Tsahal en Afghanistan ? Possible avec un traité de défense américano-israélien
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Analyse

Tsahal en Afghanistan ? Possible avec un traité de défense américano-israélien

Pour Netanyahu, le pacte garantirait la sécurité d'Israël "pour des générations". Les gouvernements successifs d'Israël ont toujours rejeté l'idée - même lui

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Les soldats de l'armée israélienne dans le secteur de Jénine, le 3 février 2018, à la poursuite d'Ahmed Jarrar, soupçonné du meurtre du rabbin Raziel Shevach. (Crédit : Armée israélienne)
Les soldats de l'armée israélienne dans le secteur de Jénine, le 3 février 2018, à la poursuite d'Ahmed Jarrar, soupçonné du meurtre du rabbin Raziel Shevach. (Crédit : Armée israélienne)

La dernière promesse pré-électorale du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui a fait le vœu d’annexer la vallée du Jourdain et toutes les implantations en Cisjordanie et de mener une guerre décisive contre le Hamas, était de négocier un traité de défense israélo-américain.

De nombreux observateurs ont considéré cette promesse de Netanyahu comme un autre moyen pour lui de montrer ses liens personnels étroits avec le président américain Donald Trump, et ont rejeté l’idée d’un pacte de défense mutuelle comme étant ancienne, irréaliste et – pire encore – nuisible aux intérêts sécuritaires israéliens.

Compte tenu de la coopération de défense américano-israélienne déjà solide, l’officialiser dans un traité de défense mutuelle n’apporterait que peu ou pas d’avantages supplémentaires, selon de nombreux experts, y compris d’anciens diplomates et hauts responsables du secteur de la défense. Au lieu de cela, préviennent ces critiques, cela pourrait entraver la liberté d’Israël d’agir militairement et inclurait probablement l’obligation d’envoyer des troupes en mission à l’étranger pour combattre dans les guerres des États-Unis.

« Il s’agit d’une question sérieuse qui mérite d’être débattue en profondeur, et non d’être rapidement débattue à la veille d’une élection, l’opinion publique israélienne ignorant ses implications profondes », a déclaré Amos Yadlin, ancien chef du renseignement militaire israélien.

Comme pour les autres grandes annonces politiques de Netanyahu, qui ont été faites à la hâte et délibérément restées vagues, le diable est dans les détails. La question de savoir si un « traité de défense mutuelle », comme Trump a appelé le prétendument futur accord dans un tweet samedi, serait bon pour l’Etat juif dépend, bien sûr, des petits caractères.

Dans les jours qui ont précédé les élections, Netanyahu semblait plus intéressé à souligner la prouesse « historique » d’amener le président américain à s’engager à discuter publiquement d’une telle décision qu’à en décrire les implications profondes.

« Il s’agit d’un événement historique parce qu’il ajoute un puissant élément de dissuasion contre nos ennemis, en plus de maintenir la capacité d’action et la liberté d’action de nos forces », a-t-il déclaré dimanche dernier. « Sur ce point, nous insisterons toujours, et ce sera toujours dans cet accord défensif tout comme il l’a été dans les autres accords défensifs. C’est un élément essentiel pour les générations futures afin d’assurer notre avenir. »

Netanyahu essayait de réfuter l’argument principal avancé par les détracteurs lorsqu’ils ont dénoncé l’idée d’une alliance de défense, à savoir qu’elle pourrait lier les mains des militaires israéliens.

En l’absence de précisions, il n’est pas certain qu’un tel pacte donnerait aux États-Unis la possibilité d’opposer leur veto aux opérations israéliennes, mais si tel était le cas, cela aurait des conséquences potentiellement dramatiques.

Si Washington et Jérusalem s’étaient mis d’accord sur un tel pacte avant juin 1981, par exemple, Israël n’aurait pas détruit le réacteur nucléaire irakien d’Osirak, a déclaré dimanche Moshe Yaalon, ancien ministre de la Défense (et rival politique actuel) dans une interview radio. « Parce que les Américains étaient contre. Le président Bush était contre. Et donc ça ne se serait pas produit. »

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Aujourd’hui, dans le cadre d’un tel accord mutuel, Israël pourrait perdre sa capacité d’attaquer des cibles liées à l’Iran en Syrie, au Liban ou en Irak, a-t-il averti. « Si nous sommes dans une alliance de défense, les Américains ont un droit de veto. »

Lorsque vous êtes des alliés officiels aux termes d’un traité, il y a une plus grande présomption d’accord et d’appui pour les actions militaires de votre allié

En août, après de prétendues frappes aériennes israéliennes sur des cibles iraniennes en Irak, le Pentagone a publié un communiqué en faveur de la souveraineté irakienne qui réaffirmait l’opposition des États-Unis à « toute action potentielle d’acteurs extérieurs qui inciteraient à la violence en Irak ».

« Lorsque vous êtes des alliés formels aux termes d’un traité, il y a une plus grande présomption d’accord et de soutien pour les actions militaires de votre allié », a déclaré Dan Shapiro, ancien ambassadeur des États-Unis en Israël et aujourd’hui chercheur invité à l’Institute for National Security Studies [INSS] de l’Université de Tel Aviv, qui se montrait sceptique sur le bien fondé du pacte de défense.

Mais les frappes présumées d’Israël en Irak, « qui est évidemment une région très sensible pour l’Amérique », sont un bon exemple montrant que parfois les intérêts américains divergent des intérêts israéliens, a-t-il fait valoir.

Tout projet d’alliance de défense américano-israélienne doit être jugé « sur ses mérites », a déclaré M. Shapiro sur Twitter dimanche, notant que le tweet de Trump arrivait à point nommé, moins d’une semaine avant les élections à la Knesset en Israël.

Netanyahu, dans plusieurs interviews préélectorales, a rejeté l’affirmation selon laquelle un pacte de défense mutuelle lierait les mains d’Israël. La France et la Grande-Bretagne sont membres de l’OTAN, un pacte de défense occidental, et les deux pays ont, au fil des ans, lancé des attaques contre des pays sans avoir d’abord obtenu le feu vert des autres membres de l’alliance, a-t-il argumenté.

Netanyahu n’a pas abordé les autres inconvénients d’une alliance de défense mutuelle, principalement le fait que le mot « mutuelle » implique que tout autant que les Etats-Unis s’engagent à défendre Israël, Israël serait obligé de venir à la défense de l’Amérique, ce qui pourrait inclure l’envoi de troupes pour combattre dans les guerres des États-Unis à l’étranger.

« La brigade Golani en Afghanistan ? Non, merci », s’est exclamé Yadlin.

« Un traité de défense avec les Etats-Unis renforcerait la dissuasion d’Israël, mais ses inconvénients l’emporteraient sur ses avantages », a-t-il ajouté.

Amos Yadlin prend la parole lors d’une conférence organisée par IsraPresse pour la communauté francophone au Menachem Begin Heritage Center, Jérusalem, le 22 février 2015. (Hadas Parush/Flash90)

Dans une série de tweets, Yadlin, qui dirige aujourd’hui l’INSS, a souligné plusieurs autres raisons pour lesquelles les gouvernements israéliens se sont abstenus dans le passé de signer des pactes de défense avec Washington.

L’un d’eux est le « principe fondamental de la défense d’Israël » – être fier de la capacité et du désir de l’Etat juif de se protéger, par lui-même. « Nous ne devrions pas risquer la vie de soldats américains pour notre défense ! » a écrit Yadlin.

En outre, a-t-il noté, les traités de défense impliquent un engagement à protéger les frontières des uns et des autres. « Le Premier ministre a-t-il l’intention de discuter de nos frontières avec le Sénat américain ? » demanda Yadlin de façon rhétorique.

Son point touche à deux choses importantes dont il faut se souvenir lorsqu’on discute d’un pacte de défense. D’une part, la signature de traités officiels avec d’autres pays n’est pas la prérogative du président américain, mais du Congrès, et il n’est pas clair si Trump serait en mesure d’obtenir les majorités requises pour un document qui inclut des conditions satisfaisant aux exigences d’Israël.

Deuxièmement, la plupart des politiciens américains, y compris les plus ardents alliés d’Israël au Congrès – par exemple, le sénateur Lindsay Graham, qui a continué dimanche à défendre le pacte de défense proposé – sont en faveur d’une solution à deux États. Un traité sur la défense des frontières de l’autre partie devrait probablement déterminer où Israël tracera ses frontières à Jérusalem et en Cisjordanie.

Du jus d’orange israélien plutôt que des soldats israéliens

L’idée d’un pacte de défense israélo-américain est presque aussi vieille que l’État d’Israël lui-même, a déclaré Michael Oren, ancien ambassadeur d’Israël à Washington. Avant d’être diplomate, puis politicien, M. Oren a écrit des livres salués par la critique sur l’histoire de l’engagement des États-Unis au Proche Orient.

« Des gens comme Abba Eban et Moshe Sharett étaient en faveur, mais David Ben Gurion était ambivalent à ce sujet, car un tel traité de défense pourrait nous lier les mains. Personne ne sait quelles sont les conditions qui s’y rattachent », a déclaré M. Oren lors d’une récente interview. « En 1950, la question était de savoir si Israël devait envoyer des soldats pour aider les Américains pendant la guerre de Corée. »

Ben Gurion a finalement décidé de fournir du jus d’orange fabriqué en Israël aux soldats américains en Corée, d’après Oren.

Le sionisme signifie que nous sommes revenus dans ce pays pour pouvoir nous défendre contre nos ennemis. Pourquoi devrions-nous sous-traiter notre survie ?

Netanyahu lui-même a rejeté à plusieurs reprises les offres d’un traité de défense américano-israélien. Au cours de son premier mandat en tant que Premier ministre, à la fin des années 1990, Bill Clinton, alors président américain, en a parlé à deux reprises, mais Netanyahu a rejeté l’idée.

Dix ans plus tard, M. Netanyahu était très irrité lorsque la secrétaire d’État américaine de l’époque, Hillary Clinton, lui a fait une proposition similaire, a dit M. Oren.

« Je me souviens qu’en juillet 2009, Hillary Clinton avait suggéré aux États-Unis d’étendre leur parapluie nucléaire à Israël et que Bibi s’y était fermement opposé », a dit M. Oren en utilisant le surnom du Premier ministre. « Elle a donné l’impression qu’Israël ne pouvait pas se défendre seul – un message dangereux pour nos ennemis – et que les Etats-Unis pourraient finalement se réconcilier avec un Iran nucléarisé. »

Michael Oren avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu et l’ambassadeur américain Dan Shapiro à Jérusalem lors de la visite du président Barack Obama en Israël en mars 2013. (Crédit : Facebook)

Oren, qui, jusqu’au début de l’année, était vice-ministre au sein du gouvernement de Netanyahu, a déclaré ne jamais avoir aimé l’idée d’un pacte de défense américano-israélien.

« Le sionisme signifie que nous sommes revenus dans ce pays pour pouvoir nous défendre contre nos ennemis. Pourquoi devrions-nous sous-traiter notre survie ? demanda-t-il.

Le statu quo donne à Israël tous les avantages d’un partenariat américano-israélien fort, sans aucun des inconvénients potentiels, a-t-il affirmé.

« L’alliance de défense américano-israélienne, bien que non formelle, est l’alliance de défense la plus poussée que les Etats-Unis ont jamais eue avec une puissance étrangère dans leur histoire de l’après-guerre. Les États-Unis développent avec nous des systèmes antimissile multicouches. Ils partagent le renseignement au plus haut niveau. Ils ont des entraînements et des manœuvres communs avec nous. Tous les pilotes de chasse américains ont des casques israéliens. Les destroyers de la marine américaine sont équipés d’un canon israélien », a expliqué M. Oren.

« Et je pense qu’on peut dire sans risque de se tromper -[l’ancien président américain Barack] Obama avait l’habitude de dire cela tout le temps – que si jamais Israël entrait dans un conflit grave, les États-Unis seraient là. Nous pouvons compter sur les États-Unis. Ils nous ont réapprovisionné en munitions dans chaque conflit vital que nous avons eu. »

Cependant, la signature d’un traité de défense mutuelle pourrait devenir problématique pour Israël à différents niveaux, a dit M. Oren. Par exemple, que ferait Israël si les Etats-Unis entraient un jour dans un conflit militaire avec la Russie ?

Des troupes des armées américaine et israélienne déchargent un avion cargo de l’armée de l’air américaine sur une base militaire israélienne lors de l’exercice conjoint Juniper Falcon, en février 2019. (Crédit : Armée américaine)

Danny Ayalon, qui a été ambassadeur d’Israël à Washington entre 2002 et 2007, au cours de son mandat, a tenté de faire avancer un traité de défense mutuelle avec les Etats-Unis, mais a vite constaté qu’il s’agissait « d’un non commencement » pour le gouvernement de George W. Bush. « Ils ne voulaient même pas commencer à en parler », se souvient-il.

À cet égard, « le fait même qu’un président américain soit prêt à en discuter maintenant est une avancée majeure pour Israël », a déclaré Ayalon, ancien vice-ministre des Affaires étrangères du parti radical Yisrael Beytenu, dimanche dernier, au Times of Israel.

Mais que l’accord que Trump et Netanyahu ont promis de discuter plus tard ce mois-ci, en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, soit bon ou mauvais pour Israël dépend de ce qu’il implique, a souligné Ayalon. Dans un traité de défense qui est mutuel, comme l’a indiqué Trump, les inconvénients l’emportent sur les avantages, a-t-il dit.

« Cependant, si nous pouvons obtenir un traité qui n’est pas réciproque, dans lequel Israël ne perd pas sa liberté d’action et n’a pas à participer aux missions américaines à l’étranger, cela changerait l’équation », a précisé Ayalon.

« Mais bien sûr, ce serait trop beau pour être vrai. »

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