Un annuaire polonais de 1939 aide à restituer des biens spoliés sous la Shoah
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Un annuaire polonais de 1939 aide à restituer des biens spoliés sous la Shoah

Des rescapés de la Shoah et leurs descendants peuvent maintenant prouver leur droit de propriété d’objets volés pendant la Seconde Guerre mondiale

Yoram Sztykgold examine l'annuaire de 1939 qui l'a aidé à localiser les biens de sa famille dans une librairie de Varsovie, le 4 septembre 2018 (Crédit : Cnaan Liphshiz)
Yoram Sztykgold examine l'annuaire de 1939 qui l'a aidé à localiser les biens de sa famille dans une librairie de Varsovie, le 4 septembre 2018 (Crédit : Cnaan Liphshiz)

JTA — Dans le petit parc derrière la seule synagogue de la ville qui a survécu à la Seconde Guerre mondiale, Yoram Sztykgold affiche une mine perplexe.

Architecte de 82 ans à la retraite, il a immigré en Israël après avoir survécu à la Shoah en Pologne. Il essaie en vain de reconnaître un bâtiment qui aurait pu être sa maison d’enfance.

« C’est inutile », dit-il après un moment. « Pour moi, cela pourrait être n’importe où ».

Ce manque de familiarité avec la partie de la rue Grzybowska où il a passé ses années de petite enfance n’est pas dû à une perte de mémoire. Comme une grande partie de Varsovie, le bâtiment qui abritait l’appartement de ses parents a été rasé par des bombes pendant la guerre, comme le reste de la rue. A la place de son ancienne maison, on trouve maintenant un parc paisible qui est le lieu de détente favori des mères qui promènent leurs enfants dans des poussettes et des retraités de son âge.

Pendant des décennies, les dramatiques bouleversements du paysage de Varsovie ont compliqué les efforts pour obtenir la restitution des maisons privées spoliées, comme celle de l’enfance de Sztykgold. Il était très difficile pour les survivants d’identifier les biens qui auraient pu appartenir à leurs familles.

Juifs dans le ghetto de Varsovie conduits par des soldats allemands à un point de rassemblement pour être déportés vers les camps de la mort, 1943. (Crédit : domaine public)

Pourtant, il sera plus facile pour beaucoup de demandeurs de restitution dans la capitale polonaise, d’identifier les biens grâce à une découverte révolutionnaire : la création d’une base de données unique en son genre.

Les utilisateurs ont seulement besoin de rentrer le nom de leur famille pour obtenir un aperçu global de tous les biens qu’ils pourraient réclamer dans le cadre d’une nouvelle procédure de restitution engagée à Varsovie.

Cet outil de pointe a seulement été rendu possible grâce à la récente découverte d’un annuaire non publié de 1939.

L’Organisation mondiale de restitution juive, ou OMRJ, a mis en place la base de données en décembre 2016. Elle a permis à des proches de Sztykgold d’obtenir la première liste complète des biens que la famille possédait à Varsovie avant la guerre, quand ils étaient à la tête d’un empire immobilier.

La base de données permet aux utilisateurs de vérifier si leur famille possédait une des 2 613 propriétés que la ville de Varsovie souhaite restituer à d’éventuels descendants.

Dans le cas de Sztykgold, la base de données a joué « un grand rôle », explique-t-il, parce que la seule adulte de sa famille qui a survécu au génocide était sa mère, qui « avait seulement une connaissance partielle de ce que sa famille possédait ».

« Des bribes, vraiment », a déclaré Sztykgold au JTA à l’occasion d’une visite de son lieu de naissance organisée dans le cadre des procédures de restitution.

Lors de la visite, Sztykgold a aussi eu la chance rare de pouvoir examiner l’objet clef qui a conduit à la création de cette base de données révolutionnaire : la copie jaunie d’un annuaire de 1939. Il n’a jamais été publié parce qu’il était encore en préparation quand les Allemands ont envahi la Pologne.

Point crucial, l’annuaire contenait des informations qui ont permis au généalogiste Logan Kleinwaks de Washington de trouver les noms des propriétaires de milliers de biens, y compris environ de ceux qui possèdent la moitié de ces 2 613 propriétés que Varsovie a rouvertes aux demandes de restitution.

La Pologne, où 3,3 millions juifs vivaient avant la Shoah, est le seul pays majeur d’Europe qui n’a pas adopté de loi nationale visant à faciliter la restitution des propriétés injustement volées et spoliées par les Nazis et nationalisées par le régime communiste, selon l’OMRJ. Au lieu de faire voter une loi, les autorités et les tribunaux polonais traitent les demandes de restitution au cas par cas.

Des dizaines de cas de ce genre ont été résolus ces dernières années. Plusieurs avocats spécialisés dans les questions de propriété en Pologne ont expliqué au JTA qu’il n’y a aucun moyen de savoir combien de demandes sont effectuées par des juifs.

Alors qu’elle mène une politique controversée de nouvelles restitutions depuis 2016, Varsovie enlève régulièrement de sa liste des dizaines d’adresses de propriétés qui ont été réclamées à l’époque communiste mais dont les statuts n’ont jamais été tranchés. La ville ne publie pas les noms des propriétaires, même si l’on peut penser qu’elle dispose au moins de certains d’entre eux d’après les demandes de restitution déposées pour chacun des 2 613 biens. Les détracteurs de cette pratique ont affirmé qu’elle prive les demandeurs d’informations cruciales et nécessaires pour obtenir compensation. A l’inverse, les défenseurs de la mesure expliquent qu’elle vise à minimiser les fraudes.

Une fois qu’une propriété est rouverte à la restitution, les demandeurs ont six mois pour remplir une deuxième demande. Selon l’OMRJ, il s’agit d’une période de temps trop courte. Mais pour des gens comme Sztykgold, qui ne savait même pas quels immeubles sa famille possédait, les mesures de 2016 n’ont aucun sens.

Tout du moins, cela n’avait pas de sens jusqu’à ce que Kleinwaks « associe les adresses annoncées en 2016 avec les noms des propriétaires » qui sont indiqués dans l’annuaire de 1939, explique-t-il.

Aujourd’hui, l’exemplaire est conservé dans la chambre forte de la Bibliothèque militaire centrale, qui l’a acheté en 2014 pour environ 2 500 euros à un collectionneur de livres lors d’une vente aux enchères. La bibliothèque a ensuite scanné le livre et a publié les documents en ligne. Kleinwaks, qui avait entendu parler de la vente aux enchères et qui attendait avec impatience d’avoir accès au contenu de l’annuaire, a ensuite utilisé un programme informatique qu’il a développé pour construire une base de données des propriétaires à partir de l’annuaire, en les associant avec les 2 613 adresses.

Jusqu’à présent, la ville de Varsovie a rouvert seulement environ 300 demandes de restitution de la liste des 2 613 biens, et aucun des demandeurs n’a reçu de compensation. Kleinwaks a reconnu qu’il ne savait pas combien de personnes utilisent sa base de données pour faire les demandes. Il a contacté personnellement plus d’une dizaines de familles dont il a trouvé les noms et certaines d’entre elles ont commencé la procédure en vue d’une restitution.

Aucun des biens de la famille Sztykgold – il y en a plus d’une dizaine – n’a été rouvert à la restitution. Mais la famille Sztykgold s’occupe déjà du travail de base – localiser les certificats de naissance, établir l’arbre généalogique, prouver qu’ils sont les seuls héritiers et de nombreuses autres tâches bureaucratiques – de telle sorte qu’au moment où les biens seront rouverts, ils auront un espoir de respecter le délai des six mois.

Gideon Taylor, le président des opérations de l’OMRJ, a souligné qu’il s’agissait d’ »une étape très positive » de la part des autorités polonaises de faire l’acquisition de l’annuaire de 1939 et de le mettre en ligne.

« Mais la Pologne doit maintenant passer à l’étape suivante pour s’assurer que les informations soient utilisables par les héritiers, au lieu de mettre en place une procédure qui rend encore plus difficile la restitution de biens », a-t-il déclaré.

Contrairement à son mari, Liora Sztykgold, âgée de 77 ans, ne peut même pas utiliser la base de données de l’OMRJ pour découvrir si ses parents possédaient des biens qui sont rouverts à la restitution. Orpheline, confiée à un couvent catholique, elle ne connaît ni son véritable nom ni sa date de naissance.

Sztykgold et son épouse Liora dans un parc construit sur le site de ce qui était sa maison d’enfance à Varsovie, le 5 septembre 2018 (Crédit : Cnaan Liphshiz)

« L’argent n’est pas la question », confie Liora, qui a deux enfants avec Yoram. « Bien sûr, nous aimerions laisser plus à nos petits-enfants. Mais c’est surtout pour mener une démarche de justice à son terme ».

La Pologne a restitué des propriétés possédées par l’État à hauteur de plusieurs millions d’euros à des organisations juives et chrétiennes, entre autres. Mais le pays a rejeté les appels à adopter des lois pour restituer les propriétés privées.

A Varsovie, les tentatives pour obtenir justice sur la restitution des biens sont compliquées et font l’objet de nombreuses demandes de non-juifs.

Environ la moitié des 2 613 biens sur la liste qui est rouverte appartenait probablement à des Polonais non-juifs, selon Kleinwaks.

« Il y a un manque de volonté générale à traiter cette question », selon Konstanty Gebert, un journaliste juif pour le quotidien Gazeta Wyborcza. « C’est principalement à cause des scandales de corruption », déclare-t-il. En outre, « de nombreux Polonais ont le sentiment que toute la nation a souffert sous le nazisme et le communisme, et qu’il serait injuste qu’une petite partie de la population puisse obtenir des restitutions ».

Il y a aussi des cas comme celui de Krystyna Danko, une femme non-juive qui a risqué sa vie pour sauver des juifs pendant la Shoah. Elle a été forcée de quitter sa maison à l’âge de 100 ans après que le bâtiment, où elle avait vécu pendant des années au premier étage, a été restitué en 2016 à des demandeurs à Paris. (La demandeuse, Emilia Radziun, qui possède un supermarché dans la capitale française, a déclaré aux médias polonais qu’elle n’est pas juive. Elle n’a pas répondu aux tentatives du JTA qui désirait la contacter).

Wojciech Danko assis sur le lit où se repose sa mère Krystyna, 101 ans, dans leur appartement de Varsovie, le 6 septembre 2018 (Crédit : Cnaan Liphshiz)

Danko vit maintenant dans un immeuble public au sixième étage, où son fauteuil roulant entre péniblement dans un ascenseur branlant. Son fils, Wojciech, a dit que sa mère, qui a presque 102 ans maintenant, est devenue aveugle pendant les semaines du déménagement à cause du stress que cela lui a causé.

« Ce qui est arrivé à ma mère n’était pas juste, mais je comprends la volonté des juifs, ils cherchent la justice avec la restitution », dit-il. « Je pense que nous avons besoin d’une loi et d’un compromis, car cette manière de procéder n’est pas bonne ».

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