparavant.

Les criminels les plus célèbres à s’en être tirés sont les industriels allemands. Particulièrement parce que leurs profits étaient nécessaires pour combattre pendant la Guerre Froide, affirme Helm.

Siemens, le fabriquant électrique allemand, qui avait une usine située juste à la limite de Ravensbrück, à partir de 1942, est l’une des compagnies qui est sortie indemne de sa complicité de connaissance de crimes de guerre. Elle n’a jamais admis publiquement qu’elle savait que des exterminations avaient lieu dans le camp.

« Le gazage à Ravensbrück était secret à cette époque, dit Helm. Mais même, Siemens a continué à faire fonctionner son usine. »

La Chancelière allemande Angela Merkel en visite dans une usine Siemens à Amberg, dans le sud de l'Allemagne, le 23 février 2015; (Crédit : Armin Weigel/DPA/AFP)
La Chancelière allemande Angela Merkel en visite dans une usine Siemens à Amberg, dans le sud de l’Allemagne, le 23 février 2015; (Crédit : Armin Weigel/DPA/AFP)

L’idée que les tueries étaient cachées de la direction de Siemens et de ses gardes est risible, pense Helm. De plus, les preuves exposent clairement que les prisonniers savaient parfaitement que Ravensbrück était devenu un camp de la mort.

« Siemens savait que ses propres ouvriers étaient des prisonniers, qui à tout moment pouvait être condamné à mort », dit Helm.

« Et pourtant, pas une seule personne de la direction de Siemens n’a jamais dû rendre de compte pour ce qui est arrivé à Ravensbrück. »

‘Siemens savait que ses propres ouvriers étaient des prisonniers, qui à tout moment pouvait être condamné à mort’

Des années après, alors que l’étendue et les atrocités de l’Holocauste se précisaient, il y a eu de fortes actions, particulièrement de survivants juifs en Israël et de mouvements juifs internationaux, pour que des dédommagements soient payés.

Cependant, les chiffres sont dérisoires, pense Helm, « particulièrement au vu de l’étendue avec laquelle Siemens a été complice de ces crimes, et la manière dont il s’est allié et a collaboré avec les nazis. »

Le fait que le dédommagement ne soit appliqué qu’aux victimes juives signifie aussi que le dédommagement payé ne reflète pas réellement les crimes eux-mêmes, pense Helm, particulièrement puisque beaucoup de victimes n’étaient pas juives.

« Il est incroyable que Siemens soit incapable de s’exposer et d’affronter les crimes dont il a profondément été complice », dit Helm.

Le narratif de Helm se termine sur une note plutôt ouverte. L’histoire de Ravensbrück est finalement dans le domaine public après des années, mais ce chapitre particulier de l’histoire nazi n’est semble-t-il pas tout à fait terminé.

Sur le nombre estimé de 3 500 femmes gardes qui sont passées par Ravensbrück, seule une fraction a fait l’objet d’une enquête des tribunaux allemands, principalement parce que l’Allemagne ne garde toujours pas de registre officiel du nombre qui a été accusé, dit Helm.

« Le système ne veut pas se confronter à ce sujet. Donc très peu de gardes de Ravensbrück ont été confronté ou tenu responsable de leurs actions », dit Helm.

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