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Struthof: des fouilles pour éclairer sur le seul camp de concentration nazi de France

De mai 1941 à avril 1945, quelque 52 000 déportés de 11 à 78 ans venus de toute l'Europe ont été internés au Struthof et dans sa nébuleuse de camps annexes

L'ancien camp de concentration du Struthof. (Crédit : Colin W/CC.BY SA 3.0/WikiCommons)
L'ancien camp de concentration du Struthof. (Crédit : Colin W/CC.BY SA 3.0/WikiCommons)

Son granit rose était convoité par Albert Speer, l’architecte d’Hitler, et ses vestiges sont aujourd’hui exhumés : la carrière du Struthof fait l’objet de fouilles inédites, 80 ans après l’ouverture du seul camp de concentration nazi en territoire français.

L’ancien camp de concentration du Struthof-Natzweiler, relativement méconnu, fût le seul installé sur le sol français, en Alsace annexée, et l’un des plus meurtriers de l’univers concentrationnaire nazi.

De mai 1941 à avril 1945, quelque 52 000 déportés de 11 à 78 ans venus de toute l’Europe ont été internés au Struthof et dans sa nébuleuse de camps annexes, regroupés de part et d’autre du Rhin sous le nom de Konzentrationslager-Natzweiler. Près de 22 000 n’en sont jamais revenus.

Destiné à fournir au Reich une main d’oeuvre d’esclaves, le KL-Natzweiler concentrait avant tout des prisonniers de guerre, des opposants politiques allemands et des résistants des pays occupés, ces « Nuit et Brouillard » voués à disparaître sans laisser de trace. Mais il comptait aussi des déportés raciaux (juifs, tziganes), des homosexuels et des Témoins de Jehovah.

(FICHIERS) Dans cette photo d’archives prise le 16 avril 2015, une vue générale de l’entrée du seul camp de la mort nazi sur le sol français, le camp de concentration du Struthof de la Seconde Guerre mondiale, à Natzwiller, dans l’est de la France. (Crédit : Patrick HERTZOG / AFP)

La plupart sont morts d’épuisement, de traitements inhumains ou de faim, d’autres ont été victimes de sinistres expérimentations pseudo-médicales. Le camp servit aussi de lieu d’exécution de résistants.

Ce taux de mortalité de 40 % le place « parmi les plus meurtriers du système nazi, hors camp d’extermination bien sûr, à égalité avec Bergen-Belsen et Sachsenhausen, beaucoup plus que Buchenwald et Dachau », selon l’historien Robert Steegmann, auteur d’un ouvrage de référence sur le KL-Natzweiler.

Des hommes et des femmes de plus de 30 nationalités ont souffert au Struthof, dont l’écrivain slovène Boris Pahor. Moyenne d’âge : 20 ans, selon les archives.

Plusieurs centaines de déportés y ont servi de cobayes humains pour des expérimentations sur les gaz de combat et le typhus.

Quelque 107 membres du réseau de résistance français Alliance y ont été abattus et incinérés dans le four crématoire encore visible, dans la nuit du 1er au 2 septembre 1944.

Plaque de commémorations de 86 victimes juives assassinées dont August Hirt avait disséqué les corps en 1943, située à l’Institut d’anatomie de Strasbourg. (Crédit : Claude Truong-Ngoc/CC BY-SA 3.0/WikiCommons)

Le professeur d’anatomie allemand August Hirt a également fait exécuter dans la petite chambre à gaz du camp 86 juifs et juives venus d’Auschwitz, pour se constituer une « collection anatomique » de la nouvelle « race judéo-bolchevique ». Leurs corps, placés dans des cuves à formol jusqu’à la fin de la guerre, ont été récemment identifiés.

Ouvert en mai 1941 au lieu dit « Le Struthof », petite station touristique de montagne à plus de 800 mètres d’altitude, le site principal visait initialement à exploiter un filon de granit rose situé à proximité. Il est ensuite doté de 70 camps annexes, notamment en Allemagne.

« Cette partie du Struthof avait été un peu délaissée, alors que la carrière a précédé la construction du camp », relève Juliette Brangé, responsable de ce chantier de fouilles dans l’est de la France, en parcourant la vaste terrasse artificielle à flanc de montagne. N’y subsistent que neuf bâtiments ou ce qu’il reste de leurs fondations, sur la vingtaine construits sous la férule des nazis.

Pour se représenter le lieu tel qu’il était à l’époque, cerné de miradors, « on a moins d’une dizaine de photographies d’archives, c’est peu », regrette la jeune archéologue.

A partir de mai 1941, sur ce promontoire à 800 mètres d’altitude, des milliers de prisonniers se sont succédé pour extraire la pierre, destinée à l’origine aux grandes constructions du Reich. Les premiers ont également dû bâtir eux-mêmes le camp de concentration de Natzweiler-Struthof, situé 500 mètres plus au nord, et les routes qui y mènent.

Les fouilles doivent permettre de mieux comprendre la nature du travail forcé qui n’avait « pas du tout été étudié », selon Mme Brangé.

« Espace industriel »

En 1943, au tournant du conflit, « la carrière se transforme en espace industriel », explique-t-elle. Des moteurs d’avions allemands Junkers y sont démontés dans des halles, les pièces détachées étant réintroduites dans l’industrie pour soutenir la machine de guerre nazie.

Limes, outils à métaux ainsi qu’une forge pour démonter les pièces de moteurs… Les premiers objets découverts par les fouilles en témoignent, confirmant qu’il ne s’agissait pas seulement d’extraire du granit. « On peut parler de travail qualifié », observe l’archéologue.

La carrière était gérée par la DEST, la société allemande de travaux de terrassement et de carrière, une entreprise appartenant à la SS, le camp lui facturant cette main d’œuvre gratuite. Les registres de la DEST révèlent que plus de 1 000 personnes se relayaient chaque jour à la carrière.

« Les déportés travaillaient 60 heures par semaine, dès 06Hh30 le matin en hiver, et n’étaient nourris qu’avec 1 500 calories par jour quand il en faut trois fois plus pour un travailleur de force », complète Guillaume d’Andlau, directeur du Centre européen du résistant déporté-Struthof (CERD), le mémorial de l’ancien camp de concentration qui accueille 200 000 visiteurs chaque année.

« Lieu de terreur »

31 nationalités sont passées par le Struthof, mais selon Michaël Landolt, archéologue pour la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) Grand Est, qui finance le chantier, « la plupart des travailleurs forcés étaient des Polonais ou des Soviétiques ».

« Il y avait peu de Français, pour éviter qu’ils ne communiquent avec certains civils de la vallée de la Bruche qui venaient travailler à la carrière, sans doute pour des travaux de taille », explique-t-il.

À ses côtés, une dizaine d’étudiants bénévoles participent aux fouilles qui doivent se répéter chaque mois d’août jusqu’en 2024. Des descendants de déportés ont également pris part à l’important travail de débroussaillage préalable, comme Alain Salomon, administrateur de l’amicale Natzweiler-Struthof, histoire et mémoire, dont le père Robert est passé par le Struthof.

Quelques mois avant sa disparition en 2015, l’ancien résistant avait décrit dans un discours vibrant « un haut lieu de terreur, de pleurs, de douleurs, de travail exténuant par tous les temps ». « Face à l’insupportable négationnisme, il est important de faire remonter cette réalité à la surface », commente aujourd’hui son fils à propos de cet endroit où la nature avait repris ses droits.

« On n’avait pas les moyens de mettre ça en valeur », concède André Woock, 62 ans, maire de la petite commune rurale de Natzwiller située en contrebas, qui a récupéré la propriété de la carrière après-guerre. « Et puis pour les anciens d’ici, cette histoire était encore compliquée », ajoute l’élu.

Le Struthof sera le premier camp de concentration découvert par les Alliés dans leur avancée vers l’Ouest, en novembre 1944.

Mais lorsque les Américains arrivent devant la double rangée de barbelés et le portail monumental, les 17 baraques et les miradors sont vides. Les nazis ont évacué vers Dachau les quelque 5 500 prisonniers du camp. Et les kommandos (camps de travail) de la rive droite du Rhin restent en activité. Jusqu’à leur libération, en avril 1945.

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