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"J'ai eu besoin de plusieurs coups de chance pour survivre"

Un documentaire sur Shaul Ladany, survivant de la Shoah et des JO de Munich

Le dernier épisode de la série "E:60", qui a reçu un Emmy Award, sur ESPN, raconte l'histoire d'un homme qui doit sa survie et ses réussites sportives à sa ténacité

Shaul Ladany marchant devant le mémorial du camp de concentration de Bergen-Belsen en 2019. (Crédit : Julian Stratenschulte/picture alliance via Getty Images/JTA)
Shaul Ladany marchant devant le mémorial du camp de concentration de Bergen-Belsen en 2019. (Crédit : Julian Stratenschulte/picture alliance via Getty Images/JTA)

JTA – Depuis 1994, Frank Saraceno travaille pour ESPN, la chaîne de télévision sportive, pour laquelle il produit des documentaires d’une heure sur les plus grandes stars du sport dans le cadre de sa série E:60, qui a remporté un Emmy Award.

Mais le travail fourni pour l’épisode qui a été diffusé mardi soir a sans doute été son expérience la plus marquante depuis la création de l’émission en 2007.

« Je n’ai jamais été aussi satisfait de voir se concrétiser un projet que j’avais proposé que celui concernant Shaul Ladany », a déclaré Saraceno à la Jewish Telegraphic Agency. « Et c’est grâce à lui. Tout ça, c’est grâce à lui. »

Ladany, qui a aujourd’hui 86 ans, a survécu à de nombreux événements : à commencer par le bombardement par les nazis de la maison de sa famille alors qu’il était enfant, le camp de concentration de Bergen-Belsen et enfin l’attentat terroriste des Jeux olympiques de Munich en 1972. L’épisode de la série E:60, qui lui a été dévoué, intitulé « Le survivant », a été diffusé le 20 septembre, mois qui marque le 50è anniversaire des Jeux Olympiques de Munich.

Bien que l’attaque, qui a fait 11 morts parmi les athlètes et les entraîneurs israéliens, ait été relatée dans le documentaire One Day in September de 1999, raconté par Michael Douglas, et dans le film Munich de Steven Spielberg, nominé aux Oscars de 2005, Saraceno a voulu veiller à ce que l’histoire continue d’être racontée aux jeunes générations.

« Le défi pour moi était de trouver une façon unique de raconter l’histoire », a déclaré Saraceno. « J’ai eu une idée. Je me suis dit : ‘Ok, voyons voir s’il reste un membre de l’équipe israélienne parmi nous, et peut-être que je vais commencer par là’. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai recherché les noms de tous les athlètes. »

Le marcheur olympique israélien Shaul Ladany pose pour une photo après une interview avec l’Associated Press dans l’ancien camp de concentration nazi de Bergen-Belsen à Bergen, en Allemagne, le 3 septembre 2022. (Crédit : Markus Schreiber/AP)

C’est ainsi qu’il est tombé sur Ladany – un marcheur de course et l’un des rares athlètes israéliens à être sorti vivant du village olympique de Munich alors que l’attaque se transformait en une prise d’otages qui allait durer près de 24 heures.

« J’ai présenté le projet comme ‘racontons l’histoire de Munich à travers les yeux d’un être humain exceptionnel' », a déclaré Saraceno.

Le film est raconté et présenté par Jeremy Schaap, journaliste juif de longue date de la chaîne ESPN, qui a remporté 11 Emmys et a couvert huit Jeux olympiques. Il est également l’auteur de Triumph : The Untold Story of Jesse Owens and Hitler’s Olympics.

« Pour moi, le fait d’être là, de parler à quelqu’un qui a tout vu de ses propres yeux, qui peut transmettre cette histoire, cela avait aussi une dimension personnelle et significative, car je suis juif », a déclaré Schaap à la Jewish Telegraphic Agency.

« Lorsque Frank m’a parlé de l’histoire [de Ladany] et nous a mis en contact, j’ai compris que c’était là une occasion unique de raconter une telle histoire », a-t-il ajouté.

Shaul Ladany (assis, à gauche) et Jeremy Schaap (assis, à droite) à Tel Aviv. (Crédit : Frank Saraceno/JTA)

C’est aussi une histoire totalement différente des autres reportages qu’il a réalisés. D’une part, Schaap a déclaré que c’était l’interview la plus longue qu’il ait jamais réalisée : elle a duré environ 8 heures.

« Son endurance physique de marcheur n’a d’égale que son endurance mentale de personne interviewée », a déclaré Schaap.

Schaap a passé du temps avec Ladany à son domicile d’Omer, en Israël, à Tel Aviv et en Allemagne – dont un voyage de cinq heures et demie en train de Bergen-Belsen à Munich, où Ladany a assisté à la cérémonie organisée par le gouvernement allemand pour marquer le 50e anniversaire de l’attaque.

Le marcheur olympique israélien Shaul Ladany tient ses chaussures de course olympique de 1972 pour un portrait à Omer, en Israël, le 12 juillet 2020. (Crédit : Ariel Schalit/AP)

Bien qu’il soit programmé pour coïncider avec cet anniversaire, le sujet principal de l’émission « The Survivor » est le survivant lui-même. Le documentaire retrace l’histoire de la famille de Ladany, son voyage à travers la Shoah, jusqu’en Israël, puis son retour en Europe en 1972 pour les Jeux olympiques. S’appuyant largement sur des images d’archives et des clips tirés de l’actualité, de la vie personnelle de Ladany et de sa carrière sportive, l’épisode tisse l’histoire de manière transparente, faisant avancer et reculer le spectateur dans le temps.

Né à Belgrade en 1936, Ladany a survécu à plus d’une épreuve pendant la Shoah. La première est arrivée alors qu’il n’avait que cinq ans, quand les forces allemandes ont bombardé la maison familiale. Ensuite, après avoir fui en Hongrie, les Ladany ont été capturés par les nazis en 1944 et envoyés au camp de Bergen-Belsen, où quelque 50 000 Juifs ont été tués au cours de la guerre, dont Anne Frank.

Ladany a été sauvé in extremis par le train Kastner, un convoi de wagons à bestiaux qui a transporté plus de 1 600 Juifs au camp de Bergen-Belsen, avant de les emmener en Suisse après une série de négociations controversées avec Adolf Eichman. Après la fin de la guerre, sa famille a émigré en Israël, où sa carrière sportive a pris son envol. En 1963, il a remporté le titre national israélien de marche athlétique – le premier des 28 titres qu’il a gagnés – et, au cours des années suivantes, il brisera le record américain du 50 km marche. Ladany a également participé aux Jeux olympiques de 1968 et à plusieurs Maccabiades.

Shaul Paul Ladany, survivant de la Shoah, parle aux jeunes joueurs du FC Chelsea à Nuremberg, en Allemagne, le 29 juillet 2022. (Crédit : Michael Probst/AP)

Pourquoi la marche athlétique ?

« Elle nécessite des capacités mentales spécifiques : être prêt à encaisser des punitions, à manquer de confort, et à souffrir, pour continuer et continuer », dit Ladany dans un documentaire de 2012 sur CNN à propos du massacre. « Je ne suis pas psychologue, mais est-ce que je me suis lancé dans la marche athlétique parce que j’étais têtu ? Ou bien suis-je devenu têtu en pratiquant la marche athlétique ? C’est la même chose dans toutes les épreuves de longue distance. Les lâcheurs perdent et les gagnants ne lâchent pas. »

Plus de vingt ans après avoir fui l’Europe, Ladany est revenu en Allemagne en tant qu’athlète olympique, représentant Israël. Le 3 septembre 1972, Ladany a terminé 19e dans l’épreuve de marche de 50 kilomètres. Moins de 48 heures plus tard, un groupe de terroristes palestiniens armés pénétrait dans les quartiers du village olympique où se trouvaient bon nombre de ses coéquipiers, prenant en otage les occupants de plusieurs chambres. La chambre de Ladany a été épargnée et il a pu s’échapper.

Le marcheur olympique israélien Shaul Ladany, deuxième à droite, discute avec sa sœur Martha Flatto-Zemanek, à droite, sa petite-fille Raz Sharifi, deuxième à gauche, et son neveu Assaf Flatto devant une maquette miniature de l’ancien camp de concentration nazi de Bergen-Belsen, à l’intérieur de l’ancien camp à Bergen, en Allemagne, le 3 septembre 2022. (Crédit : Markus Schreiber/AP)

« Pour survivre, il fallait bien plus qu’un coup de chance », déclare Ladany dans le documentaire d’ESPN. « Pour survivre, il fallait toute une série de coups de chance. Heureusement pour moi, ils se sont succédés. »

Malgré toutes les épreuves que Ladany a traversées, il ne laisse pas transparaître ses émotions, selon Schaap. Dans le film, Ladany dit qu’il est pour ainsi dire incapable de pleurer.

« C’est peut-être comme ça qu’on survit, non ? » dit Schaap. « Peut-être que la façon de survivre émotionnellement, à travers les choses par lesquelles il est passé, est d’intérioriser les choses, et de ne pas les extérioriser, et c’est certainement ce qu’il dit quand il parle de ne pas être capable de pleurer. Il y a un stoïcisme, mais pas un cynisme ».

Saraceno a réuni une équipe israélienne pour filmer sur le terrain – en partie pour le confort de Ladany. Parallèlement, il a passé au crible d’innombrables heures de reportages sur les Jeux de 1972, transcrivant les émissions d’ABC News, archivant et enregistrant les images des compétitions, des cérémonies d’ouverture et de clôture, ainsi que les archives personnelles de Ladany.

Le marcheur olympique israélien Shaul Ladany pose pour une photo à l’entrée du camp de concentration nazi de Bergen-Belsen à Bergen, en Allemagne, le 3 septembre 2022. (Crédit : Markus Schreiber/AP)

« Je suis un historien, je suis un historien spécialisé dans le sport, donc je dévore tout ça, j’adore ça », a déclaré Saraceno. « J’aime me salir les mains, si on peut appeler ça comme ça, j’aime faire tout ce travail fastidieux ».

Le film comprend également des entretiens avec le photojournaliste israélien Shlomo Levy et l’athlète olympique Zelig Shtorch, qui étaient tous deux présents aux Jeux de 1972, ainsi qu’avec Deborah Lipstadt, historienne réputée de la Shoah et actuelle envoyée des États-Unis contre l’antisémitisme.

Deborah Lipstadt, envoyée spéciale des États-Unis pour surveiller et combattre l’antisémitisme, avec le grade d’ambassadrice, prend la parole lors de son audience de nomination au Sénat, au Capitole, à Washington, le 8 février 2022. (Crédit : AP Photo/Andrew Harnik)

Depuis le massacre, Ladany est devenu grand-père et professeur d’ingénierie à l’université Ben Gurion. Il pratique toujours la marche, mais plus en compétition.

Comme le dit Schaap dans le film, chaque pas que Ladany a fait depuis son enfance a été « un acte de défi ».

« Malgré les efforts de tant de personnes pour l’éliminer, pour exterminer son peuple, pour attaquer son équipe, il est toujours là », a déclaré Schaap. « Je pense que le message à faire passer est que ce n’est pas seulement une question de survie – le titre de la série est ‘Le Survivant’ – mais c’est la manière dont il a réagi à ces événements épouvantables, en vivant sa vie à fond. »

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