Un projet éducatif qui ne se raconte pas d’histoires
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Un projet éducatif qui ne se raconte pas d’histoires

Un programme offre des livres gratuits à toutes les écoles maternelles arabes d'Israël

Maktabat al-Fanoos, un  programme de livre pour stimuler la lecture entre parents et enfants. (Crédit : Rami Jabareen)
Maktabat al-Fanoos, un programme de livre pour stimuler la lecture entre parents et enfants. (Crédit : Rami Jabareen)

Baqa Al-Gharbiyye – Difficile de ne pas remarquer Little Monster lors d’une récente visite à la maternelle El-Maley dans la ville du Nord d’Israël de Baqa al-Gharbiyye. Little Monster était partout : sur les tableaux, sur des T-shirts et des casquettes des enfants, et surtout, sur l’étagère.

Little Monster est le personnage principal du livre d’images « Supposing », de l’auteure britannique Frances Thomas, qui évoque la manière d’affronter et de surmonter ses cauchemars et pires craintes.

Le livre (traduit en arabe) est l’une des œuvres présentées par Maktabat al-Fanoos (Bibliothèque de la Lanterne), un programme d’alphabétisation de la petite enfance initié par le ministère de l’Education, avec le soutien de la Fondation Harold Grinspoon (Keren Grinspoon Israël) et Price Philanthropies.

Lancé en janvier 2014, le programme offre gratuitement, à chacun des 80 000 enfants inscrits dans les 2 500 classes préscolaires des communautés arabes d’Israël, huit livres d’images en arabe de haute qualité.

Les centres et programmes Bidayat Early Childhood du Collège académique Al-Quasemi d’éducation à Baqa, au nom du ministère de l’Éducation, proposent des formations aux enseignants sur l’utilisation des livres dans la salle de classe, et sur la manière d’aider les parents à communiquer avec leurs enfants à la maison en s’aidant des ouvrages.

Pour un parent américain ou européen dont l’enfant a traversé une phase « Franklin la tortue » ou « Oui-Oui », ou qui a fait semblant d’être Winnie l’ourson pendant des jours, le fait que Little Monster ait acquis le statut de rock star parmi les petits de maternelle, est plutôt banal.

L'édition arabe de « supposing » écrit par Frances Thomas et Illustré par Ross Collins, l'un des livres de Maktabat al-Fanoos (Crédit photo: Renee Ghert-Zand / Times of Israël staff)
L’édition arabe de « supposing » écrit par Frances Thomas et illustré par Ross Collins, l’un des livres de Maktabat al-Fanoos. (Crédit photo: Renee Ghert-Zand / Times of Israël staff)

« L’histoire est différente, cependant, dans les communautés arabes d’Israël, où, jusqu’à présent, il y avait peu d’accès à la littérature pour enfants de haute qualité », observe Areej Masarwa, coordonnatrice des programmes de lecture à Bidyat.

« Il n’existe pas non plus de tradition ancestrale de lecture partagée entre adultes et enfants », dit-elle.

Alors que les Arabes israéliens ont toujours transmis oralement les contes aux jeunes générations et qu’il existe une belle littérature arabe, Masarwa affirme que la vue de parents se blottissant avec leurs enfants autour d’un livre d’images, au coucher, est plutôt rare.

En effet, l’expérience d’enfants hypnotisés par les personnages d’un livre d’images – comme Little Monster – est relativement nouvelle. C’est seulement récemment que les jeunes élèves d’El Maley et d’autres écoles maternelles arabes à travers Israël ont eu l’occasion de se plonger dans les mondes imaginaires de livres d’images grâce à Bibliothèque de la Lanterne et des initiatives similaires, comme « Umm el Fahem lit », une collaboration de l’Institut Van Leer de Jérusalem, de la municipalité d’Umm el Fahem, du ministère de l’Education, et de « Ma bibliothèque à la maison », introduit par le ministère de l’Education en 2011.

Selon Dr Margalit Ziv, directrice-fondatrice de Bidayat, un certain nombre de facteurs peuvent être la cause du manque de livres pour enfants de qualité en langue arabe en Israël.

Etant donné qu’il n’y a pas de tradition ou de demande de livres pour enfants, il existe peu d’écrivains du genre parmi les auteurs Arabes israéliens. En outre, la plupart des jeunes Arabes israéliens qui poursuivent des études universitaires finissent par perdre la maîtrise parfaite de l’arabe – langue officielle en Israël – et sont plus à l’aise avec l’hébreu ou l’anglais.

Un père fait la lecture à sa fille à Baqa al-Gharbiyye (Crédit : Akmal Nagnagy)
Un père fait la lecture à sa fille, à Baqa al-Gharbiyye (Crédit : Akmal Nagnagy)

Certains voient aussi la nature diglossique de la langue arabe comme un obstacle à l’écriture de livres pour enfants. Les enfants parlent un dialecte local palestinien arabe (al-Ammiya) avec leurs parents, leurs proches et enseignants, tandis que les livres sont écrits en arabe moderne standard (al-Fusha), un arabe classique utilisé dans des livres et des journaux à travers le monde arabophone. (Les enfants apprennent l’al-Fusha en lisant les livres de la Bibliothèque de la Lanterne, mais utilisent l’al-Ammiya pour parler avec leurs parents.)

« La politique joue également un rôle dans l’absence traditionnelle de livres pour enfants dans la communauté arabe israélienne», explique Ziv. « Il existe de la littérature pour enfants de haute qualité en Irak, en Syrie, au Liban et dans l’Autorité palestinienne, mais importer des livres en Israël est un problème. »

La Bibliothèque de la Lanterne surmonte ces défis en traduisant de remarquables livres d’images écrits à l’origine en hébreu ou dans d’autres langues, comme l’anglais et le français. Elle encourage les écrivains arabes locaux à s’essayer à la littérature pour enfants et les éditeurs arabes à aider à répondre à la demande de livres pour son projet.

Les enfants à l'école maternelle El-Ma'ley à Baqa al-Gharbiyye jouent à un jeu basé sur les livres de Maktabat al-Fanoos (Crédit : Mohamad Nagnagi)
Des enfants de l’école maternelle El-Ma’ley, à Baqa al-Gharbiyye, jouent à un jeu basé sur les livres de Maktabat al-Fanoos (Crédit : Mohamad Nagnagi)

« Les enseignants de l’école préscolaire ne connaissaient pas de littérature de cette qualité auparavant, » affirme, au Times of Israel Fatma Kassem, inspectrice nationale du ministère de l’Education pour la petite enfance dans le secteur arabe.

« Nous avons entendu par des éditeurs que les enseignants qui ne participaient pas au projet de la Bibliothèque achetaient les livres à leurs frais, tant ils étaient impressionnés. »

Masarwa se félicite de la façon dont le programme améliore la lecture phonétique et le degré de compréhension des jeunes élèves.

Mais en observant un groupe de petits de quatre ans jouer à un jeu de mot avec leur enseignante, Suheir Shakia, d’une école du village voisin de Jat, elle, souhaite que l’accent soit mis sur la valeur des livres de la Bibliothèque, en particulier dans les ateliers où les enseignants donnent aux parents des conseils sur l’emploi des livres à la maison.

« Aujourd’hui, les parents de la communauté arabe sont plus enclins à voir leurs enfants comme des individus, lisent avec eux et discutent des valeurs et des émotions des livres d’images », dit-elle.

Masarwa souligne que si les parents arabes d’aujourd’hui encouragent davantage leurs enfants à développer un sentiment d’individualisme et d’indépendance, elle a découvert que certains avaient quelque difficulté avec un livre intitulé : « Qui a léché le cornet de crème glacée ? » par Rania Zaghir.

Dans le livre, une jeune fille pleine d’esprit se demande la meilleure façon de dévorer son cornet de crème glacée. Des suggestions et des commentaires lui sont présentés, venant d’animaux imaginaires trop disposés à l’aider en mangeant eux-mêmes un peu de glace.

En fin de compte, la jeune fille apprend que la meilleure façon de déguster sa glace est sa propre manière. A la fois drôle et sage, l’histoire encourage les enfants à valoriser leurs propres instincts et à faire confiance à leurs propres décisions.

« Il est avéré que pour certains parents, l’idée de choisir votre propre voie n’est pas quelque chose qu’ils souhaitent défendre. »

Gérer les émotions mentionnées ou provoquées par les livres peut aussi être difficile pour certains parents. Suzan (qui n’a pas révélé son nom de famille), qui visitait la classe de son fils de cinq ans, Ahmed, à Jat, confie au Times of Israel qu’elle pense que la Bibliothèque est une excellente initiative. Mais il y a un livre qu’elle n’a pas aimé.

Lorsqu’on lui a demandé quel livre et pourquoi, elle a répondu « Nafnouf » d’Ora Eyal. « Nafnouf » est le nom que donne une fillette à une chaise, qu’elle transforme en chien imaginaire de compagnie. L’histoire, qui traite du pouvoir de l’imagination, a irrité le jeune Ahmed, pour quelque raison, et cela a à son tour agacé sa mère.

Dessin d'un enfant à El-Ma'ley maternelle à Baqa al-Gharbiyye dépeignant sa peur des panthères - une réaction  à "Supposing", un livre de Maktabat al-Fanoos (Crédit photo : Renee Ghert-Zand / Times of Israël Staff)
Dessin d’un enfant à El-Ma’ley, école maternelle de Baqa al-Gharbiyye, dépeignant sa peur des panthères ; une réaction à « Supposing », un livre de Maktabat al-Fanoos. (Crédit photo : Renee Ghert-Zand / Times of Israël Staff)

Mohammad Effima, un avocat venu voir son fils de six ans à Baqa, dit qu’il a aimé le fait que « Supposing » – le livre sur le populaire « Little Monster » – a incité son fils à réfléchir à des scénarios du type « et si ».

« Voilà quelque chose qui peut aider dans la vie quotidienne. Ces livres lui donnent des occasions de réfléchir plus profondément et de résoudre des problèmes. »

Contrairement au programme de la Harold Grinspoon Foundation, qui fournit gratuitement des livres d’images à thèmes juifs, directement aux maisons de familles juives en Amérique du Nord, les livres de la Bibliothèque de la Lanterne sont d’abord envoyés aux classes de prématernelle et de maternelle (idem pour le programme Sifryat Pijama qui fournit gratuitement des livres en hébreu aux enfants israéliens).

Selon une évaluation de la première année du programme, les enseignants des écoles maternelles arabes lisent les livres plus souvent avec leurs élèves et invitent les parents à participer à des activités liées aux livres plus fréquemment que les enseignants juifs impliqués dans le projet Sifryat Pijama.

Même si les enseignants arabes du préscolaire ont totalement adopté la Bibliothèque de la Lanterne, et s’il y a un avantage évident à ce que les livres soient utilisés en classe avant d’être envoyés à la maison, il y a aussi une raison purement pratique expliquant la configuration du programme.

« Il est déjà assez difficile d’obtenir les livres pour les enseignants des écoles des communautés où il n’y a souvent pas d’adresses de rue », explique Galina Vromen, directrice exécutive du Keren Grinspoon Israël et directrice de Sifriyat Pijama et de la Bibliothèque de la Lanterne.

« Parfois, la seule adresse que nous avons ressemble à ‘la maternelle de Fatma à côté du kiosque’. »

Les mères et les enfants décorent les sacs à livres Maktabat al-Fanoos à a maternelle  Umm el Fahem (Crédit : Amna Jabareen)
Des mères et leurs enfants décorent les sacs à livres Maktabat al-Fanoos, à a maternelle Umm el Fahem. (Crédit : Amna Jabareen)
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