Un ancien néo-nazi met en garde contre la ‘complaisance’ à l’ère de Trump
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'Les Juifs américains sont coincés entre la 'fachosphère' enhardie et la gauche universitaire dans le déni'

Un ancien néo-nazi met en garde contre la ‘complaisance’ à l’ère de Trump

Lors du premier sommet de l’ADL sur l’antisémitisme moderne, Christian Picciolini a prôné la vigilance et un message de coexistence

Christian Picciolini et son groupe Final Solutio, le visage masqué, au début des années  1990. (Crédit)
Christian Picciolini et son groupe Final Solutio, le visage masqué, au début des années 1990. (Crédit)

NEW YORK — Christian Picciolini connaît bien les groupes extrémistes. Il est aujourd’hui le cofondateur de Life after Hate d’une organisation consacrée à la paix, qui se bat également contre les extrémismes. Et pourtant, Christian Picciolini est un ancien néo-nazi.

Picciolini a grandi à Blue Island, dans l’Illinois, au cœur d’une famille d’ouvriers d’immigrants italiens. Ses parents ont travaillé dur, le laissant souvent seul pendant des heures.

Son foyer n’était pas un terrain propice à l’extrémisme, mais c’est ce genre de vie qui l’a amené à ressentir la solitude et à rechercher à développer un sentiment d’appartenance.

Il se décrit comme un “adolescent relativement normal”, jusqu’au jour où, tandis qu’il fumait un joint dans une allée, une voiture s’est brutalement arrêtée devant lui.

Le conducteur est sorti du véhicule, a saisi le joint de la bouche de Picciolini, âgé de 14 ans à l’époque et lui a dit : “C’est ce que les communistes et les Juifs veulent te faire faire pour te garder soumis”, a-t-il expliqué au Times of Israel.

Cet homme, c’était Clark Martell, fondateur du mouvement skinhead CASH dans la région de Chicago qui a été le premier groupement skinhead organisé, se réclamant à la fois du suprématisme blanc et de l’idéologie néo-nazie.

Picciolini a rejoint ce mouvement en 1987 et l’a quitté en 1995 lorsque, à l’âge de 22 ans, il a officiellement renié tous les liens qui l’unissaient à ses membres.

Christian Picciolini avec son groupe de rock néo-nazi de haine, appelé Final Solution à Weimar, en Allemagne. (Crédit )
Christian Picciolini avec son groupe de rock néo-nazi de haine, appelé Final Solution à Weimar, en Allemagne. (Crédit )

Depuis qu’il a désavoué son passé fanatique, Picciolini n’a cessé d’agir pour propager un message de coexistence. Son expérience vécue au sein de la culture néo-nazie lui a donné une perspicacité particulière à laquelle il se réfère lorsqu’il s’adresse à des groupes ou à certaines catégories de personnes.

En tant qu’ancien skinhead devenu pacificateur, Picciolini a pris la parole lors du sommet “Never is Now” organisée par l’Anti-Defamation League. ‘Never is Now’, qui a eu lieu le 17 novembre à New York, avait pour objectif d’être ‘le premier sommet consacré à l’antisémitisme contemporain’.

Aux côtés de membres de la communauté juive et de leaders interconfessionnels, l’ancien extrémiste a déclaré percevoir une tendance perturbante parmi les adhérents de l’alt-right (nom américain de la fachosphère), qui se trouvent encouragés par les développements politiques de ce dernier cycle électoral.

“A l’époque où j’étais le plus vulnérable, j’étais en train de me libérer de l’influence de mes parents. Pour moi, c’était un sentiment d’appartenance, un sentiment noble. On m’avait dit que la diversité était un pretexte pour le génocide blanc. On m’avait dit que les Latinos faisaient entrer la drogue dans les quartiers. On m’avait dit que les Juifs contrôlaient les médias et notre système bancaire », a expliqué Picciolini, qui a écrit ses mémoires, récemment publiées, sous le nom “Romantic Violence: Memoirs of an American Skinhead.”

Christian Picciolini évoque son passé de blanc suprématiste. (Courtesy)
Christian Picciolini évoque son passé de blanc suprématiste. (Courtesy)

Selon lui, au cours de la dernière campagne électorale, Trump n’aurait jamais dû rédiger de tweets antisémites. Et même s’il n’a jamais mentionné spécifiquement les Juifs, il a favorisé le type d’imagerie transmis par ceux qui perpétuent les tropes antisémites, a-t-il expliqué.

A cet égard, ce sont tous les Américains – indépendamment de leur religion ou de leur race – qui doivent être vigilants, a-t-il indiqué.

“Je pense que les gens se montrent complètement complaisants. La population veut avoir de l’espoir et je comprends cela, mais je n’accorderai pas personnellement à [Trump] le bénéfice du doute. Il n’y a pas d’antécédents de sa part ou de quiconque appartenant à son entourage témoignant du fait qu’il a compris ce qui fait la grandeur de ce pays. Nous devons donc nous montrer extrêmement vigilants. Je sais comment ces gens pensent. J’en ai fait partie », a ajouté Picciolini.

Un visage odieux se relève

Cette résurgence de l’antisémitisme aux Etats-Unis et dans le monde a offert un arrière-plan plutôt sombre à la conférence de l’ADL, la première dans son genre dans l’histoire de l’organisation.

Cet événement d’une journée s’est intéressé à l’antisémitisme contemporain, aux défis et aux menaces auxquelles les communautés juives dans le monde doivent faire face.

“Tandis que l’antisémitisme a toujours été présent sous la surface de la société, c’était plus comme une douleur persistante et latente, une maladie chronique que nous connaissions et que nous tentions seulement de contrôler. Nous avons été vigilants. Nous avons maîtrisé le phénomène. Nous avons parlé et nous l’avons combattu”, a déclaré Jonathan Greenblatt, le président de cet observatoire, lors du discours d’ouverture de la conférence.

Jonathan Greenblatt, président de l'ADL (Anti-Defamation League), lors du discours d'ouverture du sommet de la Ligue sur l'antisémitisme. (Crédit : Anti-Defamation League)
Jonathan Greenblatt, président de l’ADL (Anti-Defamation League), lors du discours d’ouverture du sommet de la Ligue sur l’antisémitisme. (Crédit : Anti-Defamation League)

“Dans l’ensemble, l’Amérique a été remarquablement tolérante et accueillante”, a précisé Greenblatt.

« La communauté juive vit ici avec un privilège historique et elle a très bien réussi. Et pourtant, aujourd’hui, je pense que chacun d’entre nous craint que quelque chose ait changé. Il y a des signes troublants. Ils peuvent être subtils, ils peuvent ne pas être remarqués par la vaste majorité des Américains, mais nous les voyons. Nous savons ».

‘Il y a des signes troublants. Ils peuvent ne pas être remarqués par la majorité des Américains, mais nous les voyons’

Depuis l’élection de Donald Trump, les 26 bureaux régionaux de l’Anti-Defamation League ont rapporté une hausse des incidents d’appels téléphoniques et de courriels dénonçant des crimes de haine, des cas de vandalisme et des incidents dus à des préjugés.

Il y a eu, de plus, plus de 400 incidents liés à la haine, un grand nombre d’entre eux étaient de nature antisémite, selon le Southern Poverty Law Center.

C’est une situation qui a fait osciller Greenblatt entre découragement et détermination, a-t-il confié lors d’une interview accordée au Times of Israel.

Découragés par des extrémistes qui s’enhardissent

Trump, a tweeté, sans s’en excuser par la suite, une Etoile de David, créé par des blancs suprématistes, et il a promu un slogan de campagne très proche de Charles Lindbergh, un célèbre sympathisant des nazis, a ajouté Greenblatt.

Cette saison politique s’est également illustrée par des attaques en ligne contre les Juifs de la part des blancs suprématistes, en utilisant des tropes antisémites et des images horribles de l’Holocauste.

“Pour résumer, la communauté juive américaine n’avait pas vu un tel niveau d’antisémitisme dans les discours politique et public traditionnels depuis les années 1930. Et malheureusement, il s’accompagne de degrés de haine qui ne cessent de croître envers les autres minorités, dont les Latinos, les handicapés, les afro-américains, et la communauté LGBT », a déploré Greenblatt.

Les journalistes Yair Rosenberg, de Tablet Magazine et Jonathan Weisman, rédacteur adjoint de l'édition de Washington du New York Times, débattent des discours de haine tenus sur les réseaux sociaux avec Brittan Heller, directrice de la Technologie et de la Société de l'ADL et Merrill Brown, Fondateur de MSNBC.com. (Crédit : Anti-Defamation League)
Les journalistes Yair Rosenberg, de Tablet Magazine et Jonathan Weisman, rédacteur adjoint de l’édition de Washington du New York Times, débattent des discours de haine tenus sur les réseaux sociaux avec Brittan Heller, directrice de la Technologie et de la Société de l’ADL et Merrill Brown, Fondateur de MSNBC.com. (Crédit : Anti-Defamation League)

Et pourtant, Greenblatt a affirmé rester déterminé dans son engagement comme dans celui de l’ADL à encourager les leaders communautaires, les clergés religieux, les responsables élus et autres à rester vigilants et à “proclamer clairement que ce degré de vitriol ne sera pas toléré”.

“Nous avons été satisfaits par le discours de [Trump] mardi dernier et lors de “60 Minutes” mais les actions sont plus fortes que les paroles », a poursuivi Greenblatt.

Les réseaux sociaux, en particulier Twitter, offrent l’une des meilleures photographies du phénomène de l’explosion de l’antisémitisme dans le discours traditionnel ces derniers mois.

Un rapport de l’ADL rendu public le 19 octobre s‘est intéressé à l’augmentation des tweets antisémites ciblant les journalistes. Un grand nombre d’entre eux ont utilisé des tropes antisémites classiques tels que ‘les Juifs contrôlent les médias’, ‘les Juifs sont à l’origine du 11 septembre’, et ‘les Juifs contrôlent la finance mondiale’.

Une image tweetée par Donald Trump qui utilise une étoile de David apparente pour qualifier Hillary Clinton de "candidate la plus corrompue de l'histoire !" (Capture d'écran)
Une image tweetée par Donald Trump qui utilise une étoile de David apparente pour qualifier Hillary Clinton de « candidate la plus corrompue de l’histoire ! » (Capture d’écran)

De plus, les agresseurs, sur Twitter, incluent souvent des images retouchées des journalistes, les dépeignant à l’intérieur d’une chambre à gaz, d’un four, ou sur un tas de cadavres photographiés dans les camps de concentration.

Selon les estimations, ces tweets ont été partagés 10 milliards de fois, ce qui, affirme l’ADL, a contribué à renforcer et à normaliser le langage antisémite.

“C’est, en gros, une exposition sur un réseau social équivalente à celle que les publicitaires pourraient attendre d’une annonce du Super Bowl avec un investissement de 20 millions de dollars », a indiqué Brittan Heller, directrice de la technologie et de la société de l’ADL.

Jonathan Weisman, rédacteur en chef adjoint du New York Times à Washington, a été l’un des journalistes ciblés ces derniers temps.

Parmi les attaques sur Twitter qu’il a subies, il a reçu des images de four, son visage placé en surimpression sur un tas de cadavres et, sur une photo de la tristement célèbre porte d’entrée d’Auschwitz, le logo de Trump sur-imprimé avec des lettres retouchées pour obtenir le message suivant : « Machen Amerika Great.”

“C’est un nouveau monde dans lequel nous vivons. Auparavant, vous pouviez trouver un message fou dans votre boîte courriel, mais rien de similaire à ce que nous voyons actuellement. Ils ne bénéficiaient pas d’une telle plate-forme », a expliqué Weisman lors de la conférence.

« Je pense qu’il y a un vrai sentiment de pouvoir maintenant. Je ne veux pas me montrer alarmiste mais le message, depuis les élections, c’est : ‘On va venir vous chercher’ ».

Un sommet sur l'antisémitisme contemporain (de gauche à droite) : Moshe Halbertal, professeur juif israélien, le docteur Yehuda Kurtzer, Président de l'Institut Shalom Hartman d'Amérique du nord, le docteur Einat Wilf, chercheuse à la Baye Foundation de l'Institut de Washington, et le modérateur Jehuda Reinharz, Président émérite de l'Université de Brandeis. (Crédit ADL)
Un sommet sur l’antisémitisme contemporain (de gauche à droite) : Moshe Halbertal, professeur juif israélien, le docteur Yehuda Kurtzer, Président de l’Institut Shalom Hartman d’Amérique du nord, le docteur Einat Wilf, chercheuse à la Baye Foundation de l’Institut de Washington, et le modérateur Jehuda Reinharz, Président émérite de l’Université de Brandeis . (Crédit ADL)

Selon le rapport, les agresseurs sur Twitter sont de manière disproportionnée susceptibles de s’auto-identifier en tant que partisans de Donald Trump, comme conservateurs ou comme faisant partie de l’alt-right, un groupe extrémiste peu connecté qui a adopté la philosophie de la suprématie blanche.

L’ADL s’est montrée prudente en affirmant qu’elle ne tient pas Trump pour responsable de ces tweets, ou que les conservateurs sont plus enclins à l’antisémitisme.

Et pourtant à travers la campagne, Trump et son fils Donald Trump, Junior, ont fréquemment retweeté les propos tenus par l’alt-right et les blancs suprématistes.

Vigilance sur les Campus

Tandis que les médias sociaux et certains réseaux comme Breitbart News semblent être devenus les outils préférés de l’alt-right, il y a également des agressions sur les campus ciblant des étudiants juifs et venant des groupes d’extrême-gauche, souvent sous le déguisement antisioniste ou pro-palestinien, a expliqué Greenblatt de l’ADL.

« C’est prudent de dire que nous ne devons pas octroyer un laissez-passer à la gauche. Vous pouvez dire simplement que vous appartenez à la gauche idéologique, mais peu importe comment vous pouvez l’habiller, cela reste de l’antisémitisme », a ajouté Greenblatt.

Selon une étude récente menée par l’Université de Brandeis, “la présence d’un groupe des Etudiants pour la Justice en Palestine (SJP), “est l’un des meilleurs signaux indiquant un environnement hostile envers les Juifs et Israël sur un campus.

Il semble y avoir une exception faite pour le discours et les actions antisémites sur les campus des collèges. Alors qu’il semble y avoir une retenue dans les préjugés dirigés contre la majorité des groupes minoritaires, dont les afro-américains, les LGBTQ et les handicapés, cette même retenue ne paraît pas s’étendre aux étudiants juifs.

“L’anti-sionisme et la haine d’Israël – ces deux éléments offrent une couverture respectable à l’antisémitisme et à la haine anti-juive”, a déclaré le docteur Einat Wilf, chercheuse à la Baye Foundation à l’Institut de Washington.

« Et si vous dites quelque chose aux étudiants et aux professeurs, ils se sentiront immédiatement insultés face à l’idée qu’ils puissent être antisémites. Ils rejetteront l’idée d’être mis dans ce même déplorable sac. Ils pensent que parce qu’ils sont professeurs, ils sont sérieux et ne peuvent être en aucune façon antisémites. »

L'Imam Abdullah Antepli de la Duke University. (Crédit)
L’Imam Abdullah Antepli de la Duke University. (Crédit)

En effet, le nombre d’incidents antisémites a presque doublé en 2015, selon un audit de l’ADL réalisé au mois de juin sur l’antisémitisme.

Sur 941 incidents répertoriés en 2015, les agressions ont constitué 56 d’entre eux, ce qui représente une augmentation de 50 % par rapport à 2014 où 34 agressions avaient été rapportées. De plus, il y a eu 90 incidents sur 60 campus en 2015 en comparaison aux 47 incidents survenus dans 43 campus en 2014.

Pour l’imam Abdullah Antepli, les résultats des dernières élections vont ne faire que renforcer le phénomène. Il a expliqué s’exprimer à la fois en tant que père de deux enfants et aumônier de l’Université de Duke University.

“Je ne sais pas ce qui est le plus douloureux : répondre aux questions de mes enfants qui se demandent s’ils vont avoir leur place dans ce pays, ou répondre aux questions des élèves qui ont le sentiment que leur rêve de pouvoir se fondre ici, en Amérique, a été lacéré », a-t-il dit.

Et pourtant, l’élection de Trump a fait naître chez lui une détermination nouvelle.

Antepli a considéré cette victoire comme une opportunité unique de travailler avec les groupes juifs contre ce qu’il a qualifié de « menace existentielle à l’encontre de notre démocratie » qui non seulement a normalisé l’antisémitisme, mais l’a enhardi et généralisé.

Nous devons vraiment dépasser les modérés trop indolents et devenir des combattants radicaux en faveur de la paix”.

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