Un auteur ayant recherché ses proches disparus explique la Shoah aux enfants
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Un auteur ayant recherché ses proches disparus explique la Shoah aux enfants

Les mémoires de Michael Rosen, lauréat d'un prix de littérature jeunesse britannique, présentent la Shoah aux jeunes lecteurs sous un angle lié à la situation actuelle des réfugiés

Michael Rosen présente son livre de mémoires “The Missing : The True Story of My Family in World War II”. (Autorisation)
Michael Rosen présente son livre de mémoires “The Missing : The True Story of My Family in World War II”. (Autorisation)

LONDRES – Michael Rosen venait de terminer un entretien avec des écoliers sur sa quête du sort de deux de ses proches assassinés lors de la Shoah, lorsqu’un jeune homme a levé la main et demandé : « Eh bien, rien de tout cela n’est arrivé, n’est-ce pas ? ».

« Cela m’a un peu secoué », raconte Michael Rosen, auteur et poète britannique populaire de littérature jeunesse. « Je me souviens de la sensation de rougeur sur mon visage et de ne pas avoir trouvé immédiatement les mots pour expliquer ce que je voulais dire ».

Mais, dans la foulée de cet échange, est née l’idée de son dernier livre, « The Missing : The True Story of My Family in World War II », publié en décembre dernier. Destiné aux enfants de 10 ans et plus, « The Missing » est un récit magnifiquement écrit et émouvant de ses 30 ans d’efforts pour découvrir ce qui était arrivé à ses grands-tantes et grand-oncles qui ont péri dans l’Europe occupée. Par le biais de la prose et de la poésie, il utilise ce récit pour raconter l’histoire de la Shoah au sens large.

Comme il l’écrit dans ses premières pages, tout au long de son enfance, « des histoires étaient racontées sur les grands-tantes et les grand-oncles français et polonais, qui étaient là avant la guerre et ne l’étaient plus après. Je demandais : ‘Que s’est-il passé ?’. ‘On ne sait pas’, disait ma famille. Et c’était vrai : ils ne savaient vraiment pas ».

Ce lauréat du prix Children’s Laureate – une reconnaissance de littérature jeunesse prestigieuse attribuée au Royaume-Uni pour une durée de deux ans – se souvient bien de son trouble d’enfant face à cette réponse.

Michael Rosen à 10 ans. (Avec l’aimable autorisation de Michael Rosen)

« Si les parents vous disent que des personnes ont disparu, il est très difficile de savoir ce que cela signifie réellement », explique M. Rosen.

Ayant grandi dans la Grande-Bretagne des années 1950, il continue, « il y avait très peu de choses à la télévision. Nuremberg avait été culturellement oublié. On n’y faisait presque pas référence… et puis, évidemment, on voyait un peu de reportage sur Hitler. Mais dire « disparu » n’avait pas de sens et puis, comme je le dis dans le livre, quand mon père parlait des « camps », il n’y avait pas de photos, pas d’Internet, donc enfant, je ne pouvais pas effectuer la moindre recherche, c’était donc un mystère ».

Deux de ces parents « disparus » – Oscar et Martin, qui avaient émigré de Pologne en France – ont particulièrement attiré son attention. Sa quête pour savoir ce qui leur était arrivé a commencé sérieusement en 1991, lorsque l’écrivain s’est rendu aux États-Unis pour savoir si sa famille là-bas en savait plus que son père. Un premier indice l’a mis sur la piste : la cousine de son père, Olga, se souvient du nom d’une rue où, enfant, elle avait écrit à ses oncles français.

Ce fut un faux départ, le premier d’une longue série. « J’ai emprunté toutes sortes de chemins différents, qui se sont tous révélés être une impasse », écrit-il dans « The Missing ». Cependant, la découverte par ses cousins américains de deux lettres d’Oscar avec son adresse lui a finalement fourni une pièce cruciale du puzzle.

Au fur et à mesure que le tableau se précisait, Michael Rosen a fait une série de découvertes déchirantes. Il découvrit qu’Oscar et sa femme Rachel avaient failli s’échapper par bateau de Nice (alors aux mains des Italiens) dans le cadre d’un plan audacieux visant à évacuer 30 000 réfugiés juifs. Ils furent capturés lorsque les nazis entrèrent dans la ville trois jours après l’annonce par les Alliés qu’ils avaient négocié un armistice avec l’Italie en septembre 1943.

Il retrace le voyage du couple dans le Convoi 62 de la gare de Bobigny à Paris en direction d’Auschwitz ; découvrant ainsi qu’Oscar est en fait né à Auschwitz. « Je me suis demandé quand il s’est rendu compte que le camp de la mort où il allait se rendre était si proche de chez lui », écrit Michael Rosen.

Et puis Rosen découvre le rapport de la police française, daté du 31 janvier 1944, enregistrant l’arrestation de Martin à 2h30 du matin dans le village de Sainte-Hermine en Vendée. Il décrit « des yeux marron, un visage ovale, un nez droit et une bouche régulière », ainsi qu’“une cicatrice sur la joue gauche“ et qu’il était vêtu d’un « pantalon de coton jaune et d’une veste de coton grise, portant un béret basque et des chaussures à talons plats ».

C’est le fait que les gendarmes aient noté ces détails qui a particulièrement horrifié Michale Rosen. « La banalité du rapport de police est tout simplement hors du commun ; que quatre gars du coin aient simplement frappé à une porte et arrêté quelqu’un simplement parce qu’il [était juif] », dit-il. « Hannah Arendt avait raison, c’est la ‘banalité du mal' ».

Dans le document, dit-il, vous pouvez également voir la chaîne de commandement, car l’ordre d’arrêter les Juifs en Vendée émane des Allemands et est transmis de la préfecture française – l’administration locale est gérée par le gouvernement central – au sous-préfet puis aux gendarmes locaux.

« Dans toute l’Europe, la collaboration s’est faite de différentes manières », explique M. Rosen. « J’ai pu disséquer exactement comment cela fonctionnait… par rapport à une personne et plus on dissèque, plus cela devient horrible ».

Ses recherches l’ont amené à trouver le parcours – le Convoi 68 – qui a transporté Martin de Paris à Auschwitz à peine deux mois après que son frère et sa belle-sœur ont fait le même périple effroyable.

Martin Rosen, (à gauche), et Oscar Rosen. La femme est Lucie Thérèse, qui était mariée à Martin mais qui est morte avant la Seconde Guerre mondiale en 1937. (Autorisation)

Mais, selon Michael Rosen, il existe « un paradoxe horrible » – noté pour la première fois par le regretté historien de la Shoah David Cesarani – selon lequel « plus vous en savez, moins vous comprenez, car plus vous en savez sur l’arbitraire et la banalité, plus il est parfois difficile de comprendre ». Il se demande, par exemple, si, après avoir arrêté Martin, les policiers sont allés prendre une tasse de café et un croissant. « Si c’est le cas, ce n’est pas compréhensible », dit-il.

Pour l’écrivain, le fait de savoir que les nazis voulaient non seulement éliminer les Juifs mais aussi « effacer leur mémoire » a été un facteur déterminant qui l’a poussé à écrire « The Missing ».

« Personne dans ma famille ne savait rien de [Oscar et Martin], écrit-il, et cela m’a frustré au plus haut point. Cela signifie que les nazis avaient réussi. Et la dernière chose que je voulais, c’était qu’ils aient réussi ». Ses découvertes sur Oscar et Martin, estime Michael Rosen, ont permis de faire échouer « de façon minime » les efforts des nazis.

Bien que le livre soit également destiné aux adultes, l’auteur était très conscient du jeune public auquel il s’adressait principalement, et c’est un souvenir de son enfance – un voyage familial à Weimar en Allemagne, lorsque ses parents ont visité Buchenwald, mais ont décidé que leurs fils ne devait pas les accompagner – qu’il a gardé à l’esprit.

« Je pense qu’à 11 ans, j’aurais pu comprendre ce qui se passait, mais mes parents m’ont en quelque sorte protégé », se souvient-il. « Ils pensaient que ce serait trop horrible pour moi et mon frère, qui avait 15 ans à l’époque, d’y aller ».

« Je me souviens que ma mère est revenue et qu’elle en a été très, très choquée et horrifiée », dit-il. « C’est un peu comme si – il n’y a aucun moyen de le démontrer – mais c’était aussi choquant que d’y aller, car tout ce que je pouvais voir, c’était le choc sur le visage de ma mère ».

Oscar Rosen dans son uniforme de l’armée austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale. (Avec l’aimable autorisation de Michael Rosen)

Lorsqu’il a demandé à sa mère d’expliquer ce qu’elle avait vu, « elle a commencé à parler de la torture et de la mort, et tout ce à quoi je pouvais me référer en tant qu’enfant de 11 ans – et je ne veux vraiment pas minimiser cela du tout – c’était la Tour de Londres [le château construit par les Normands dans le centre de Londres], parce que la Tour de Londres a une salle de torture où nous avions l’habitude d’y aller ».

« D’une certaine manière, poursuit Michael Rosen, ils m’ont empêché de comprendre ce qui s’était passé et aussi, à sa manière, l’ont minimisé et réduit au grotesque de la torture médiévale. Je pense donc écrire en partie pour cet enfant de 11 ans qui n’a pas été autorisé à aller à Buchenwald ».

Michael Rosen reconnaît également l’importance du roman semi-autobiographique de Judith Kerr, « Quand Hitler s’empara du lapin rose », qui relate la fuite de sa famille de l’Allemagne nazie vers la Grande-Bretagne. « Elle a su raconter cette histoire d’une manière si incroyable et si brillante, si belle, qu’elle a en partie servi de modèle dans mon esprit », dit-il à propos de la célèbre romancière pour enfants, décédée l’année dernière à l’âge de 95 ans.

J’écris en partie pour cet enfant de 11 ans qui n’a pas été autorisé à aller à Buchenwald

Mais l’auteur s’est surtout inspiré de son expérience en parlant de la Shoah aux élèves.

« J’avais une petite voix qui était déjà là et, bien sûr, quand vous l’avez fait oralement, vous regardez les visages des enfants, vous pouvez voir le moment où quelqu’un s’ennuie, ils ne comprennent pas ce que vous dites, alors vous simplifiez les phrases, vous posez une question, vous l’interrompez », dit-il. « On apprend ainsi à parler à des jeunes de 10 à 15 ans, ce qui rend les choses moins abstraites, et c’est ce que j’ai intégré dans ma façon d’écrire ».

Judith Kerr, auteure de littérature pour la jeunesse et dessinatrice, à son domicile londonien, le 12 août 2018. (Crédit : AFP/Tolga Akmen)

Il alterne également la chronologie de l’histoire avec une série de poèmes. Ceux-ci, selon lui, l’ont aidé à transmettre « des sentiments et pas seulement des faits » et à soulever des questions ou souligner des points d’une manière qui serait plus difficile en prose. Dans l’un d’eux, il relate l’arrestation de Martin « un homme qui n’a rien fait de mal ». Dans un autre, il s’interroge sur Oscar et Rachel alors qu’ils « étaient assis sur le plancher du wagon à bestiaux au départ de Paris » :

« As-tu vu dans l’obscurité
l’horreur sur le visage de Rachel ?
A-t-elle vu l’horreur sur le tien ? »

« Les poèmes sont comme des pièces spéciales où je peux réfléchir lentement à ce qui s’est passé », explique-t-il dans le livre. « D’une certaine façon, ce sont des images de mon esprit. »

Mais Michael Rosen ne considère pas le livre comme un simple ouvrage d’histoire. Il espère plutôt qu’il deviendra « une partie d’une plus grande conversation sur la crise des réfugiés [et] sur la façon de trouver des moyens justes et décents d’aider des gens comme mes parents ». Il parle de la manière dont la France a cherché à définir « dans les moindres détails qui était français et qui devait être déplacé et déporté vers l’est dans les camps ».

Ce processus d’identification de « l’autre »… a un écho très effrayant » dans certaines des façons dont les migrants ont été traités en Grande-Bretagne et en Amérique, met en garde l’auteur. Établir des listes, disant que vous n’avez pas les bons papiers, que vous êtes étranger et que vous n’avez pas le droit de faire ceci ou cela, cette agression constante de « l’autre » par l’autorité ».

Mais il ne croit pas non plus qu’il ait encore réglé tous les « détails » de l’histoire de sa famille. En avril, il se rendra pour la première fois en Pologne, pays qui abritait autrefois une grande partie de sa famille et où Oscar et Martin – et d’innombrables autres – sont nés et ont été assassinés.

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