Un survivant israélien face au fils de ses sauveurs juifs durant la guerre
Rechercher

Un survivant israélien face au fils de ses sauveurs juifs durant la guerre

Deux enfants juifs cachés dans la Belgique de la Seconde Guerre mondiale assistent à Jérusalem à l'hommage du B'nai B'rith aux fondateurs du Comité de défense des Juifs de Belgique

Paul Jospa, fils de Hertz et Yvonne Jospa, rencontre Shaul Harel (à droite) pour la première fois sous le regard du directeur du B'nai B'rith World Center, Alan Schneider, à Jérusalem, le 1er mai 2019. (Renee Ghert-Zand/TOI)
Paul Jospa, fils de Hertz et Yvonne Jospa, rencontre Shaul Harel (à droite) pour la première fois sous le regard du directeur du B'nai B'rith World Center, Alan Schneider, à Jérusalem, le 1er mai 2019. (Renee Ghert-Zand/TOI)

Charlie Hilsberg avait cinq ans lorsque ses parents ont compris qu’il n’était plus possible d’assurer la sécurité de leurs enfants, une fois que les Nazis commencèrent à rassembler et déporter les Juifs de Bruxelles en 1942.

Ils décidèrent de demander l’aide du Comité de défense des Juifs (CDJ), une organisation de sauvetage juive belge clandestine, pour trouver un endroit où le cacher.

Pendant les trois années suivantes, Charlie a vécu en tant que chrétien dans deux familles belges différentes, et dans un couvent. À la fin de la guerre, ses parents, l’une de ses sœurs et l’un de ses frères étaient morts – assassinés à Auschwitz. Seuls Charlie, un frère et une sœur ont survécu.

Dans une large mesure, Charlie – aujourd’hui professeur Shaul Harel – doit sa vie aux fondateurs du CDJ et à 300 militants juifs et non-juifs, qui ont risqué leur vie pour sauver entre 3 000 et 4 000 enfants juifs et aider plus de 10 000 adultes juifs.

Hertz (Ghert) Jospa et Hava (Yvonne) Jospa avant la Seconde Guerre mondiale. (Avec l’aimable autorisation de la famille Jospa

74 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Harel a enfin eu l’occasion de remercier la famille des deux fondateurs du CDJ, Hertz (Ghert) Jospa et son épouse Hava (Yvonne) Jospa. Dans le hall d’un hôtel de Jérusalem, Harel rencontra pour la première fois Paul, le fils des Jospas, et Gilles, le fils de Paul, qui arrivaient de Bruxelles. Ils étaient en Israël pour voir la « Citation du sauveteur juif » décernée à 11 membres dirigeants du CDJ, dont Hertz et Yvonne Jospa.

Les citations ont été présentées à l’occasion de Yom HaShoah en Israël lors d’une cérémonie conjointe organisée par le Centre mondial du B’nai B’rith à Jérusalem et le Keren Kayemeth LeIsrael (KKL-JNF). L’événement, qui a eu lieu dans la forêt des martyrs du B’nai B’rith dans les montagnes de Jérusalem, est le seul événement annuel dédié à la commémoration de l’héroïsme des Juifs qui ont sauvé leurs compatriotes juifs pendant la Shoah.

Depuis la création de la Citation du sauveteur juif en 2011, près de 270 héros ont été honorés pour leurs activités de sauvetage en Allemagne, France, Hongrie, Grèce, Slovaquie, Yougoslavie, Russie, Pologne, Ukraine, Italie, Pays-Bas et Belgique.

La rencontre entre Harel et les Jospa a fourni au Times of Israel une occasion exclusive d’entendre et de partager les histoires de ces hommes.

« Ce fut un rare honneur de réunir le fils et le petit-fils de Hertz et Hava Jospa – l’un des héros de cet effort de sauvetage – et l’un des 3 000 enfants sauvés », a déclaré Alan Schneider, directeur du Centre mondial du B’nai B’rith.

Paul Jospa (à gauche) parle avec son fils Gilles Jospa et Shaul Harel à Jérusalem, le 1er mai 2019. (Renee Ghert-Zand/TOI)

« Je suis heureux de vous rencontrer et de découvrir la famille Jospa », a déclaré Harel, professeur émérite de neurologie pédiatrique à l’Université de Tel Aviv, en s’entretenant avec Paul et Gilles Jospa.

Les Jospa n’avaient pas besoin d’entrer dans les détails de la fondation et du fonctionnement du CDJ, car Harel, 81 ans, avait déjà fait des recherches approfondies sur cette histoire après avoir décidé il y a deux décennies et demi, de savoir ce qui lui était finalement arrivé pendant la guerre. Il a ensuite écrit un livre à ce sujet, intitulé « A Boy Without A Shadow » (avec des éditions en hébreu et en français).

A la veille de l’invasion allemande de la Belgique le 10 mai 1940, il y avait 66 000 Juifs dans le pays – mais plus de 90 % d’entre eux n’étaient pas citoyens belges, car beaucoup étaient venus pour échapper aux persécutions dans d’autres pays. La plupart des Juifs vivaient dans quatre villes : Bruxelles, Anvers, Liège et Charleroi.

Shaul Harel (Hilsberg) lorsqu’il était enfant en Belgique. (Avec l’aimable autorisation de Shaul Harel)

Les nazis imposèrent des restrictions de plus en plus sévères aux Juifs de Belgique et, à partir de janvier 1942, il leur fut interdit de quitter le pays. (Certains Juifs avaient réussi à faire partie des 2 millions de Belges qui avaient fui le pays lors de l’invasion allemande. La famille de Harel est arrivée en France, mais après avoir été arrêtée et incarcérée sur ordre de Vichy, elle s’est échappée et est retournée à Bruxelles.)

Sur ordre des nazis, l’Association des Juifs de Belgique (AJB) – en fait le Judenrat belge – a demandé à tous les Juifs d’enregistrer leurs allées et venues. Le groupe clandestin juif CDJ, créé à l’été 1942, a poussé la résistance et a prévenu les Juifs de ne pas obtempérer.

Le CDJ a été créé par le Front de l’Indépendance (FI), l’un des mouvements majeurs de la Résistance belge. Hertz Jospa, qui était actif au sein de la FI, a convaincu ses dirigeants d’établir un comité pour défendre les Juifs. Heureusement, la Résistance belge considérait le sauvetage des Juifs comme faisant partie intégrante de la résistance contre l’ensemble des nazis. Le CDJ a également été reconnu par le gouvernement belge en exil à Londres.

Parmi les huit membres fondateurs du CDJ, sept étaient juifs et un, Emile Hambresin, était catholique de gauche. Presque toutes les organisations juives du spectre idéologique, politique et religieux étaient représentées dans le CDJ. Les rivalités amères ont été mises de côté pour se concentrer sur le sauvetage des Juifs, en particulier des enfants.

Une photo prise lors de la libération du camp de concentration de Buchenwald. Hertz (Ghert) Jospa est dans la rangée du haut au centre. (Avec l’aimable autorisation de la famille Jospa)

Le CDJ a créé deux départements administratifs principaux – un pour les adultes et un pour les enfants. Les sous-départements s’occupaient de l’administration, des finances, des faux papiers, des cartes de rations alimentaires et des médias clandestins. L’organisation a été soutenue financièrement par la Banque de Bruxelles, la Société Belge de Banque et d’autres. De nombreux employeurs de membres du CDJ ont continué à payer leurs salaires. (Paul Jospa a dit que l’entreprise pharmaceutique française pour laquelle Hertz Jospa, ingénieur, travaillait, continuait à payer son salaire à sa femme, même lorsqu’il a été emprisonné par la Gestapo, puis interné à Buchenwald).

Le CDJ s’est concentré sur le sauvetage plutôt que sur la résistance violente ou armée. Il y a eu plusieurs exceptions, comme un cas où des militants juifs ont coopéré avec la Résistance belge, ciblant le bureau de l’AJB dans le but d’obtenir son fichier. Dans un autre cas, une opération dirigée par Hertz Jospa consistait à attaquer un train de déportation à destination d’Auschwitz (Convoi n° 20) dans la nuit du 19 au 20 avril 1942 à partir du camp de Malines. Lors de l’attaque, 231 Juifs s’échappèrent, tandis que 23 furent fusillés par des gardes. C’était la seule attaque juive enregistrée contre un train transportant des Juifs à leur mort pendant la Shoah.

Les parents de Harel étaient dans le convoi n° 20. Cependant, lorsqu’on lui a donné la chance de s’échapper, le père de Harel a refusé de fuir, choisissant de rester avec sa femme malade.

Andrée Geulen pendant l’occupation de Bruxelles par l’Allemagne. (Yad Vashem)

Harel a beaucoup appris sur le CDJ en interviewant Andrée Geulen, qui était une jeune enseignante lorsqu’elle a décidé de se joindre à l’organisation de sauvetage en 1942, après que ses élèves juifs se virent imposer le port de l’étoile jaune. Geulen faisait partie de plusieurs femmes non-juives chargées d’approcher avec circonspection les familles juives pour leur suggérer de remettre leurs enfants pour les cacher et de les transférer dans différents lieux de clandestinité.

Geulen, aujourd’hui âgée de 90 ans, était la membre du CDJ qui a conçu et sauvegardé le système codé grâce auquel les milliers d’enfants juifs sauvés pouvaient être identifiés et suivis.

« Elle m’a montré le carnet secret avec mon nom, mon adresse et mon numéro de code secret – 01423. C’est grâce à ce code que mon frère aîné, qui avait servi dans les armées française et britannique pendant la guerre, a pu me rechercher et me retrouver en 1945 », dit Harel.

Selon Gilles Jospa, 48 ans, c’est sa grand-mère qui s’occupait de trouver des lieux de refuge pour les enfants, en utilisant ses contacts avec diverses organisations catholiques et non confessionnelles. Yvonne avait déjà noué beaucoup de ces contacts alors qu’elle travaillait pour aider les enfants réfugiés de la guerre civile espagnole.

Hertz (né en 1905) et Yvonne (née en 1910), tous deux originaires de Bessarabie (qui faisait alors partie de la Russie et aujourd’hui de la Moldavie), ont immigré en Belgique dans leur jeunesse avec leur famille à la recherche d’une meilleure éducation et de possibilités. Le couple se rencontra à Liège et se maria en 1933. Ensemble, ils sont devenus des militants de gauche au sein du Parti communiste, du Comité antifasciste belge et de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme.

Hertz (Ghert) et Hava (Yvonne) Jospa avec leur fils Paul vers 1939. (Avec l’aimable autorisation de la famille Jospa)

« Mes parents venaient de familles libérales et ouvertes, et ils étaient extrêmement bien intégrés dans la société belge au début de la guerre », a déclaré Paul Jospa, physicien à la retraite.

Comme Harel, Paul Jospa, aujourd’hui âgé de 80 ans, était un enfant caché pendant la guerre. Au début, il vivait avec sa tante, qui était mariée à un non-juif.

« Mais lorsque mon père a été arrêté [le 21 juin 1943] par hasard alors qu’il rencontrait un confédéré pour lui remettre un paquet de faux papiers d’identité, il a été décidé que je devais être transféré d’une cachette à une autre tous les jours pendant deux semaines. Après cela, j’ai été confié à une autre famille jusqu’à la fin de la guerre », a raconté Jospa.

Hertz (Ghert) et Hava (Yvonne) Jospa en 1964. (Avec l’aimable autorisation de la famille Jospa)

Hertz Jospa a été brutalement battu au siège de la Gestapo alors qu’il refusait de divulguer des informations pendant son interrogatoire. Après huit jours, il fut transféré au camp de Breendonck pour prisonniers politiques. De là, il fut envoyé à Buchenwald, où il fut traité comme un prisonnier politique – plutôt que comme un juif – et admis dans la section politique clandestine du camp. Libéré de Buchenwald en avril 1945, il retrouve sa femme (arrêtée deux fois, mais évitant la déportation) et son fils.

Paul Jospa a dit qu’en dépit des risques graves, il était évident pour ses parents qu’ils ne participeraient non seulement à la résistance, mais qu’ils joueraient aussi un rôle de premier plan.

« Mes parents savaient ce que le nazisme était capable de faire. Ils ont vu les réfugiés d’Allemagne. Ils ont vu ce que le fascisme a fait en Espagne. Il était évident pour eux de s’organiser pour sauver les Juifs. C’était une question d’une importance vitale », a-t-il dit.

Les Jospa ont continué à être actifs dans la communauté juive et dans la société et la politique belge et européenne après la guerre. Hertz est décédé en 1966 et Yvonne en 2000.

Couverture de l’édition française de « A Boy Without a Shadow » de Shaul Harel. (Renee Ghert-Zand/TOI)

Leur héritage et l’impact des efforts de sauvetage de tous les militants du CDJ perdurent. Harel a dit qu’il a choisi de se spécialiser en neurologie pédiatrique et en développement de l’enfant en raison de son expérience pendant la Shoah.

« Je voulais travailler avec une approche optimiste, loin de la mort. J’ai appris à quel point il est important pour les enfants de pouvoir sourire, rire et se livrer à des activités créatives et artistiques », a dit Harel.

C’est pourquoi il garde toujours une sélection de jouets inventifs dans son sac et insiste pour examiner les enfants en jouant avec eux – même si cela signifie s’asseoir sur le sol avec eux.

« Pendant trois ans, pendant la guerre, nous n’avons pas pu jouer dehors ou rire. Nous étions des enfants du silence. Nous ne pouvions même pas pleurer avec des larmes, parce qu’il y avait partout des Allemands et des collaborateurs à la recherche d’enfants juifs », dit Harel.

Pour Gilles Jospa, la Shoah n’a pas les mêmes connotations que pour les autres survivants de deuxième et troisième génération.

« La Shoah n’est pas quelque chose qui me fait souffrir seulement parce que mes grands-parents n’ont rien fait – au contraire, ils ont résisté. Ils m’ont laissé un héritage de résistance et de résilience », a-t-il dit.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...