Trump a levé le tabou diplomatique autour du mur Occidental
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Analyse

Trump a levé le tabou diplomatique autour du mur Occidental

Analyse de l'évolution des standards diplomatiques concernant les visites du mur Occidental par des officiels étrangers

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le président américain Donald Trump visite le mur occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 22 mai 2017 (AFP PHOTO / MANDEL NGAN)
Le président américain Donald Trump visite le mur occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 22 mai 2017 (AFP PHOTO / MANDEL NGAN)

Le 22 mai 2017, Donald Trump a été le premier président américain en fonction à visiter le mur Occidental. « Les mots ne seraient pas suffisants pour parler de l’expérience, a-t-il déclaré quelques heures plus tard. Cela m’a laissé une impression pour toujours ».

La visite historique s’est déroulée quelques mois avant que Trump ne reconnaisse Jérusalem comme la capitale d’Israël. En respectant le protocole diplomatique standard à l’époque – et, dans une certaine mesure, qui est toujours en place – la visite de Trump au mur Occidental était du registre du « privé ».

Comme tous les dirigeants étrangers qui sont venus sur le site avant lui, Trump n’était accompagné par aucun officiel israélien de haut-rang, de crainte que l’on puisse interpréter leur présence comme une reconnaissance tacite de la souveraineté israélienne sur la partie est contestée de la ville.

Selon une source bien placée, des officiels américains étaient inquiets à l’idée que le Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui avait escorté Trump à chaque autre étape de son voyage en Israël, aurait aussi pu être présent au mur Occidental.

Mais Netanyahu ne l’a pas fait, respectant la tradition diplomatique de longue date selon laquelle des dignitaires étrangers qui visitent la Vieille Ville de Jérusalem le font de manière entièrement privée, sans diplomates israéliens à leur côté.

Pourtant, depuis la visite de Trump au mur Occidental, sa reconnaissance de Jérusalem comme la capitale d’Israël le 6 décembre 2017 et sa décision du 14 mai 2018 de déplacer l’ambassade américaine, ce principe jusque-là inamovible s’est lentement mais surement affaibli.

Au cours des derniers mois, plus de dignitaires que jamais auparavant ont visité le lieu saint juif, et beaucoup d’entre eux n’ont pas été dérangés par la présence de diplomates israéliens.

« Beaucoup d’inhibition qui aurait pu exister dans le passé a disparu. C’est assez clair pour beaucoup de monde dans la communauté internationale que la zone du mur Occidental, pour ne pas dire toute la ville, restera aux mains d’Israël dans tout accord de paix futur », a déclaré Dore Gold, un ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères.

Dore Gold en 2017 (Perry Bindelglass)

Tandis que certains diplomates occidentaux ont essayé de remettre sur la table l’idée centenaire d’une Jérusalem comme un corpus separatum – voulant ainsi internationaliser la ville – beaucoup d’autres comprennent que c’est totalement irréaliste, selon Gold, qui dirige le Centre pour les Affaires publiques de Jérusalem, un groupe de réflexion de droite.

Assurément, beaucoup de diplomates européens insistent encore sur cette « formule démodée » pour Jérusalem, a-t-il reconnu. « Mais, dans des conversations privées, on a l’impression qu’il y a une compréhension croissante que Jérusalem ne sera pas divisée ».

Selon le protocole diplomatique standard, les dignitaires étrangers qui choisissent de visiter le mur Occidental de manière privée y sont accueillis par le rabbin Shmuel Rabinovitch, mais sans diplomates israéliens de premier plan. Rabinovitch est un employé de la Fondation de l’Héritage du mur Occidental, une agence gouvernementale fondée en 1988 par le ministère des Affaires religieuses.

Bien sûr, les personnalités étrangères sont accompagnées par du personnel sécuritaire israélien – qui en 1996 a agi de manière si impolie avec le président français Jacques Chirac qu’il a menacé d’annuler sa visite en Israël et de rentrer à Paris – et par des diplomates subalternes en charge du protocole.

Selon le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Emmanuel Nahshon, c’est toujours la procédure standard. « Il n’y a pas eu de changement dans la politique », a-t-il affirmé au Times of Israël, ajoutant que des « ajustements » sont effectués en fonction des changements de politique d’un pays ou des besoins spécifiques du visiteur.

Le prince William avec le rabbin Shmuel Rabinovitch au mur Occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 28 juin 2018. (Crédit : AFP / Menahem KAHANA)

Pourtant, une dizaine d’officiels et analystes interrogés pour cet article ont dit qu’ils ont vu, au cours des récents mois, de plus en plus de diplomates en poste visiter le mur Occidental avec les ambassadeurs israéliens de leurs pays respectifs.

Sans surprise, l’administration américaine était en tête pour faire avancer cette tendance.

Le 6 décembre 2018 – pour le premier anniversaire de la reconnaissance de Jérusalem comme la capitale d’Israël de Trump – l’ambassadeur américain David Friedman a tenu une cérémonie d’allumage des bougies de Hanoukka au lieu saint, à laquelle a participé le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a rejoint l’ambassadeur américain en Israël David M. Friedman et son épouse Tammy au mur Occidental pour une cérémonie d’allumage de bougie pour Hanoukka qui a célébré également le premier anniversaire de la reconnaissance de Donald Trump de Jérusalem, le 6 décembre 2018 (Crédit : Koby Gideon/GPO)

« J’espère que c’est la première de beaucoup d’autres occasions », a-t-il dit.

Exactement un mois plus tard, Friedman a fait visiter le mur Occidental au conseiller américain à la sécurité nationale John Bolton. Il lui a également montré les tunnels et le centre de visiteur à côté du lieu saint. Lors de sa visite, ils ont été rejoints par l’homologue israélien de Bolton, Meir Ben-Shabbat, le conseiller en politique étrangère en chef de Netanyahu Reuven Azar, et l’ambassadeur d’Israël à Washington Ron Dermer.

« Ce comportement ne changera pas le fait que Jérusalem Est constitue un territoire occupé et la capitale de l’état de Palestine, avait déclaré avec colère Saeb Erekat, le secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), à l’époque, affirmant que de telles visites sapent le droit international et « conduisent au non-respect de la loi ».

Jeudi après-midi, le Secrétait d’état américain Mike Pompeo devait être le plus haut responsable à visiter le site avec le Premier ministre d’Israël.

Pompeo et Netanyahu devaient visiter le mur Occidental, mais aussi les tunnels environnants qui sont situés sous le quartier musulman de la Vieille Ville. Au centre des visiteurs, les deux hommes doivent voir une recréation en réalité virtuelle du Temple juif qui se trouvait auparavant sur le mont du Temple.

C’est aussi les Tchèques, les Ukrainiens, les Libériens…

Mais ce phénomène ne concerne pas seulement les Américains. En novembre dernier, Tomáš Petříček, le ministre tchèque des Affaires étrangères, s’est rendu au mur Occidental avec l’ambassadeur israélien à Prague, Daniel Meron. La symbolique de cette visite sans précédent a été soulignée par les Israéliens et condamnée par des officiels palestiniens.

« Le ministre tchèque des Affaires étrangères est entré dans l’histoire comme le premier ministre européen à venir visiter le mur Occidental accompagné par un ambassadeur israélien », s’était réjouie à l’époque Tzipi Hotovely, la vice-ministre des Affaires étrangères.

A l’inverse, Erekat avait souligné avec amertume que Petříček avait violé le principe de « non-reconnaissance de situations illégales, y compris l’annexion illégale de Jérusalem par Israël ».

Depuis lors, les présidents de l’Ukraine et du Liberia ont également visité le mur Occidental avec les ambassadeurs israéliens de leurs pays respectifs. D’autres dignitaires étrangers ont suivi le pas.

Le président ukrainien Petro Poroshenko, deuxième depuis la gauche, visite le mur Occidental dans la Vieille Ville de Jérusalem (Autorisation : Edmon)

Les Palestiniens ne sont pas les seuls à être mécontents de cette tendance. « Nous sommes bien conscients de cela, et oui, cela nous préoccupe », a déclaré un diplomate d’un pays d’Europe occidentale au Times of Israël, en s’exprimant sous condition d’anonymat.

L’Union européenne rejette sans équivoque la revendication israélienne de Jérusalem est, et donc les représenants des états membres sont invités à ne pas y être vus avec des officiels israéliens de haut-rang, a expliqué le diplomate.

On ne sait pas clairement quelle est l’ampleur de ce phénomène, étant donné que personne ne sait précisément combien de dignitaires étrangers visitent le site et combien sont escortés par des officiels israéliens.

John Bolton, le conseiller américain à la sécurité nationale, visite les tunnels du mur Occidentale dans la Vieille ville de Jérusalem, le 6 janvier 2019. Bolton était accompagné par l’ambassadeur américain en Israël David M. Friedman et le rabbin Mordechait Soli Eliav, président de la Fondation de l’héritage du mur Occidental. Ziv Sokolov/ Ambassade américaine de Jérusalem

« Des dignitaires du monde entier ont toujours visité le mur Occidental, nous accueillons des dizaines de visiteurs chaque année… nous pouvons voir qu’il y a une augmentation d’année en année, a déclaré Yohanna Bisraor, une porte-parole de la Fondation de l’héritage du mur Occidental. Elle a cependant refusé de commenter la tendance nouvelle de voir des officiels étrangers accompagnés par des diplomates israéliens. « Au kotel, nous sommes préparés à accueillir chaque visiteur, a-t-elle déclaré, en utilisant le mot hébreu pour le lieu saint.

Qu’y a-t-il derrière cette nouvelle tendance ?

Selon Hotovely, la vice-ministre des Affaires étrangères, l’évolution de la situation est fortement liée aux instructions qu’elle a données au service des visiteurs du ministère.

« Quand je suis arrivée au ministère, la situation était très problématique. De nombreuses délégations voulaient seulement des visites privées de la Vieille Ville et n’acceptaient pas d’être accompagnées par nos diplomates. Mais nous avons insisté, et après un certain temps, nous avons observé des progrès », a-t-elle déclaré au Times of Israël.

Puisqu’Israël considère lui-même être souverain dans la Vieille Ville de Jérusalem, chaque visiteur a besoin d’une escorte officielle, a-t-elle ajouté. « Et les choses sont mieux préparées dans cette optique aujourd’hui. Nous ne voyons presque jamais personne refuser ».

Un diplomate européen a cependant déclaré au Times of Israël que son ambassade n’a jamais été soumise à des pressions pour accepter que des diplomates en visite soient encadrés par des officiels israéliens.

La plupart des experts interrogés pour cet article ont pointé du doigt le changement dans la politique américaine. D’autres États sont peut-être en désaccord avec la décision de Trump de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël, mais une fois que la seule superpuissance du monde n’avait plus peur d’être vue avec des officiels israéliens au mur Occidental, ils ont eu l’impression qu’ils n’avaient plus besoin de s’en préoccuper.

Daniel Seidemann, un analyste de longue date de la politique à Jérusalem, dont l’expertise sur la question est souvent recherchée par des ambassades étrangères, a offert deux explications supplémentaires à ce phénomène.

Tout d’abord, certains gouvernements n’ont pas apprécié les diverses résolutions de l’UNESCO qui nient les revendications d’Israël pour le lieu saint. Visiter le mur Occidental correspond à une bonne manière de reconnaître le lien juif profond à Jérusalem, a-t-il expliqué.

Mike Pence au mur Occidental, le 23 janvier 2018 (Crédit : Thomas Coex/AFP)

Visiter le site avec une escorte israélienne est « une sorte de déplacement de l’ambassade », a déclaré Seidemann. Il y a des pressions publiques et cachées pour que certains pays transfèrent leur ambassade. Ils ne le font pas. Je tends à penser que certains pays de l’UE le feraient s’ils n’étaient soumis à des pressions très fortes pour garder les rangs sur ces questions… Ils trouvent des solutions alternatives, comme ouvrir un centre culturel ou un bureau commercial », a-t-il dit.

Se rendre au mur Occidental avec un accompagnement officiel est une autre forme de « réponse non polémique » à la pression d’Israël pour reconnaître Israël comme sa capitale, a-t-il déclaré.

La visite sans précédent de Trump au mur Occidental — George H.W. Bush, Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama se sont aussi rendus sur le site, mais soit avant ou après leur mandant de président — a lancé un processus qui a atteint son paroxysme avec l’ouverture de l’ambassade mais qui continue d’avoir des conséquences.

Jusqu’à maintenant, seulement un autre pays — le Guatemala — a suivi les traces de l’administration américaine et a transféré son ambassade à Jérusalem.

Mais les actions de Trump ont fait bouger de nombreuses positions politiques profondément enracinées, selon Gold, l’ancien diplomate israélien de haut rang.

« Toute la question de Jérusalem dans la communauté internationale est en évolution, a-t-il souligné, alors qu’elle semblait auparavant être dans une impasse ».

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