Un virus israélien utilisé dans le hack du téléphone de Bezos par les Saoudiens?
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Un virus israélien utilisé dans le hack du téléphone de Bezos par les Saoudiens?

Des experts de l’ONU affirment que NSO Group est impliqué dans l'infiltration signalée de l'appareil du dirigeant d'Amazon ; NSO s’est dit "choqué" et affirme ne pas être concerné

Une Israélienne utilise son iPhone face au bâtiment abritant le firme de cyber-sécurité israélienne NSO Group, le 28 août 2016 à Herzliya. (Crédit : AFP Photo / Jack Guez)
Une Israélienne utilise son iPhone face au bâtiment abritant le firme de cyber-sécurité israélienne NSO Group, le 28 août 2016 à Herzliya. (Crédit : AFP Photo / Jack Guez)

Un virus de de la firme israélienne NSO Group implanté dans le téléphone portable de Jeff Bezos par le prince héritier saoudien lui-même pour se venger du fondateur d’Amazon : c’est le scénario évoqué mercredi par des enquêteurs de l’ONU, qui demandent que la justice se saisisse du dossier.

La révélation a été faite par un canal tout aussi improbable, celui de deux experts de l’ONU, basés à Genève, ayant eu accès à des informations « qui suggèrent la possible implication » du prince saoudien Mohammed ben Salmane dans l’opération.

Il y a près d’un an, Jeff Bezos avait lui-même mis en cause l’Arabie saoudite après la publication par l’hebdomadaire à scandale National Enquirer de textos passionnés échangés entre le PDG d’Amazon, qui était encore marié, et sa maîtresse.

Dans un langage parfois crypté, l’homme le plus riche du monde insinuait que le propriétaire du National Enquirer, American Media Inc (AMI), s’en serait pris à lui avec la complicité des autorités saoudiennes.

À l’origine de ce montage, la colère du Royaume contre les articles du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, critiques du régime et publiés dans le Washington Post, dont Jeff Bezos est propriétaire.

La rapporteuse spéciale de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, Agnes Callamard, répond aux questions sur un rapport concernant le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi le 19 juin 2019, à Genève. (Crédit : Fabrice Coffrini / AFP)

L’analyse du téléphone de Jeff Bezos, à laquelle ont eu accès Agnes Callamard, rapporteuse sur les exécutions extrajudiciaires, et David Kaye, rapporteur sur la liberté d’expression, laisse penser, selon eux, à l’implication directe de « MBS » dans l’affaire.

« L’analyse technico-légale a évalué que l’intrusion avait probablement été entreprise par l’utilisation d’un spyware de premier plan identifié dans d’autres affaires de surveillance saoudienne, le malware Pegasus-3 du NSO Group, un produit largement rapporté comme ayant été acheté et utilisé par des responsables saoudiens », ont déclaré les deux rapporteurs spéciaux des Nations unies dans un communiqué.

En mai 2018, le prince héritier, qui avait échangé son numéro avec le fondateur d’Amazon quelques semaines plus tôt, a envoyé, via l’application WhatsApp, un fichier contenant vraisemblablement un virus, selon l’enquête.

D’importantes quantités de données ont alors été extraites du smartphone, probablement à l’aide de ce logiciel régulièrement utilisé par les services de renseignement saoudiens.

En mars, un enquêteur engagé par Jeff Bezos avait conclu à l’existence d’un lien entre le piratage supposé du téléphone, qu’il attribuait déjà aux Saoudiens, et les textos et photos qui se seraient retrouvés en possession du National Enquirer.

En octobre dernier, le NSO Group a fait l’objet d’une plainte de la part de Facebook/WhatsApp, qui l’accuse d’avoir utilisé ses serveurs pour envoyer un programme espion via l’application WhatsApp à 1 400 appareils appartenant à des journalistes, militants, dissidents politiques et responsables de Bahreïn, des Emirats arabes unis et du Mexique. NSO est ainsi poursuivi pour piratage et cyber-espionnage. La pratique avait été révélée par le Financial Times en mai dernier.

Jeff Bezos, PDG et fondateur d’Amazon, est éclairé par un écran d’affichage lors du lancement des nouvelles Amazon Kindle Fire HD et Kindle Paperwhite à Santa Monica, Californie, le jeudi 6 septembre 2012. (Crédit : AP Photo/Reed Saxon)

Loin de jouer la discrétion, le prince héritier aurait ensuite envoyé à l’homme le plus riche du monde plusieurs messages contenant « des informations privées et confidentielles sur la vie privée de Jeff Bezos, qui n’étaient pas accessibles publiquement », selon les deux rapporteurs des Nations unies.

Des communications faites entre novembre 2018 et février 2019, soit après le meurtre de Jamal Khashoggi, le 2 octobre 2018 au consulat saoudien d’Istanbul, indiquent les enquêteurs, qui relèvent que le Washington Post avait publié plusieurs articles d’investigation sur le prince héritier.

Le piratage présumé « exige une enquête immédiate de la part des autorités américaines et des autres autorités compétentes », ont exhorté les experts, qui sont mandatés par le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies mais ne s’expriment pas au nom de l’ONU.

Ils demandent que l’enquête porte notamment sur « l’implication directe et personnelle du prince héritier dans les efforts visant à cibler les opposants présumés ».

La firme israélienne s’est elle déclarée dans un communiqué « choquée et consternée » par les rapports liant son logiciel au piratage du téléphone de Bezos, et a affirmé que son logiciel n’était certainement pas impliqué.

« Si cette histoire est vraie, alors elle mérite une enquête complète de la part de tous les organismes fournissant de tels services pour s’assurer que leurs systèmes n’ont pas été utilisés dans cet abus », a déclaré la société. « Tout comme nous l’avons déclaré lorsque ces histoires ont fait surface pour la première fois il y a des mois, nous pouvons dire sans équivoque que notre technologie n’a pas été utilisée dans ce cas. »

Le logiciel malveillant phare de NSO Group, appelé Pegasus, permet aux espions de prendre efficacement le contrôle d’un téléphone, en contrôlant subrepticement ses caméras et microphones à partir de serveurs distants et en s’emparant des données personnelles et de géolocalisation.

Le logiciel espion a également été impliqué dans le terrible assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Il serait également à l’origine d’une campagne visant à nuire aux partisans de l’implémentation d’une taxe sur les sodas au Mexique et d’un effort visant à pirater le téléphone d’un dissident arabe qui a incité à l’update d’une mise à jour du système d’exploitation d’Apple.

La firme a été catégorique sur le fait qu’elle ne concédait sous licence ses logiciels qu’aux gouvernements dans le cadre de la « lutte contre le terrorisme » et qu’elle enquêtait sur les allégations d’utilisation abusive.

Qualifiant ces allégations « d’absurdes », l’ambassade d’Arabie saoudite à Washington a elle aussi demandé une enquête « afin que toute la lumière soit faite sur ces faits ».

« Nous sommes au courant des informations publiées dans les médias et nous sommes préoccupés par ces allégations », a réagi auprès de l’AFP un responsable du département d’Etat américain.

Egalement contacté par l’AFP au sujet de l’ouverture possible d’une enquête, un porte-parole du ministère américain de la Justice a indiqué être aussi « au courant » des informations publiées mercredi mais n’avoir « aucun commentaire » à faire.

Pour les rapporteurs de l’ONU, cette affaire « renforce les informations faisant état d’un programme de surveillance ciblée des personnes perçues comme étant des opposants et de celles qui revêtent une importance stratégique » aux yeux de Ryad.

En décembre un tribunal saoudien a exonéré l’entourage de Mohammed ben Salmane de toute responsabilité dans le meurtre de Khashoggi, un verdict largement décrié comme une parodie de justice dans le monde, à l’exception de Washington.

La CIA comme l’envoyée spéciale des Nations unies Agnès Callamard, qui avait déjà été mandatée par le Conseil des droits de l’Homme pour enquêter sur les circonstances de la mort du journaliste, ont directement lié le prince Mohammed ben Salmane au meurtre, ce que dément avec véhémence le Royaume.

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