Un « fascinant » roman perdu de 1943, anticipant la Shoah, refait surface
Dans "La vengeance m’appartient", Friedrich Torberg livre une description saisissante des camps nazis sans les avoir vécus - une œuvre traduite pour la première fois
JTA — Alors que la Seconde Guerre mondiale faisait rage en Europe, Friedrich Torberg, un Juif autrichien qui s’était enfui aux États-Unis en 1940, imaginait ce qui était en train d’arriver aux Juifs qu’il avait laissés derrière lui.
Torberg a consigné sa vision d’un camp de concentration allemand dans Mein ist die Rache (« La vengeance m’appartient »), un roman qui avait été publié en 1943. Cela avait été l’un des tout premiers ouvrages de fiction sur la Shoah, écrit alors que la « Solution finale » était en cours d’exécution et plusieurs décennies avant que le terme « Shoah » n’entre dans le langage courant.
Mais Torberg, étoile montante de la scène littéraire viennoise, était coupé de son continent dévasté lorsque le livre était sorti à Los Angeles. S’il avait été acclamé dans son petit cercle d’émigrés allemands, il n’avait jamais été publié en anglais. Il avait rapidement été épuisé et il était tombé dans l’oubli.
Jusqu’à aujourd’hui.
La première traduction anglaise de Vengeance is Mine a été publiée mardi par Boiler House Press, une maison d’édition basée à l’université d’East Anglia, dans le cadre d’une série consacrée aux livres oubliés. Elle a été traduite par Stephanie Gorell Ortega.
« Quand je suis tombé dessus, je me suis dit : ‘Mon Dieu, ça a l’air tellement fascinant’ », a déclaré Brad Bigelow, l’éditeur de la série « Recovered Books ».
« Comment se fait-il que ce livre n’ait jamais été traduit et qu’il ait simplement été ignoré ? »
La nouvelle de Torberg, qui se déroule en novembre 1940, s’ouvre sur un narrateur anonyme attendant sur un quai du New Jersey un navire transportant des amis venus d’Europe. Pour la quatrième fois, il aperçoit un homme au visage hagard qui attend là chaque jour, puis qui repart seul. Cet homme explique qu’il n’attend pas une ou deux personnes, mais 75 Juifs qui n’arriveront jamais.
Alors qu’ils discutent dans un bar, cet homme devient le deuxième narrateur. Il raconte son séjour dans le camp de concentration fictif de Heidenburg, où le commandant, Hermann Wagenseil, torture les prisonniers juifs un par un. La méthode de Wagenseil consiste à isoler un prisonnier, à exposer de manière philosophique ses raisons de liquider les Juifs, et à pousser physiquement et mentalement chaque homme jusqu’à ce qu’il se donne la mort.
Dans les « baraques des Juifs », les prisonniers débattent de leurs propres philosophies sur la manière de réagir face à leur destruction systématique. Ils se demandent si Dieu veut qu’ils se résignent à leur sort en laissant la vengeance entre ses mains ou s’ils doivent tenter de se sauver eux-mêmes.
Torberg lui-même n’a jamais été dans un camp de concentration.
Il se trouvait à Prague lorsque les Allemands avaient envahi l’Autriche, en 1938. Il avait continué à leur échapper en France, puis, lorsque celle-ci avait capitulé face à l’Allemagne, il s’était enfui via l’Espagne et le Portugal. Grâce à l’Emergency Rescue Committee, une organisation américaine qui avait sauvé des milliers d’artistes et d’intellectuels, il avait obtenu un visa pour les États-Unis et il s’était retrouvé à Los Angeles.
Pour écrire sa nouvelle, Torberg avait pu consulter les témoignages de rescapés des camps de concentration des années 1930. Mais son camp fictif prédisait ce qui ne serait pleinement compris que plus tard : comment l’idéologie nazie avait produit un système d’extermination de masse, non seulement par ce qui est devenu connu sous le nom de « génocide industriel » dans les chambres à gaz, mais aussi par l’immense répétition de meurtres personnels et intimes.
« Torberg a vu la conclusion logique de la répression des Juifs menée par les nazis », a déclaré Bigelow.
« Les choses se sont effectivement déroulées ainsi, mais il ne savait pas que cela allait se passer comme ça. Personne ne savait que le bilan s’élèverait à 6 millions de morts, que ce serait un programme d’une telle ampleur, engloutissant les Juifs de toute l’Europe occupée. »
Le malaise de la narration, reflété à travers des récits de seconde main, s’avère être plus qu’un simple procédé fictionnel. À l’instar de l’homme attendant un bateau qui devait ne jamais arriver, Torberg ne savait pas qui survivrait. Alors qu’il écrivait le livre, il perdait au moins quinze membres de sa famille, dont sa mère et sa sœur.
Mein ist die Rache avait d’abord été publié par Pazifische Presse, une petite maison d’édition allemande en exil à Santa Monica qui avait existé de 1942 à 1948.
Cette maison d’édition publiait des auteurs persécutés par les nazis, parmi lesquels des géants de la littérature internationale tels que Thomas Mann, Franz Werfel et Alfred Döblin.
Le livre de Torberg avait été salué par d’autres intellectuels en exil. Erich Maria Remarque, l’auteur de All Quiet on the Western Front (« À l’Ouest, rien de nouveau ») et ami de Torberg, l’avait qualifié d’« électrisant ».
Alma Mahler-Werfel, compositrice et mondaine autrichienne et ex-femme entre autres de Gustav Mahler malgré son antisémitisme assumé, avait raconté l’avoir lu « avec une excitation fiévreuse et, à la fin, avec une grande satisfaction ». Cependant, son tirage n’avait pas dépassé les 2 000 exemplaires.
En 1947, un éditeur viennois l’avait publié pour la première fois en Europe. Une fois encore, le livre avait été salué par la critique, mais les lecteurs n’avaient manifesté qu’un maigre intérêt, et il était tombé dans l’oubli.
Les années qui avaient suivi la Seconde Guerre mondiale avaient vu émerger le genre de la littérature de la Shoah, fruit complexe des témoignages des survivants.
Près de vingt ans après Vengeance is Mine, La Nuit, un mélange de mémoires et de roman écrit par Elie Wiesel, survivant d’Auschwitz et de Buchenwald, avait été publié aux États-Unis en 1960. Wiesel n’avait pas non plus réussi à trouver un large public, l’édition anglaise ne se vendant initialement qu’à 3 000 exemplaires.
Cela n’avait été que des décennies plus tard que La Nuit s’était vendu à des millions d’exemplaires et que l’ouvrage était devenu une référence dans l’enseignement de la Shoah dans les écoles américaines.
Torberg était retourné en Autriche en 1951 et il n’avait écrit que peu de choses au cours des vingt années suivantes.
Il s’était surtout fait connaître grâce à un recueil d’histoires sur le monde juif disparu de son enfance, Tante Jolesch or The Decline of the West in Anecdotes (« Tante Jolesch ou Le déclin de l’Occident en anecdotes »), publié en 1975. Ces anecdotes regorgeaient de personnages excentriques animés d’un humour juif bien particulier. Torberg le qualifiait de « livre de mélancolie ».
Vengeance is Mine est totalement différent des histoires de Tante Jolesch et du reste de l’œuvre de Torberg, selon Bigelow. Mais il espère que maintenant, grâce à cette traduction en anglais, le livre aura enfin l’occasion de trouver un écho auprès des lecteurs américains.
« Je pense que dans le contexte de ce qui se passe actuellement aux États-Unis, c’est un livre important pour aborder la question de la résistance à l’oppression », a déclaré Bigelow.
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