Un mémorial numérique pour les Juifs britanniques tombés lors de la Première Guerre mondiale
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Un mémorial numérique pour les Juifs britanniques tombés lors de la Première Guerre mondiale

Un site révolutionnaire financé par la Loterie du patrimoine apporte un éclairage nouveau sur les 30 000 victimes juives de la Grande Guerre, et sur la communauté civile qui les a perdus

Des membres de la Jewish Lads and Girls Brigade à la synagogue Bevis Marks dans l'East End de Londres. (Autorisation: Blake Ezra)
Des membres de la Jewish Lads and Girls Brigade à la synagogue Bevis Marks dans l'East End de Londres. (Autorisation: Blake Ezra)

LONDRES- Leurs noms sont à peine connus de nos jours, souvent même pas par leurs descendants. Mais un projet extraordinaire lancé cette année célébrant le centenaire de la bataille de la Somme – une des batailles déterminantes de la Première Guerre mondiale – vise à réparer cela.

Pendant des décennies, la contribution de ces Juifs britanniques, hommes et femmes, qui ont combattu dans la guerre de 14-18 a été grandement ignorée ou oubliée, en mettant plus l’accent sur l’héritage de la Shoah. Cependant, il y a deux ans, quand la Grande-Bretagne a commencé à commémorer le centenaire du début de la Première Guerre mondiale, un groupe d’historiens au Centre culturel juif de Londres (LJCC) a réalisé que la participation juive aux commémorations était « pratiquement nulle ».

Alan Fell, Mandy King et Paula Kitching, trois employés du LJCC, savaient que quelque 30 000 Juifs avaient servi dans la Première Guerre mondiale, mais l’information était éparse et diffuse. Les historiens avaient tous une grande expérience dans le matériel éducatif concernant l’époque de la Shoah. Maintenant, le défi fut, pouvaient-ils faire la même chose pour la Première Guerre mondiale ?

« L’idée a grandi sur le papier, » a déclaré Fell au Times of Israel. « Nous savions que le moment était propice pour s’assurer du financement. Nous avons entendu que l’Heritage Lottery [La Loterie du patrimoine] était intéressée par le financement de projets qui mettraient l’accent sur la Première Guerre mondiale, les communautés ethniques, et une plate-forme numérique ».

L’équipe a montré leur matériel de « La Shoah expliquée » à la Loterie du patrimoine, qui a été impressionnée, et leur a donné une subvention de 400 000 livres sterling pour créer le projet « We Were There Too » [Nous étions aussi là-bas], un site internet qui vise à relater les histoires de Juifs de Londres, tant civils que combattants, qui ont vécu pendant la Première Guerre mondiale.

Alan Fell, directeur de projet We Were There Too  présente la nouvelle archive numérique interactive financée par l'Heritage Lottery. (Autorisation: Blake Ezra)
Alan Fell, directeur de projet We Were There Too présente la nouvelle archive numérique interactive financée par l’Heritage Lottery. (Autorisation: Blake Ezra)

Le site a une variété de fonctionnalités. Les gens sont invités à y déposer les histoires de leur famille, si possible avec des photos. L’équipe a également réussi à convaincre que beaucoup d’archives non encore ouvertes au public soient numérisées et mises en ligne. Ces documents comprennent le British Jewry Roll of Honour, les archives du Jewish Chronicle entre 1914 et 1918, et le matériel Judaica du Bishopsgate Institute, une importante archive de la ville de Londres.

Les entrées pertinentes du Kelly’s Directory, un répertoire du commerce et des entreprises créées à l’époque victorienne et utilisé par des générations de journalistes pour trouver des personnes et des adresses, vont aussi être mises en ligne, afin d’aider à construire l’image de la vie des Juifs de Londres pendant la guerre.

Et il y aura une fonction « Yahrzeit électronique » qui, pour un paiement unique permettra aux utilisateurs de mettre en place – souvent pour la première fois – une bougie virtuelle et une prière commémorative pour les membres de leur famille qui sont morts au combat.

« Si vous connaissez la date de leur mort, » a expliqué Alan Fell, « le logiciel la convertit en date hébraïque et vous obtiendrez un rappel avant, et le jour de son yahrzeit. »

Une fenêtre sur l’histoire familiale personnelle

Le joueur de clairon Cameron Shayle lors du lancement de We Were There Too, à la  synagogue Bevis Marks dans l'East End de Londres. (Autorisation: Blake Ezra)
Le joueur de clairon Cameron Shayle lors du lancement de We Were There Too, à la synagogue Bevis Marks dans l’East End de Londres. (Autorisation: Blake Ezra)

Le site est également destiné à aider les gens à retrouver leur famille et à en savoir plus sur ce que leurs ancêtres faisaient pendant la Première Guerre mondiale. Des « fenêtres d’histoire » spécialisées donnent des clichés intrigants de sujets tels que la vie juive dans les armées allemandes et autrichiennes – on estime que 100 000 Juifs ont servi dans l’armée du Kaiser pendant la guerre – ou des photos du célèbre marché Petticoat Lane de l’East End, qui se vantait qu’on pouvait tout y acheter « d’un lacet à un immeuble. »

Il y aura un lien en particulier avec la Jewish Lads’ and Girls’ Brigade (JLGB), créée en 1895 par le colonel Albert Goldsmid, un officier de l’armée juive britannique qui voulait offrir des activités aux enfants des immigrants juifs pauvres qui avaient debarqué au Royaume-Uni, principalement en provenance d’Europe de l’Est.

Le 16 février 1895, la première compagnie des garçons a été inscrit dans ce qui était alors la Jewish Lads’ Brigade. Au cours de la Première Guerre mondiale, 535 membres de la JLB – souvent des batteurs de tambour ou des messagers – sont morts dans le conflit. Les membres actuels de la JLGB recevront des fonds du Prix du duc d’Édimbourg pour la recherche qu’ils font sur leurs homologues de la Grande Guerre.

D’ores et déjà, des histoires personnelles de gens sont sur le site. Un « pont vivant » est l’ancien capitaine de corvette Alan Tyler, qui a maintenant 92 ans et vit au sud-ouest de Londres. Son père, Bertram Maurice Cohen Tyler, était – comme de nombreux Juifs britanniques – déjà engagés dans l’armée avant le déclenchement de la guerre.

Alan se souvient : « Mon père avait rejoint le 4e Bataillon des Fusiliers Royaux (le corps cycliste) en 1906, le prédécesseur de l’armée territoriale. Il était lieutenant dans ces forces et a servi de 1906 à 1914. »

Le Major Bertram Maurice Cohen Tyler, vers 1916, qui a plus tard été nommé gouverneur militaire de Homs, en Syrie. (Autorisation)
Le Major Bertram Maurice Cohen Tyler, vers 1916, qui a plus tard été nommé gouverneur militaire de Homs, en Syrie. (Autorisation)

Cohen Tyler avait donné sa démission avant le déclenchement de la guerre parce que lui et ses deux frères, William et Douglas, petits-fils du rabbin Manasseh Cohen, géraient l’entreprise familiale d’importation de textiles de l’Extrême-Orient. En août 1914, Bertram était en Inde et – à 28 ans – s’est porté volontaire.

« Il s’est engagé », raconte Tyler, « dans le cadre de la 5e cavalerie indienne. Mais quand il est arrivé en France avec son régiment il n’y avait pas besoin de cavalerie, donc il a été transféré au régiment de l’approvisionnement et du transport ».

Cohen Tyler a été stationné à Marseille « et gérait les renforts et les approvisionnements venant de la Méditerranée et de l’Extrême-Orient. Puis il a été transféré à la Force expéditionnaire égyptienne en 1917 et était là lors de l’invasion de la Palestine. A la fin de 1918, il a été nommé gouverneur militaire de Homs, en Syrie ».

A Homs, dit Alan Tyler, son père était essentiellement un administrateur.

« Il a reçu des lettres interminables, toutes écrites par l’écrivain public local, demandant des indemnités au gouvernement britannique pour divers motifs, comme quand l’âne d’un homme a été renversé sur la falaise par un camion de l’armée britannique. Mon père a reçu une lettre demandant une indemnité « au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, auquel votre honneur ressemble tellement. »

Comme Cohen Tyler, Frank de Passe était dans l’armée avant la guerre. Il a été affecté dans la Royal Horse Artillery en 1906 et est devenu l’assistant du chef d’état-major de l’armée britannique en Inde. De Passe a débarqué à Marseille le 2 octobre 1914, et a été tué un mois plus tard sur le front occidental, devenant ainsi le premier membre de la communauté juive à recevoir la Victoria Cross pour sa bravoure dans l’action.

Photo publiée en 1922 dans le «Livre d'honneur des Juifs britanniques» , les cinq frères Jacobs: Jack, Myer, Benjamin, Maurice et Samuel (au centre, sans uniforme). (Autorisation)
Photo publiée en 1922 dans le «Livre d’honneur des Juifs britanniques» , les cinq frères Jacobs: Jack, Myer, Benjamin, Maurice et Samuel (au centre, sans uniforme). (Autorisation)

Un Londonien, Jeremy Jacobs, a été impliqué dans la recherche de sa famille pour le site en même temps que son cousin. Leurs grands-pères faisaient partie des cinq frères – les fils Jacobs – qui ont tous servi dans les forces et ont survécu à la guerre. Le grand-père de Jeremy, Jack, était l’aîné et a servi dans le Royal Army Medical Corps. Son fils est né en 1916 alors qu’il était en permission.

Samuel Jacobs a rejoint les King’s Royal Rifles en 1916, mais a été libéré pour raison médicale en 1917. Myer Jacobs avait 27 ans quand il s’est engagé, servant au début dans la Royal Air Force. Benjamin était un démineur dans les Royal Engineers et avait 21 ans quand la guerre a éclaté. Et Maurice qui était artilleur dans la Royal Garrison Artillery, a émigré en Amérique après la guerre.

Alan Fell, directeur du projet We Were There Too, présente le nouveau site devant une salle bondée de la synagogue Bevis Marks. (Autorisation: Blake Ezra)
Alan Fell, directeur du projet We Were There Too, présente le nouveau site devant une salle bondée de la synagogue Bevis Marks. (Autorisation: Blake Ezra)

Il n’y a pas que des hommes qui ont participé à la guerre. Un des noms les plus connus dans la communaute juive d’Angleterre, Florence Greenberg, qui est devenue célèbre en écrivant des livres de cuisine et comme conseillère au ministère de l’Alimentation durant la Seconde Guerre mondiale. Des générations de maisons juives britanniques ont grandi avec les livres de cuisine de Florence Greenberg.

Mais pendant la Première Guerre mondiale la jeune Florence Oppenheimer, comme elle s’appelait alors, a servi comme VAD ou infirmière auxiliaire. En tant que jeune infirmière, elle a tenu un journal désabusé, dont voici un extrait :

« 26 juillet 1915 … L’ambiance rend les gens très sentimentaux. Avec les nuits de clair de lune et sans rien pour pouvoir s’occuper, même les hommes guindés et stables semblent devenir un peu fous. Après avoir discuté pendant quelques jours avec un docteur apparemment tout à fait sérieux, il a été assez fou pour me faire cet après-midi une demande en mariage. J’ai voulu me moquer de lui, mais il semblait vraiment sérieux, donc j’ai pensé que le meilleur moyen de m’extraire de la difficulté était de lui révéler ma religion, au moins cela heurterait moins ses sentiments. Je ne peux pas imaginer ce qui l’a incité à agir ainsi, je ne l’avais pas certainement pas encouragé. Il est catholique, son nom est Brenner et il vient de Newcastle, Oh, c’est un drôle de monde ».

Une commémoration pour les hommes et les femmes de la communauté juive britannique qui ont servi dans la Première Guerre mondiale, organisée par We Were There Too, à la synagogue Bevis Marks  (Autorisation: Blake Ezra)
Une commémoration pour les hommes et les femmes de la communauté juive britannique qui ont servi dans la Première Guerre mondiale, organisée par We Were There Too, à la synagogue Bevis Marks (Autorisation: Blake Ezra)

Le 30 juin, les Juifs se sont réunis à Londres pour commémorer la contribution juive à la Première Guerre mondiale dans un office inter-confessionnel particulier à Bevis Marks, la plus ancienne synagogue de Grande-Bretagne, construite en 1701.

A l’avant de la synagogue éclairée aux chandelles se trouve le siège interdit d’accès ayant appartenu au philanthrope de l’ère victorienne, Sir Moses Montefiore. De jeunes Juifs britanniques servant aujourd’hui dans les forces armées ont lu les noms de 34 jeunes gens qui sont tombés le premier jour de la bataille de la Somme. Il n’a pas été difficile d’évoquer les esprits des jeunes hommes qui avaient peut-être pris part à un office le Shabbat précédent avant d’aller à la guerre.

Et beaucoup dans l’assistance, jeunes et vieux, étaient en larmes, portant le deuil de jeunes gens qu’ils ne connaissaient pas. Mais maintenant, il y a une nouvelle détermination à les rappeler et à créer une archive permanente pour les générations futures.

« Le site internet », a dit Alan Fell, « nous aidera à nous souvenir tous que nous étions là-bas, aussi. »

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