Un centre communautaire juif alternatif de Budapest devient un lieu de résistance
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Un centre communautaire juif alternatif de Budapest devient un lieu de résistance

Certains groupes calomniés, tel que le Centre de presse rom, ont établi leurs bureaux dans le centre juifs d'Aurora, estimant que c'est l'un des seuls endroits en sécurité de Hongrie

Adam Schonberger, debout, avec les autres participants lors du dîner de  seder au centre communautaire juif d'Aurora de Budapest, le 22 avril 2016 (Autorisation : Marom via JTA)
Adam Schonberger, debout, avec les autres participants lors du dîner de seder au centre communautaire juif d'Aurora de Budapest, le 22 avril 2016 (Autorisation : Marom via JTA)

BUDAPEST (JTA) — Même si elle vit dans la capitale incontestée de la vie nocturne en Europe centrale, Andi Angelip connaît très peu de bars où elle se sent à l’aise pour un rendez-vous amoureux.

Angelip, étudiante de 19 ans et militante des droits des gays et des lesbiennes, dit éviter les établissements « arc-en-ciel » qui ne réunissent que des homosexuels. Et, dans un pays où les activistes violents d’extrême droite intimident régulièrement les gays et les lesbiennes, elle évite également d’organiser des rencontres romantiques dans les principaux clubs.

« Ce n’est pas vraiment agréable d’être issue d’une minorité dans un pays où les politiciens prônent la discrimination quotidiennement », a-t-elle déclaré le mois dernier à JTA.

Il y a deux ans, Angelip a enfin trouvé un endroit où elle se sent parfaitement à l’aise : un centre communautaire juif d’avant-garde qui s’appelle Aurora.

Depuis sa réouverture en 2014 dans un quartier pauvre de Budapest, Aurora est devenu l’un des bars les plus « hips » de la ville – et un pôle d’attraction majeur pour les militants sociaux et d’opposition en lutte contre les politiques du gouvernement hongrois de droite.

« Je viens ici parce que c’est juste un endroit cool, mais aussi parce que je me sens en sécurité et à l’aise, comme si j’étais chez moi », dit Angelip, qui n’appartient pas à la population juive de Hongrie, estimée à approximativement 100 000 personnes.

Des militants préparant une activité d'éducation au centre Aurora le 23 avril 2016 (Autorisation : Aurora via JTA)
Des militants préparant une activité d’éducation au centre Aurora le 23 avril 2016 (Autorisation : Aurora via JTA)

Elle n’est pas la seule militante des droits des minorités à considérer Aurora, un centre de 600 m2 situé dans un petit immeuble du 8ème arrondissement dévasté par la délinquance, comme un sanctuaire permettant de se protéger de la réalité en Hongrie. Ceux qui critiquent le gouvernement du Premier ministre affirment que les crimes de haine dominent et le révisionnisme de l’Holocauste sont dorénavant devenus monnaie courante, ainsi que la censure des médias.

Marom, l’association juive qui dirige et qui est propriétaire d’Aurora dans le cadre de sa mission de sensibilisation envers les jeunes juifs hongrois non-affiliés, offre des espaces de travail et des structures à environ une douzaine de groupes de militants non-juifs qui luttent contre ces tendances perçues comme xénophobes. Parmi ces groupes, le Centre de presse rom, la Budapest Pride, le groupe de défense des droits des réfugiés Migszol et l’agence d’activisme social Zold Pok.

Tandis qu’Angelip et l’une de ses amies discutent autour d’une bière, un lundi, au bar de l’Aurora – un espace « cosy » au décor années 70 – une chanson de Manu Chao s’échappe de la sono. Les douze membres de l’organisation Marom, eux, se sont réunis dans leur bureau, à l’étage, pour faire le point sur les activités qui ont eu lieu l’année dernière, dont les services hebdomadaires du Shabbat et la célébration des fêtes juives dans la petite synagogue égalitaire.

Discours du Premier ministre hongrois Viktor Orban devant les membres de son parti après sa victoire aux élections législatives, le 6 avril 2014 à Budapest (Crédit photo: ATTILA KISBENEDEK / AFP)
Discours du Premier ministre hongrois Viktor Orban devant les membres de son parti après sa victoire aux élections législatives, le 6 avril 2014 à Budapest (Crédit photo: ATTILA KISBENEDEK / AFP)

En plus des services religieux, Marom organise également des activités éducatives dans les écoles consacrées à l’Holocauste, des programmes pour les enfants des rues et des événements culturels comme des projections et des concerts de musique expérimentale. Elle accueille aussi des discussions politiques – comme ce débat, qui a eu lieu à guichets fermés le 30 janvier, consacré au populisme en présence de László Majtényi, critique ardent d’Orban.

“Nous travaillons avec des Juifs non-affiliés qui n’iraient jamais à la synagogue ou même au centre Balint », explique Adam Schoenberger, président de Marom, en référence au centre communautaire juif situé dans le centre de Budapest et fondé par le Comité mixte juif-américain de distribution.

« Alors on tente de mettre du judaïsme dans notre programmation, simplement pour en donner le goût et leur ouvrir l’appétit : un concert de klezmer par ici, une bougie de Hanoukka par là ».

Alors que Schoenberger discute avec un visiteur dans une salle adjacente, trois activistes du Centre rom de presse définissent une stratégie pour couvrir le procès qui fera jurisprudence devant la Cour européenne des droits de l’Homme. Les magistrats étaient chargés de déterminer le rôle tenu par la police hongroise, lorsque des centaines d’émeutiers en 2012 ont attaqué la maison d’une famille rom dans le village de Devecser.

La condamnation par la Cour, le 8 février, prononcée contre la police – alors que des centaines de crimes de haine contre les roms, ou les gitans, sont enregistrées chaque année en Hongrie – a été saluée par Amnesty International, qui y a vu « une goutte d’espoir dans un océan de craintes ».

« Ce n’est pas seulement le parti d’extrême droite, Jobbik, le troisième groupe le plus important du Parlement, mais bien le parti Fidesz au pouvoir qui a encouragé des attitudes négatives envers les roms », a expliqué le groupe.

Dans ce contexte, et alors que le gouvernement a adopté des mesures de répression contre les médias indépendants, le Centre rom de presse est « le seul organe médiatique capable de faire remonter les informations portant sur les agressions en milieu rural jusqu’aux portails d’actualité qui ne sont pas encore muselés par le gouvernement », dit Schoenberger. « Et nous trouvons très important que cette association fasse partie d’Aurora ».

Le centre de presse, une ONG avec très peu de moyens, bénéficie d’un rabais significatif pour la location de son bureau chez Marom.

La coopération avec Marom a révolutionné le travail du Centre rom, qui a été fondé en 1995, selon sa présidente Szilvia Suri.

“Nous louions un espace de travail dans le centre avant de venir ici », dit-elle. « C’était plus cher et nous étions isolés là-bas tandis qu’à Aurora, nous sommes mieux connectés. Non seulement avec les associations qui travaillent ici mais avec les nombreux roms qui vivent dans le 8ème arrondissement ».

Le partenariat passé entre les Juifs et les Roms à Aurora est inhabituel dans un pays où les deux communautés agissent rarement à l’unisson, selon Eszter Hajdu, une réalisatrice hongroise qui a étudié leurs relations.

“Les deux groupes affrontent une certaine xénophobie, les Roms sont beaucoup plus vulnérables », indique Hajdu. Des groupes Juifs participent parfois aux activités éducatives et caritatives pour venir en aide aux Roms mais « je ne peux pas dire que la communauté juive soit la première à se mobiliser pour cette autre communauté », ajoute-t-elle. Elle déclare aussi qu’une partie du problème réside dans les a priori négatifs entretenus par chaque groupe vis-à-vis de l’autre en Hongrie.

Les rabais offerts par Marom à ses groupes partenaires l’année dernière concernant l’utilisation de ses installations et de matériels ont atteint une valeur de 25 000 dollars – ce qui représente une somme substantielle dans un pays où le salaire moyen représente environ la moitié de celui gagné aux Etats Unis. Marom génère 90 % de son budget annuel et reçoit le reste de donations de la JDC, de l’UJA-Federation de New York, de Masorti Olami et d’autres.

La construction d’une alliance formée de groupes libéraux ne serait pas un élément exceptionnel pour une organisation juive dans la majorité des autres pays occidentaux. Mais en Hongrie, elle place Aurora au centre de l’opposition face à une campagne qui vise à déraciner les organisations populaires financées par l’étranger et non-conformes à la ligne du parti, et à limiter de manière significative le travail des groupes non-gouvernementaux à un seul financement local.

George Soros, milliardaire américain, en Italie en 2012. (Crédit : Niccolò Caranti/CC BY-SA 3.0/WikiCommons)
George Soros, milliardaire américain, en Italie en 2012. (Crédit : Niccolò Caranti/CC BY-SA 3.0/WikiCommons)

Les responsables du parti Fidesz d’Orban ont d’ores et déjà promis de déraciner les réseaux d’ONG recevant du financement de la part du milliardaire américano-hongrois libéral George Soros, lui-même juif, et ont limité les activités d’autres groupes financés par la Norvège. A présent, la majorité des autres groupes locaux à l’agenda progressiste se préparent à une intervention du gouvernement.

Marom a l’expérience de telles interventions.

En 2014, des responsables de Budapest ont délogé le groupe de son ancien bureau du centre-ville, sous prétexte d’un manque de sécurité du bâtiment. L’ordre d’évacuation est survenu deux jours après que les militants de l’opposition ont utilisé l’espace pour programmer un sit-in dénonçant les actions du gouvernement.

Ce n’était que l’une des activités de l’opposition accueillies par Marom ces dernières années, dont les protestations étudiantes de 2013. C’est dans les anciens locaux de Marom qu’avait été fondé, la même année, le parti des Verts.

Mazsihisz, organisation-cadre des communautés juives hongroises, s’est insurgée ces dernières années contre ce qui a été perçu comme des tentatives du gouvernement de dissimuler les complicités des autorités hongroises pendant l’Holocauste, notamment en célébrant des antisémites connus. Mais Mazsihisz est resté non-partisan.

Et pour une bonne raison, selon Slomó Köves, rabbin du mouvement Habad et leader du groupe juif EMIH local, qui n’appartient pas à Mazsihisz.

Le gouvernement finance la vie communautaire juive à hauteur de centaines de milliers de dollars par an, soutient Israël dans des forums internationaux et protège les libertés religieuses, explique Koves. Et tandis « qu’on peut souhaiter effectivement qu’il se montre plus ferme face à l’antisémitisme, des progrès ont été toutefois réalisés aussi ». Et finalement, ajoute-t-il, les Juifs hongrois sont plus en sécurité et plus assurés de leur avenir que la communauté juive de France.

Mais pour Marom, qui a été fondé en 1998 comme groupe apolitique, le penchant pour le militantisme d’opposition est inéluctable, selon Schoenberger.

Ceci en partie parce que « la majorité des Juifs non-affiliés en Hongrie semblent être des libéraux », dit-il. Mais, finalement, « notre activisme a pour origine la guerre déclarée par le gouvernement contre les valeurs juives essentielles de tikkun olam », un concept de « réparation du monde » et de soutien des défavorisés, ajoute Schoenberger.

“Nous n’avons pas choisi de devenir politiques », ajoute-t-il. « Mais quand le gouvernement cible les pauvres, ceux qui sont différents ou les étrangers – alors nous n’avons pas le choix ».

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