Trois des plus importantes ICO en Israël étaient des fraudes, selon une plainte
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Trois des plus importantes ICO en Israël étaient des fraudes, selon une plainte

Un assistant du propriétaire du Beitar Jerusalem poursuit en justice son patron, en affirmant que Moshe Hogeg et ses proches ont volé 250 millions de dollars via différentes ICO

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Lionel Messi (à droite), star du football argentin, reçoit sa carte de membre du fan club du Beitar Jerusalem des mains du propriétaire du club, Moshe Hogeg, lors d'un événement à Barcelone, Espagne, en décembre 2018. (Capture d'écran : Twitter)
Lionel Messi (à droite), star du football argentin, reçoit sa carte de membre du fan club du Beitar Jerusalem des mains du propriétaire du club, Moshe Hogeg, lors d'un événement à Barcelone, Espagne, en décembre 2018. (Capture d'écran : Twitter)

Une plainte, déposée le 25 mai par deux employés d’un fonds de capital-risque israélien, prétend que trois des plus importantes ICO (offres publiques de jetons) lancées depuis le territoire israélien, en 2017 et 2018, ont été des escroqueries.

Lancées par Sirin Labs, Stx Technologies Limited (Stox) et Leadcoin, les ICO auraient permis de soulever collectivement 250 millions de dollars auprès d’investisseurs du monde entier.

Les plaignants affirment qu’aucune des trois entreprises n’a finalement développé le produit qu’elles avaient promis aux investisseurs. Ils déclarent que les accusés se sont servis de manière éhontée de l’argent des investisseurs, qu’ils ont utilisé pour leur usage personnel.

Une ICO (Initial coin offering, offre publique de jetons) est une méthode de levée de fonds utilisée pour les start-ups de la blockchain. Au cours d’une ICO, un court film sur les activités de la start-up, une biographie de ses fondateurs et un « livre blanc » expliquant de manière plus détaillée la technologie et le plan commercial de la firme sont présentés aux investisseurs. Si ces derniers sont impressionnés et séduits, ils peuvent alors acheter des tokens – des jetons. Ces tokens leur permettent d’accéder au produit et si le produit s’avère être une réussite commerciale, les jetons gagnent en valeur sur le marché secondaire.

Moshe Hogeg, à droite, et le milliardaire mexicain Carlos Slim (Capture d’écran : Facebook)

Cette plainte à hauteur de 16,1 millions de dollars a été déposée par Roee Brocial et Eran Okashi, des anciens employés du fonds de capital-risque Singulariteam, contre Moshe Hogeg, Adi Sheleg, Ido Sadeh Man, Yaron Shalem, Shmuel Asher Grizim, Avishai Ziv (Sonenriech), Singulariteam Holding II et Singulariteam Ltd.

Ni Hogeg ni aucune des autres personnalités mises en cause dans la plainte n’a répondu aux demandes de réactions du Times of Israel. Toutefois, dans des déclarations faites à d’autres médias, Hogeg a démenti les accusations et indiqué que cette plainte résultait d’une tentative d’employés mécontents de lui soutirer de l’argent.

Broncial et Okashi, employés de Singulariteam qui, selon la plainte, sont actuellement en congé sans solde pour cause de pandémie de coronavirus, affirment que les accusés les ont trompés en leur faisant croire que les entreprises Sirin Labs, Stox et Leadcoin étaient légitimes. En conséquence, ils disent avoir investi leurs propres fonds et persuadé leurs familles et leurs amis d’investir dans les trois start-ups. Ils affirment avoir essuyé des pertes financières et avoir été victimes d’un traumatisme psychologique en résultat.

Okashi était comptable pour des entreprises placées sous l’autorité de Singulariteam tandis que Broncial était officiellement employé par Sirin Labs mais, dans les faits, il était l’assistant personnel du plus grand actionnaire de Singulariteam, précise la plainte.

Hogeg, entrepreneur de start-up sorti de l’obscurité au début 2010, est particulièrement connu pour avoir attiré des investisseurs célèbres dans ses projets de start-up, et notamment le milliardaire mexicain Carlos Slim, la star de cinéma Leonardo Dicaprio et l’oligarque Kazakh Kenges Rakishev. Les critiques qualifient Herzog « d’entrepreneur raté en série » parvenant à attirer les investisseurs par le biais d’un bon réseau de relations publiques et grâce à des articles élogieux parus dans les médias. Hogeg est, de surcroît, propriétaire de l’équipe de football du Beitar Jerusalem.

La mannequin portugaise Sara Sampaio faisant la publicité du téléphone Solarin de Sirin Labs. (Capture d’écran)

Hogeg a été poursuivi devant les tribunaux à de multiples reprises par des investisseurs qui avaient placé leurs fonds dans diverses entreprises et qui avaient prétendu avoir été floués. Dans la majorité de ces cas, Hogeg avait trouvé un arrangement avec les plaignants qui, en échange, avaient signé un accord de confidentialité.

Hogeg est actionnaire à 70 % de Singulariteam, tandis que les autres personnes mises en cause possèdent des parts moindres dans la firme. Adi Sheleg est propriétaire de 22,5 % de Singulariteam, Ido Sadeh de
5 % et Yaron Shalem de 2,5 %.

Shmuel Grizim, qui est aussi accusé dans la plainte, est le directeur-général d’une entreprise israélienne connue sous le nom de Webydo Systems et il est aussi le directeur-général et le fondateur de Leadcoin Ltd. Avishai Ziv, pour sa part, est directeur-général de Singulariteam. Il a aussi été, dans le passé, directeur d’une filiale de Singulariteam qui s’appelle Alignment Consulting.

Selon les plaignants, les accusés ont établi une série d’entreprises basées sur la blockchain qui n’avaient presque pas d’activités réelles et dont le seul objectif était de frauder les investisseurs. La plainte se concentre sur trois firmes de Singulariteam : Sirin Labs, qui avait soulevé 158 millions de dollars au mois de juillet 2017 pour un smartphone sécurisé ; Stx Technologies Limited, qui avait collecté 34 millions de dollars au mois d’août 2017 pour un marché de prédiction d’événements sportifs et actuels et Leadcoin, qui avait engrangé 50 millions de dollars, en mars 2018, pour « un réseau de partage décentralisé ».

L’ICO de Stox avait été promue par le boxeur américain Floyd Mayweather, en juillet 2017 sur Instagram et celle de Sirin Labs avait profité de la publicité faite par la star du football Lionel Messi et par les deux top-models Irina Shayk et Sara Sampaio.

Capture d’écran de Floyd Mayweather faisant la promotion de l’ICO de Stox, en juillet 2017. (Capture d’écran)

« Peu après avoir levé l’argent – et parfois même alors qu’ils étaient en train de soulever les fonds – les accusés ont vidé les entreprises qui ont été laissées sans activité substantielle, entraînant de lourdes pertes pour les investisseurs », continue la plainte.

Elle prétend également que les propriétaires de Singulariteam ont été attirés par le fait que les crypto-devises ne sont pas régulées.

« Ils ont compris les avantages et le potentiel inhérent d’une levée de fonds par le biais d’une ICO avec, en particulier, l’absence de supervision et de régulation dans ce domaine », note la plainte.

Les accusés ont soumis une retranscription d’un enregistrement de Steven Kruger, conseiller juridique de Singulariteam, dans lequel ce dernier déclare à l’un des employés à l’origine de la plainte que Moshe Hogeg s’est rendu coupable de vol à son encontre et à l’encontre des autres investisseurs et qu’il pourrait, pour cela, être envoyé en prison.

« Si Moshe va en prison ? et alors ? », dirait Kruger dans cet enregistrement. « Aujourd’hui, vous souffrez, Roi souffre parce que Moshe, finalement, vous a volé et qu’il a volé tout le monde, et maintenant on vous demande d’être gentil pour ne pas qu’il aille en prison. Ce type n’est pas… il n’est pas gentil. »

Kruger est mort récemment de complications suite à une intervention chirurgicale.

Selon les plaignants, les accusés ont utilisé l’argent pour acheter des biens immobiliers luxueux et pour louer notamment un penthouse d’un loyer de 15 000 dollars par mois, dans la W Tower de Tel Aviv, qui a servi, aux côtés d’autres appartements, de « bordel – à toutes fins utiles ».

Selon la plainte, les accusés auraient signé des accords de prêt fictifs entre les trois compagnies de la blockchain et d’autres entreprises dont eux-mêmes étaient propriétaires, ou qui appartenaient à leurs associés.

Cela aurait été le cas de Microverse Ltd., qui appartenait aux frères Uriel et Daniel Peled, deux proches de Hogeg ; d’Alignment, une firme dirigée par Avishai Ziv et du club de football du Beitar Jerusalem, propriété de Hogeg.

Le Times of Israel a envoyé un courriel à la compagnie des frères Peled, Orbs, réclamant une réaction – sans suite.

Les plaignants prétendent que les accusés se sont saisis de la somme de
17 629 197 d’euros qui avait été investie dans Stox et qu’ils ont utilisé ces fonds pour investir dans l’ICO de Telegram.

Selon eux, 10 % des jetons émis pour Leadcoin ont été vendus par Webydo, de Grizim, à une entreprise appelée Ladera International S.A. contre la somme de dix millions de dollars. Ladera International S.A. appartenait à Yaniv Levi.

Les plaignants ont affirmé qu’ils avaient personnellement investi dans l’ICO et encouragé leurs amis et leurs familles à le faire. Il leur avait été aussi promis qu’ils toucheraient des commissions pour leur travail de commercialisation – des commissions qui, affirment-ils, ne leur ont jamais été remises.

Les plaignants prétendent, de plus, qu’environ un mois après l’ICO de Sirin, la valeur de l’un de ses jetons était montée à 3,80 dollars. Les deux hommes avaient alors voulu les vendre mais on les avait empêché de le faire alors même que certains des accusés avaient cédé les leurs.

Les plaignants affirment souffrir d’anxiété et de dépression en raison de leurs pertes financières, et à cause aussi de la colère des membres de leurs familles qui avaient eux-mêmes investi.

« Parce qu’il était proche de Hogeg », note la plainte, et parce qu’il a été son assistant personnel, Brocial a été exposé, pendant son travail, à des comportements choquants et non-éthiques flagrants de la part de Hogeg. En résultat, Brocial continue à souffrir « de cauchemars et d’anxiété ».

Des options binaires aux ICO

Les ICO étaient devenues très populaires en 2017, avec l’ancien régulateur américain qui avait dit, cette année-là, à The Economist : « Jamais les régulateurs n’ont vu un nouveau produit financier exploser à la vitesse et à la rapidité des ICO ».

Plusieurs ICO israéliennes – et notamment Sirin Labs, Bancor et Kin – figuraient parmi les entreprises les plus dynamiques de ce type.

Au sein de l’État juif, l’engouement pour les ICO était survenu juste après la mise hors-la-loi par la Knesset de l’industrie des options binaires, largement frauduleuse, qui avait employé des milliers d’Israéliens et notamment de nombreux commerciaux du secteur numérique.

Les bureaux de Traffic Lords au 24ème étage de la tour Atrium Tower de Ramat Gan (Capture d’écran : Facebook)

Le Times of Israel avait fait savoir, en décembre 2017, que les commerciaux issus du secteur de l’industrie des options binaires étaient encouragés à commercialiser des ICO.

A l’époque, Shmuel Hauser, qui dirigeait l’Autorité israélienne des titres, avait tiré la sonnette d’alarme concernant les ICO.

« Nous voulons nous assurer que le monde des crypto-devises ne se transforme pas en mutation de l’industrie des options binaires, qu’il ne deviendra pas un nouveau refuge pour les escrocs », avait-il alors commenté.

Le chef de l’Autorité des titres israélienne Shmuel Hauser lors d’une conférence à Jérusalem le 19 juin 2017 (Crédit : Yossi Zeliger/Flash90)

Hauser avait quitté son poste quelques semaines plus tard. Il travaille aujourd’hui pour eToro, une firme de trading en ligne qui vend des crypto-devises entre autres produits financiers.

Le Times of Israel avait assisté à un événement en décembre 2017, pendant lequel un représentant de Traffic Lords, une firme appartenant à Hogeg, avait fait part de son enthousiasme face à l’absence de régulations au sein de l’industrie des crypto-devises.

« L’avantage de la commercialisation affiliée aux crypto-devises et aux technologies du blockchain, c’est que c’est un océan bleu encore sauvage », avait déclaré un représentant de la firme.

« C’est le Far West. Personne ne sait ce qu’il s’y passe. Facebook ne bloque pas encore les publicités dans ce secteur. On peut y faire absolument tout ce qu’on veut », avait-il ajouté.

Facebook avait interdit les publicités pour les ICO au mois de janvier 2018, suivi par Google au mois de mars de la même année. A ce moment-là, les ICO avaient déjà engrangé des milliards de dollars – en grande partie avec l’aide de Google et de Facebook. Les capacités en termes de publicité ciblée de Google et de Facebook permettent aux publicitaires de profiter des données collectées par les deux géants d’Internet, de manière à viser les internautes les plus susceptibles d’être intéressés par le produit qu’ils ont à vendre.

L’entrepreneur Moshe Hogeg, à gauche, avec le ministre des Finances Moshe Kahlon le 23 octobre 2017 (Capture d’écran : Facebook)

Au mois de décembre 2017, le Times of Israel avait évoqué avec Hogeg la possibilité que certaines ICO soient frauduleuses. Une idée que l’homme d’affaires avait rejetée, disant qu’il entretenait de bonnes relations avec le ministre des Finances de l’époque, Moshe Kahlon, et d’autres régulateurs.

« Nous travaillons en partenariat avec l’Autorité israélienne des titres (ISA) pour faire en sorte que le travail et les accomplissements des start-ups soient régulés et c’est la raison pour laquelle j’ai été à l’origine d’une rencontre, au mois d’octobre, avec le ministre des Finances Kahlon, pour évoquer les défis que la Start Up Nation doit affronter dans cet espace et le potentiel de la communauté de la blockchain israélienne », avait-il répondu.

« Ceux qui pensent que cela pourrait être ‘de l’argent facile’ ou de la fraude feront face à un réveil difficile : C’est une communauté d’individus hautement intelligents, forts, qui vont être à l’origine du lancement de la prochaine ère technologique et d’innovation ».

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