Un diplomate émirati met en garde contre l’annexion dans un journal israélien
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Un diplomate émirati met en garde contre l’annexion dans un journal israélien

Dans une lettre ouverte publiée en Israël - une première - Yousef al-Otaiba dit qu'une grande partie du monde arabe veut croire qu'Israël est une "opportunité, pas un ennemi"

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

L'ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, Yousef al-Otaiba, lors d'une rencontre avec le président de la Chambre des représentants des États-Unis, Paul Ryan, à l'Académie diplomatique des Émirats arabes unis, à Abu Dhabi, le jeudi 25 janvier 2018. (AP Photo/Jon Gambrell)
L'ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, Yousef al-Otaiba, lors d'une rencontre avec le président de la Chambre des représentants des États-Unis, Paul Ryan, à l'Académie diplomatique des Émirats arabes unis, à Abu Dhabi, le jeudi 25 janvier 2018. (AP Photo/Jon Gambrell)

Dans la toute première lettre ouverte écrite par un diplomate du Golfe à être publiée dans un journal israélien, un éminent ambassadeur des Emirats arabes unis a mis en garde Jérusalem contre une annexion unilatérale de certains secteurs de la Cisjordanie, disant qu’une telle initiative détruirait tout espoir de plus grand rapprochement entre l’Etat juif et le monde arabe.

Dans son article, paru vendredi en Une du quotidien Yedioth Ahronoth, le ministre d’Etat Yousef Al-Otaiba, ambassadeur du pays aux Etats-Unis, a reconnu que l’Etat juif et une grande partie du monde arabe s’étaient rapprochés ces dernières années. Il a ainsi exprimé son espoir de voir cette coopération entreprise dans de nombreux domaines s’approfondir à l’avenir.

Toutefois, a-t-il noté, le plan d’application de la souveraineté sur la vallée du Jourdain et sur toutes les implantations de Cisjordanie, programmé par Netanyahu, et qui devrait commencer le mois prochain, mettrait un terme à tous ces rêves.

« Récemment, les dirigeants israéliens ont promu avec excitation la normalisation des relations avec les Emirats arabes unis et d’autres Etats arabes. Mais les plans israéliens d’annexion et les discours de normalisation sont contradictoires », a-t-il écrit.

« Agissement unilatéral et délibéré, l’annexion est la saisie illégale des terres palestiniennes. Elle vient défier le consensus arabe – et international également – sur le droit des Palestiniens à l’auto-détermination. Une telle initiative entraînera des violences et réveillera les extrémistes. Elle transmettra des ondes de choc dans toute la région et en particulier en Jordanie, où la stabilité – souvent considérée comme acquise – bénéficie à toute la région, particulièrement à Israël », a-t-il continué.

Le président américain Donald Trump (à gauche) et le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’entretiennent avec des journalistes avant une réunion dans le bureau ovale de la Maison Blanche, le 27 janvier 2020, à Washington. (Crédit : AP Photo/Evan Vucci)

Al-Otaiba était l’un des trois ambassadeurs présents lors de la cérémonie organisée à la Maison Blanche pendant laquelle le président américain Donald Trump a dévoilé son plan de paix pour le Moyen-Orient. Son pays a longtemps « promu l’engagement et la réduction des conflits, aidé à créer des incitations positives plutôt que de recourir à des sanctions – en concentrant son attention sur les bénéfices collectifs pour toutes les parties », a-t-il poursuivi dans son article. Par exemple, Abu Dhabi a intégré le Hezbollah sur sa liste des organisations terroristes et condamné le Hamas, a-t-il rappelé.

« Nous avons mené une diplomatie discrète et envoyé des signaux très publics pour aider à faire changer la dynamique et à promouvoir ce qui est de l’ordre du possible », a-t-il noté.

Toutefois, une annexion « renversera immédiatement et très certainement les aspirations israéliennes à des liens sécuritaires, économiques et culturels améliorés avec le monde arabe et avec les Emirats arabes unis », a-t-il souligné.

« Alors qu’ils possèdent les armées les plus capables de toute la région, qu’ils partagent des inquiétudes face au terrorisme et aux agressions et qu’ils entretiennent une relation profonde et de longue date avec les Etats-Unis, les Emirats et Israël pourraient mettre en place une coopération sécuritaire plus proche et plus efficace », a-t-il précisé. « Et parce que les deux pays présentent les deux économies les plus avancées et les plus diversifiées de la région, des liens commerciaux et financiers plus importants pourraient accélérer la croissance et la stabilité dans tout le Moyen-Orient. »

Jérusalem et Abu Dhabi partagent des intérêts dans les secteurs de l’eau, de la sécurité alimentaire, des technologies et des sciences qui pourraient « induire une plus grande innovation et collaboration », a écrit al-Otaiba.

« L’annexion ne fera également que durcir la vision d’Israël qu’ont les Arabes, au moment où des initiatives émiraties ont ouvert l’espace à des échanges culturels et à une plus vaste compréhension d’Israël et du judaïsme », a-t-il noté. « Les EAU ont encouragé les Israéliens à réfléchir aux avantages de liens plus ouverts, plus normaux. Et nous avons fait la même chose parmi les Emiratis et parmi les Arabes, plus largement. »

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, à droite, rencontre le ministre émirati des Affaires étrangères, Abdullah bin Zayed Al Nahyan, à gauche, à Amman, en Jordanie, le 9 juillet 2009 (Crédit : AP Photo/Nader Daoud)

Il a remarqué l’existence d’une communauté juive à Dubaï qui jouit de la liberté religieuse et le fait qu’Israël avait été invité à l’Exposition universelle 2020 – qui devait avoir lieu dans la ville, cet été, mais qui a été reportée en 2021 pour cause de coronavirus.

« Ce sont là les avantages – les incitations, les bénéfices – présentés à Israël. Une plus grande sécurité. Des liens directs. Des marchés élargis. Une acceptation croissante. C’est ce qui devrait se passer dans la normalité », a-t-il écrit. « La normalité, ce n’est pas l’annexion. L’annexion est plutôt une provocation fourvoyée d’un autre ordre. Et des discours continus de normalisation pourraient s’avérer finalement être l’espoir erroné d’entretenir de meilleures relations avec les Etats arabes. »

Concluant cet article, al-Otaiba a remarqué qu’une grande partie des Arabes « aimeraient croire qu’Israël est une opportunité, pas un ennemi. Nous affrontons trop de dangers communs et nous voyons bien quel serait le potentiel formidable de liens plus chaleureux. La décision israélienne sur l’annexion sera le signal indubitable qui nous permettra de savoir si cette façon de voir les choses est réciproque ».

Le gouvernement émirati a pris d’importantes initiatives pour médiatiser cette lettre ouverte écrite par l’ambassadeur.

Hend al-Otaiba, directeur des communications stratégiques au ministère des Affaires étrangères à Abu Dhabi, a même publié un post en hébreu sur Twitter à son sujet :

Dans un entretien accordé à The National, un journal émirati publié en anglais, l’ambassadeur a expliqué les raisons qui l’ont motivé à écrire cette tribune pour un journal israélien.

« Nous avons décidé que le Yedioth Ahronoth était probablement le meilleur endroit pour atteindre le public israélien très largement », a-t-il expliqué.

« Je ne veux pas qu’il y ait de confusions sur notre positionnement. Je pense qu’il est primordial qu’il soit public, ferme, clair et direct », a-t-il ajouté.

« Tous les progrès et tous les changements d’attitude auxquels nous avons assisté – avec des populations moins hostiles à l’égard d’Israël – tout cela pourrait être sapé par la décision d’annexion. Tous les progrès, les échanges et les ouvertures pourraient être anéantis par une seule initiative », a-t-il dit.

Al-Otaiba a fait la liste de signaux récents du rapprochement entre les Emirats arabes unis et Israël – comme le fait qu’un vol Etihad a atterri, cette semaine, à Tel Aviv ou que l’hymne national israélien a été diffusé lors d’événements sportifs aux Emirats – mais il a estimé que l’annexion « rendra bien plus difficile toutes ces choses ».

Un avion d’Etihad Airways transportant de l’aide médicale pour les taxis palestiniens après son atterrissage à l’aéroport Ben Gourion le 19 mai 2020. Il s’agissait du premier vol commercial connu entre les Émirats arabes unis et Israël. (Capture d’écran : Twitter)

La nature sans précédent de la lettre ouverte écrite par al-Otaiba n’a pas échappé à de nombreux analystes des relations israélo-arabes.

« C’est un écrit très significatif en termes de message, de messager et de plateforme choisie », a commenté Ghaith Al Omari, membre de l’Institut de politique au Proche-Orient à Washington et ancien responsable de l’équipe de négociations palestinienne, auprès de The National.

« Le message démonte de manière explicite et efficace l’un des arguments déterminants avancés par les partisans de l’annexion – celui que la question palestinienne a perdu toute signification dans la région et que l’annexion n’aura pas d’impact sur les relations régionales d’Israël », ajoute-t-il.

« Cela lui confère une crédibilité qui ne peut pas être mise de côté », poursuit-il.

L’ancien ambassadeur des États-Unis en Israël, Dan Shapiro, participe à la Conférence Meir Dagan pour la stratégie et la défense, au Netanya College, le 21 mars 2018. (Crédit : Meir Vaaknin/Flash90)

Daniel Shapiro, ex-ambassadeur américain au sein de l’Etat juif et membre de l’Institut d’études nationales de sécurité, à Tel Aviv, déclare pour sa part que cette lettre ouverte dévoile la réelle approche du conflit par les Emirats arabes unis.

« C’est une tentative visant à communiquer directement et sans détour avec le public israélien », explique-t-il au journal. « La lettre ouverte suggère que les Emirats tentent réellement de faire des avancées supplémentaires vers la normalisation avec Israël, mais que ces efforts pourraient connaître un revers significatif suite à une annexion unilatérale de la Cisjordanie. »

Il ajoute que « cela va permettre au public israélien de mesurer les avantages et les inconvénients de l’annexion de ces territoires, en en considérant les coûts ainsi que les bénéfices présumés ».

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