Tableau spolié restitué à NYC 80 ans plus tard : « c’est du foutage de gueule »
Rechercher

Tableau spolié restitué à NYC 80 ans plus tard : « c’est du foutage de gueule »

Aux Etats-Unis, "il y a une vraie procédure et une fierté de pouvoir restituer ces œuvres", souligne Michel. En France, "les restitutions se sont faites de façon plutôt péteuse"

Michel Vernay héritier d'un tableau volé par les nazis, à la restitution à New York, le 1 er avril 2019. (Crédit : Don Emmert / AFP)
Michel Vernay héritier d'un tableau volé par les nazis, à la restitution à New York, le 1 er avril 2019. (Crédit : Don Emmert / AFP)

« Comme une stèle qu’on redécouvre, en hommage au passé » : c’est ainsi qu’un arrière-petit-fils du collectionneur d’art parisien Adolphe Schloss a salué la restitution lundi à New York d’un tableau du maître hollandais Salomon Koninck spolié par les nazis.

Michel Vernay, 71 ans, était venu spécialement de Paris avec son frère Laurent, 65 ans, et Eliane Demartini, autre ayant-droit du collectionneur juif, pour une cérémonie de restitution au Consulat de France, en présence du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

Ce tableau de 1639, intitulé « A scholar sharpening his quill » (« Savant aiguisant sa plume »), appartenait à la collection renommée de maîtres hollandais d’Adolphe Schloss (1842-1910), saisie par les nazis en France occupée en 1943, expédiée en partie au QG d’Hitler à Munich, puis dispersée après la capitulation allemande.

Ce n’est qu’en novembre 2017 que le tableau a refait surface, lorsqu’une négociante en art chilienne a essayé de le vendre via Christie’s à New York, permettant à la maison d’enchères de l’identifier puis au FBI d’amorcer sa restitution.

Espoir et non revanche

Une toile de 1639, intitulée « A scholar sharpening his quill » (« Savant aiguisant sa plume ») du peintre hollandais Salomon Koninck. (Crédit : Wikimedia Commons)

Face à l’antisémitisme qui refait surface aux Etats-Unis et en Europe, une restitution « remet le projecteur sur toutes les spoliations et les disparitions juives », « c’est comme si on mettait une stèle en hommage à ce qui s’est passé », a indiqué à l’AFP Michel Vernay, ingénieur à la retraite.

« C’est le coté positif », dit-il, « ça n’est pas le côté revanche, c’est le côté espoir : l’histoire est là, on ne l’embellit pas ».

Car les spoliations font partie intégrante du processus de génocide, souligne cet homme dont la mère perdit la moitié de sa famille à Auschwitz.

« On prive les gens de leur possibilité d’exister dans la société, d’exercer leur métier, ensuite on les prive de leur nationalité, ensuite de leurs ressources et de leurs biens. Et puis, quand ils sont tout seuls, sans ressources, sans abri, sans défense, la vie est facile à enlever. »

« Chaque restitution est une petite victoire », dit son frère Laurent. Mais « les tableaux ne sont pas aussi importants que les vies qui ont été enlevées ».

Michel et Laurent, fils du journaliste Alain Vernay mort en 2015, sont convaincus que le retour de l’antisémitisme n’est pas un phénomène passager.

« Il y a des hauts et des bas, mais (l’antisémitisme) est toujours là », dit Laurent.

Laurent Vernay héritier d’un tableau volé par les nazis, à la restitution à New York, le 1 er avril 2019. (Crédit : Don Emmert / AFP)

Que vont-ils faire maintenant du tableau ?

Pour Michel, qui le découvrait pour la première fois dans la salle d’apparat du consulat lundi soir, il n’a « pas de valeur sentimentale ».

« C’est un héritage à partager entre plus de 20 personnes », qui devront ensemble décider quoi en faire, explique-t-il.

« Comme une toile ne peut pas être coupée en morceaux, j’espère qu’il y aura un musée français capable de l’acheter et de l’étiqueter comme un tableau restitué après spoliation. »

Reproches aux musées

Une chose est sûre : même s’il manque encore quelque 170 tableaux sur les 333 que comptait la collection Schloss, selon Laurent, les deux frères n’ont pas l’intention de passer leur temps à les rechercher.

« Si vous passez votre vie à les chercher, vous ne vivez plus », dit Laurent. « C’était l’avis de mon père et j’ai décidé moi aussi de ne pas en faire trop. »

Ce qui n’empêche pas Michel comme Eliane Demartini de déplorer la façon dont les musées français ont longtemps traîné des pieds.

Aux Etats-Unis, « il y a une vraie procédure et une fierté de pouvoir restituer ces œuvres », souligne Michel. En France, « les restitutions se sont faites de façon plutôt péteuse ».

Et de dénoncer les musées français, Louvre compris, qui se sont longtemps bornés à exposer les œuvres sous l’étiquette « MNR » (pour « Musées Nationaux – Récupération »), en attendant que les descendants les reconnaissent et les réclament.

« Pour moi qui ai 70 ans, ces oeuvres spoliées il y a 75 ans, je n’en ai aucun souvenir », dit Michel. « Les exposer en disant ‘Retrouvez vos oeuvres !’, pour des gens qui n’étaient pas nés ou avaient un an ou deux pendant la guerre, et qui ont plus de 80 ans aujourd’hui, c’est du foutage de gueule, excusez-moi », dit-il.

« Ce n’est pas de la frustration », précise-t-il, « mais éventuellement un peu de colère que ça ne bouge pas ».

Le ministre Le Drian a rappelé que le gouvernement français s’était engagé l’an dernier à « accélérer et intensifier le travail d’identification et de restitution » des œuvres spoliées.

« Le combat que vous avez mené aux côtés de vos avocats (pour récupérer le tableau) est aussi notre combat », a-t-il assuré.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...